Louis Laberge, 1924-2002 - Un syndicaliste qui a marqué son temps

Louis Laberge avait beau être malade depuis longtemps — au point où, il y a quelques années, peu de gens auraient parié qu'il se rendrait à 78 ans —, sa mort a causé un choc. Un vrai.

«J'ai vu Louis il y a à peu près trois semaines!», disait hier, encore étonné, son vieux compère Fernand Daoust, qui fut secrétaire général de la FTQ à ses côtés. Il a appris sa mort en pleines vacances aux États-Unis. Et il ne s'y attendait pas, non seulement parce que Louis Laberge n'était pas un plaignard, mais aussi parce qu'il avait gardé toute sa lucidité. «Je lui parlais souvent et il commentait tout: les dernières élections partielles, ce qui se passait. Il était très au fait de la situation.»

Louis Laberge, chef syndical, laisse derrière lui un pan énorme de l'histoire du Québec et un legs: le Fonds de solidarité. Les témoignages, hier, soulignaient abondamment sa contribution à l'évolution du mouvement syndical, de l'affrontement au partenariat. Mais c'était aussi sa personnalité qui ressortait. Il était drôle, ce qui faisait son charme. Mais cet humour, «ce n'était pas qu'une qualité, c'était aussi une arme!», précise Ghislain Dufour, ancien président du Conseil du patronat.

Ou un «élément de négociation», comme le dit Pierre Marois, qui fut ministre du Travail au sein du gouvernement de René Lévesque et qui avait connu M. Laberge à la fin des années 60. «On avait des soupers plus ou moins confidentiels: quelques ministres du gouvernement Lévesque avec des gens de l'exécutif de la FTQ. Tout en blaguant, il passait ses messages!»

Sans lui et la FTQ, dit M. Marois, il n'y aurait pas eu la Loi sur la santé et la sécurité au travail qu'il cherchait à faire adopter. «Avec tous les opposants que cette loi avait, je n'aurais pas été capable de mener ça à terme.»

L'humour de Ti-Louis, c'était au fond un grand doigté politique, celui qui permet de réunir des grévistes et leur patron sur une même photo, comme lors du Sommet économique — le premier du genre — à La Malbaie en 1977. Ou celui qui garde la cohérence d'une centrale.

«Il m'a déjà rabroué à une couple de reprises en plein conseil général, mais il trouvait toujours un truc pour rattraper son affaire», raconte l'actuel président de la FTQ, Henri Massé. Impossible, du coup, de lui en vouloir. «Les marques d'affection en provenance de la FTQ me sont toujours venues de Louis Laberge», disait de son côté l'ancien président de la CSN Gérald Larose.

Louis Fournier, qui, pendant des mois, a passé des heures avec Louis Laberge pour rédiger sa biographie, n'en démord pas. «J'ai écrit beaucoup de choses sur le mouvement syndical et les syndicalistes et je crois qu'il y a deux grandes figures au XXe siècle dans le syndicalisme québécois: Louis Laberge est l'une de celles-là.»

Mais l'homme, adoré de ses membres, n'avait pas que des qualités humaines. «Surtout, c'est une des personnes les plus intelligentes que j'ai rencontrées dans ma vie», affirme Pierre Marois. Les complexes calculs du Fonds de solidarité, où il a siégé jusqu'à la fin, ne lui ont jamais fait peur, disait Louis Fournier.

Il fallait aussi savoir oser pour associer ainsi développement de l'emploi et développement économique, disent tous les commentateurs. «On oublie à quel point c'était une innovation», notait hier l'actuel ministre du Travail, Jean Rochon.

On en parle moins, mais il a su moderniser la FTQ, la sortir de l'affairisme, l'unifier, lui donner un souffle social et politique, rappelait aussi Gérald Larose. Pourtant, les débats idéologiques n'étaient pas son truc. Mais il savait les entendre quand ils représentaient une force chez ses membres: l'appui à la souveraineté, par exemple, ou la lutte pour le français comme langue de travail, rappelle Fernand Daoust. Pour l'ex-secrétaire général de la centrale, ces questions étaient fondamentales et Louis Laberge lui laissait la marge de manoeuvre pour agir. «On était inséparables, des jumeaux différents», dit-il.

De tous côtés, en fait, on saluait la contribution de Louis Laberge à l'histoire du Québec. Les communiqués des premiers ministres Bernard Landry et Jean Chrétien ont souligné, l'un «son incroyable ténacité à rebondir [...] dans l'adversité», l'autre sa fougue et son efficacité.

«Un géant a disparu», a déclaré, depuis Paris, la vice-première ministre Pauline Marois. Le chef de l'opposition officielle, Jean Charest, parlait d'«un incontournable au sein des leaders québécois». «Un homme d'engagement», notait le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe.

Lorraine Pagé, celle qu'il persistait à appeler «la p'tite», comme il l'avait surnommée à son arrivée à la tête de la CEQ dans les années 80, ne pouvait s'empêcher, hier, de s'amuser d'une drôle de coïncidence. «Louis Laberge prend des vacances au moment des vacances de la construction. J'y vois un beau symbole», constatait-elle sur les ondes de Radio-Canada. Ti-Louis venait de faire son dernier clin d'oeil.