La vitesse tue-t-elle les gouvernements?

Le premier ministre, François Legault, accompagné de ses ministres Geneviève Guilbault et Simon Jobin-Barrette, ont présenté leur bilan des travaux parlementaires, vendredi, à Québec.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Le premier ministre, François Legault, accompagné de ses ministres Geneviève Guilbault et Simon Jobin-Barrette, ont présenté leur bilan des travaux parlementaires, vendredi, à Québec.

Dès le début de son mandat, la garde rapprochée de François Legault a pris pour modèle l’ancien président français Nicolas Sarkozy, qui avait amorcé, en 2007, son quinquennat au pas de course. Or dans son sprint de l’automne, le premier ministre caquiste s’est heurté à plusieurs obstacles — dont celui, notable, de la réforme du Programme de l’expérience québécoise (PEQ). Chaque fois, il s’est relevé. Affaibli ?

En 2020, « attachez vos ceintures, ça va continuer ! » a prévenu M. Legault vendredi, au moment de faire le  bilan des travaux parlementaires. « J’ai l’intention de respecter toutes nos promesses électorales. Les Québécois ont l’air satisfaits de cette approche-là. »

Les Québécois peut-être, mais l’opposition… un peu moins. « Le côté, je dirais, bousculade des projets de loi, ça ne doit pas être quelque chose qui est systématique, a affirmé le chef intérimaire du Parti libéral du Québec, Pierre Arcand. Ça commence à être lourd [et] à ressembler à quelque chose qui n’est pas aussi démocratique qu’on voudrait que ce soit. »

« On a l’impression que le Parlement, les institutions démocratiques, le pouvoir législatif, que tout ça, ça dérange la CAQ, a ajouté le co-porte-parole de Québec solidaire, Gabriel Nadeau-Dubois. Pour que personne ne puisse justement les contredire, ils ont déclaré la guerre aux contre-pouvoirs. »

Encore un bâillon

Le gouvernement Legault force samedi les députés de l’Assemblée nationale à adopter sous bâillon un projet de loi visant à revoir le processus de fixation des tarifs d’électricité, à défaut de quoi sa promesse de retourner les trop-perçus d’Hydro-Québec dans le portefeuille des Québécois serait mise en péril. Il se plaint du manque de collaboration des partis d’opposition.

« La façon dont le gouvernement veut y arriver, il n’y a personne qui est satisfait, sauf Hydro-Québec », souligne le vice-président de la firme de relations publiques TACT, Éric Gamache, qualifiant au passage le projet de loi 34 de « patate chaude » pour l’équipe Legault.

« L’hyperactivité, ça se traite, a réagi le chef parlementaire du Parti québécois, Pascal Bérubé. Il y en a une qui est correcte, il y en a une qui est problématique, parfois. La mauvaise organisation des travaux y est pour quelque chose », ajoute-t-il, montrant du doigt le leader parlementaire Simon Jolin-Barrette.

Le Conseil des ministres a donné sa bénédiction cet automne à une modification du PEQ sans que celle-ci fasse l’objet de l’habituelle consultation de 60 jours. Le hic : le règlement a fait l’unanimité contre lui. M. Legault a offert ses excuses pour les ratés de la réforme du système d’immigration, mais aurait-il mieux valu prendre le temps de bien faire les choses ?

« Actuellement, l’économie du Québec a un problème de main-d’oeuvre dans certains secteurs et c’est urgent qu’on change la façon de choisir nos nouveaux arrivants », s’est justifié le premier ministre vendredi.

Peut-être l’exception qui confirme la règle, le cabinet du premier ministre laissera le projet de loi 40 (abolition des élections scolaires) suivre son cours en commission parlementaire, quitte à ce que le mandat des commissaires actuels se poursuive au-delà de la date du 29 février 2020 fixée par le ministre de l’Éducation Jean-François Roberge.

Éric Gamache s’étonne de voir M. Legault « brûler » autant de « cartouches » depuis qu’il est au pouvoir. L’empressement du gouvernement le laisse dubitatif, puisqu’il risque à son avis de « rouler à vide pendant les prochains mois ». « C’est un gouvernement qui est pressé et, je dirais même, épuisé. »

D’ailleurs, M. Legault refuse d’autoriser de nouveaux mandats d’initiative — sur les services offerts aux adultes autistes, par exemple —, de crainte de ralentir l’étude de ses initiatives législatives.

En revanche, il n’hésite pas à évoquer une loi spéciale afin de convaincre les médecins à consentir à des concessions sur leur salaire.

Une nouvelle approche

Pour la professeure en communication sociale à l’Université du Québec à Trois-Rivières Mireille Lalancette, « la population a fait le choix délibéré de tourner le dos aux vieux partis et d’embrasser une nouvelle approche » en élisant un gouvernement caquiste.

« Donc […] on s’attend à ce que les choses soient différentes. Et c’est ce qu’il avait promis », rappelle-t-elle.

L’« arrogance » politique à laquelle l’« histoire récente du Québec nous avait habitués » a cédé le pas à la « modestie » depuis l’arrivée de la CAQ aux commandes de l’État, constate la professeure à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke Catherine Côté. « C’est un trait de personnalité assez particulier. Habituellement, on voit beaucoup de vanité chez les hommes politiques », souligne-t-elle.

François Legault s’est mis en tête de concrétiser le plus grand nombre de promesses électorales avant le prochain scrutin, en 2022. Il s’agit, selon lui, de chasser le cynisme qui enveloppe la classe politique, fait remarquer M. Gamache, qui l’a côtoyé au PQ.

Mais faut-il réaliser ses promesses à tout prix ?

Selon un sondage Léger paru le 27 novembre, 45 % des Québécois sont insatisfaits du déploiement des classes de maternelle 4 ans à temps plein — un engagement au coeur du programme électoral caquiste. Sauf que le gouvernement de François Legault reste populaire, à en croire l’écrasante victoire qu’il a signée lundi dans le château fort libéral de Jean-Talon.

« On lui pardonne peut-être un peu plus en raison de sa personnalité, parce que c’est quelqu’un qui n’a pas la langue de bois, qui est prêt à admettre quand il y a des erreurs et qui, probablement, est assez en phase avec la population », dit la professeure à la Faculté des sciences sociales de l’Université d’Ottawa Geneviève Tellier.

Pour la CAQ, cependant, le défi pourrait être de durer.

« Dans un mandat gouvernemental de quatre ans, la première année […], on pose des gestes pour pouvoir impressionner ou intéresser l’électorat. Et c’est ce que M. Legault a très bien fait, avec le respect de ses engagements », analyse Éric Gamache.

Mais il y a les deux dernières années, avant celle de l’élection.

« Si on se base sur la déclaration de [l’ex-premier ministre Robert] Bourassa, qui dit que six mois en politique, c’est une éternité, ça signifie que quatre éternités s’en viennent pour le gouvernement Legault ! »

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