Un test de peu de valeur?

Le ministre Simon Jolin-Barrette a piloté la réforme de l’immigration, qui lui a valu de nombreuses critiques.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le ministre Simon Jolin-Barrette a piloté la réforme de l’immigration, qui lui a valu de nombreuses critiques.

Le test des valeurs québécoises est une nouvelle illustration de la façon expéditive avec laquelle le gouvernement Legault traite de l’immigration, selon l’avocat Stéphane Handfield. Cet examen, entré en vigueur le 1er janvier, s’éloigne de la promesse électorale de la Coalition avenir Québec (CAQ) qui voulait le rendre conditionnel au maintien de la résidence permanente octroyée par le gouvernement fédéral.

« Le gouvernement n’aura pas le choix de reculer parce que ça n’a pas de poids, a avancé Me Handfield en entrevue, citant en exemple deux autres reculs sur l’annulation des 18 000 dossiers d’immigration et sur la réforme du Programme de l’expérience québécoise. « Tant qu’à investir du temps et de l’argent dans un test comme ça, on aurait dû dire “bien non, on n’ira pas de l’avant, on va attendre, on va patienter, on va faire les choses correctement et le test qu’on imposera aura du poids”. »

Le gouvernement n’utilise plus l’appellation « test des valeurs » pour nommer cet examen, mais plutôt « Attestation d’apprentissage des valeurs démocratiques et des valeurs québécoises exprimées par la Charte des droits et libertés de la personne ». Il est conditionnel à l’obtention du certificat de sélection du Québec pour les immigrants économiques qui désirent s’installer dans la province. Ceux-ci ont trois heures pour répondre aux 20 questions du test en ligne. La note de passage est de 75 %, donc un minimum de 15 bonnes réponses. Chaque personne peut faire jusqu’à trois tentatives à au moins deux semaines d’intervalle pour réussir le test.

Selon Me Handfield, la démarche manque de rigueur. Même si le ministère attribuera un identifiant unique à chaque personne qui désire passer le test, il n’aura aucune preuve que c’est bel et bien elle qui remplira le questionnaire. « Est-ce qu’on peut s’assurer, par exemple, qu’il n’y aura pas des gens peu scrupuleux qui vont décider de se partir une business pour [passer] les tests en ligne, a-t-il demandé. Est-ce qu’on va appeler le 1-800 à un endroit et faire un virement bancaire de 75 $ et quelqu’un va [remplir] le questionnaire pour nous ? »

Les questions du test, qui a coûté 140 000 $ au gouvernement, sont également assez simples. Elles sont sélectionnées de façon aléatoire dans une banque de questions. Un guide pratique d’une trentaine de pages publié sur le site du ministère québécois de l’Immigration offre quelques exemples de questions. Le premier est un vrai ou faux : « Au Québec, les femmes et les hommes ont les mêmes droits et cette égalité est notamment inscrite dans la Charte des droits et libertés de la personne. » Qui a le droit de se marier au Québec, un employeur peut-il refuser un emploi à une femme enceinte, un policier peut-il porter un signe religieux dans le cadre de son travail et quelle est la langue officielle du Québec font partie des autres exemples de questions qui sont toutes à choix de réponse.

Taux d’échec

« Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de gens qui vont échouer [au] test, a noté le président de l’Association québécoise des avocats et avocates en droit de l’immigration (AQAADI), Guillaume Cliche-Rivard. Ce sont des choses qui sont relativement faciles surtout après la lecture du guide, donc je pense que beaucoup de gens vont se diriger vers le test en ligne. »

Ceux qui voudraient l’éviter — ou qui ont échoué à deux tentatives — pourront suivre gratuitement un cours d’une durée totale de 24 heures qui sera offert à compter du 20 janvier dans les cinq plus grandes villes du Québec, soit Montréal, Québec, Laval, Gatineau, Longueuil.

Outil de sensibilisation

Les objections de Me Cliche-Rivard au caractère contraignant que le gouvernement voulait donner au test des valeurs se sont aujourd’hui dissipées. « Je pense que le test va finir par être plutôt un outil de sensibilisation plutôt qu’un test », a-t-il remarqué en soulignant que cet exercice vient tout de même alourdir le fardeau administratif déjà lourd des immigrants qui souhaitent s’installer au Québec par rapport à celui d’autres provinces.

« C’est électoraliste plus qu’autre chose, a constaté Me Handfield qui ne s’opposait pas à l’idée du questionnaire. On a voulu démontrer qu’on a respecté cette promesse d’imposer un test des valeurs, maintenant le test ne vaut rien, alors ce n’est même pas symbolique. »

Les deux avocats s’entendent sur une autre chose : le test des valeurs québécoises est loin de ressembler au test de citoyenneté du gouvernement fédéral qui exige une connaissance factuelle du système parlementaire canadien, de la géographie du pays, de son histoire et même de son économie. Le guide de préparation compte près de 70 pages et l’examen doit être passé en personne sur convocation.

« L’objectif du gouvernement du Québec est de donner tous les outils nécessaires aux personnes immigrantes afin de favoriser la réussite de leur intégration à la société québécoise », a défendu par courriel Elisabeth Gosselin-Bienvenue, l’attachée de presse du ministre de l’Immigration, Simon Jolin-Barrette. Elle énumère deux « facteurs clés pour une intégration réussie », soit « la connaissance des valeurs québécoises et démocratiques exprimées par la Charte des droits et libertés » et « l’apprentissage du français ». « La connaissance des codes sociaux du Québec» facilitera également cette intégration «sur le marché de l’emploi », a-t-elle fait valoir.

Un organisme musulman dénonce

Le test des valeurs québécoises est un autre instrument discriminatoire du gouvernement caquiste pour semer la division, selon le Conseil national des musulmans canadiens (CNCM). Cet organisme sans but lucratif fait partie de la contestation judiciaire de la Loi sur la laïcité de l’État.

« Le critère des valeurs semble être une extension de la loi 21 qui a ouvert un tout nouveau domaine de discrimination dans la province, a souligné la coordonnatrice du CNMC au Québec, Sarah Abou-Bakr. On est en train d’amplifier les stéréotypes que les autres cultures et les autres communautés ne comprennent pas les valeurs québécoises ou les valeurs de base de la démocratie », a-t-elle ajouté.

Mme Abou-Bakr voit dans ce test une façon pour le gouvernement Legault de se plier « aux idéologies xénophobes » pour satisfaire sa base électorale. Elle note que le questionnaire pourrait agir comme repoussoir pour des immigrants qui pourraient choisir de s’installer dans une autre province que le Québec, qui a pourtant grandement besoin de main-d’œuvre.


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