Le Québec et la Californie contre Trump, pour le marché du carbone

Le gouverneur de la Californie, Gavin Newsom, et le premier ministre du Québec, François Legault, devant le manoir Leland Stanford, à Sacramento
Photo: Renée C. Byer The Sacramento Bee via Associated Press Le gouverneur de la Californie, Gavin Newsom, et le premier ministre du Québec, François Legault, devant le manoir Leland Stanford, à Sacramento

Le site d’informations Politico présentait mercredi François Legault et Gavin Newsom comme les « dirigeants de deux gouvernements perpétuellement rebelles », c’est-à-dire le Québec et la Californie. La description leur sied parfaitement, ont convenu les principaux intéressés.

M. Legault et M. Newsom se sont entendus durant un tête-à-tête, mercredi à Sacramento, pour intensifier leurs efforts de recrutement d’États américains et de provinces canadiennes dans le marché du carbone de la Western Climate Initiative (WCI) : un geste de défiance envers la Maison-Blanche.

Pour l’occasion, la salle d’entretien du manoir Leland Stanford, dans laquelle les leaders « infraétatiques » étaient rassemblés, était dépourvue de drapeaux canadien et américain — ce qui a étonné un fonctionnaire californien croisé par Le Devoir.

En octobre, le président Donald Trump a demandé aux tribunaux de faire voler en éclats le marché du carbone de la WCI en invalidant l’entente conclue il y a plus de six ans entre la Californie et le Québec pour lier leur système de plafonnement et d’échange de droits d’émission de gaz à effet de serre respectif.

Nous, on l’aime la bourse du carbone. Je ne pense pas que ce soit une nouvelle pour M. Trump.

Deux mois plus tard, la Californie et le Québec contre-attaquent avec un « message d’unité », s’est réjoui le gouverneur de la Californie, Gavin Newsom, mercredi. « Les symboles importent et [que le] premier ministre soit ici, c’est profondément important. Nous sommes reconnaissants. Je suis reconnaissant », a déclaré l’élu démocrate.

Le premier ministre du Québec, François Legault, ne pensait pas mercredi avoir offusqué la Maison-Blanche en se portant à la défense de la bourse du carbone aux côtés de M. Newsom, pour qui les prises de bec sur Twitter avec M. Trump sont choses courantes. « Nous, on l’aime la bourse du carbone. Je ne pense pas que ce soit une nouvelle pour M. Trump », s’est contenté de dire l’élu québécois.

Le ton adopté mercredi par M. Legault contrastait grandement avec celui qu’il avait préconisé la veille lorsqu’il avait été questionné sur le projet d’impôt sur le revenu des géants du Web devant le Googleplex à Mountain View. « On aurait beaucoup à perdre s’il y avait des représailles contre le Québec ou contre le Canada », avait-il souligné, tout en rappelant que le Québec exporte davantage de biens et de services aux États-Unis qu’il en importe.

Système viable

Peu importe le dénouement du bras de fer juridique entre Washington et Sacramento, « le système de plafonnement et d’échange ira de l’avant au Québec, et même chose en Californie », a souligné Gavin Newsom, qui est à la tête de la cinquième économie mondiale. Les contrecoups d’une défaite de la Californie devant les tribunaux seraient dans les faits « insignifiants », mais « symboliquement importants », a-t-il toutefois ajouté. « Les symboles importent. »

Malgré les risques de dislocation du marché canado-américain, M. Legault et M. Newsom sont persuadés qu’ils parviendront à convaincre d’autres gouverneurs et premiers ministres d’adhérer à leur marché du carbone. « J’aimerais ça voir une vingtaine d’États américains [en faire partie. M. Newsom] m’a dit que ce n’était pas irréaliste », a indiqué M. Legault au terme de l’entretien.

Les symboles importent et [que le] premier ministre soit ici, c’est profondément important.

L’élu québécois trouvait cependant « plus difficile » de chiffrer le nombre de provinces canadiennes ― populeuses de surcroît ― susceptibles de grossir les rangs du marché du carbone dans la mesure où « il y a trois provinces ― l’Alberta, la Saskatchewan et l’Ontario ― qui sont dirigées par des gouvernements conservateurs ― dans les deux sens du mot », a-t-il précisé.

Le Québec et l’État doré partagent une même sensibilité pour la préservation de l’environnement, a soutenu M. Legault lors de son passage à Sacramento. « La Californie est plus pro-environnement que l’ensemble des États-Unis. Le Québec est plus pro-environnement que le reste du Canada. Donc, on a une position qui est un peu semblable », a-t-il affirmé, précisant au passage qu’il prendra part à la 26e Conférence internationale sur le climat à Glasgow, en Écosse, en 2020. « L’année prochaine, ça va être très important, comme la COP à Paris l’avait été », a-t-il fait valoir.

M. Legault a mentionné à M. Newson qu’il partageait un parcours semblable : d’hommes d’affaires prospères recyclés en politiciens, d’amateurs de sports… et de catholiques. « Vous êtes catholique, non ? » a-t-il demandé à son homologue californien devant la presse. Ce dernier a acquiescé d’un signe de tête et a ajouté : « avec tout le bon et le mauvais qui vient avec ». « Moi aussi. Tous les Canadiens français le sont », a poursuivi M. Legault, avant de faire glisser l’échange sur la question des signes religieux. « C’est un enjeu pour vous. Je ne veux pas me mêler de cela », a lancé M. Newsom avant de se mettre à rire.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.