Le château fort libéral de Jean-Talon tombe

Joëlle Boutin (au centre) entourée de François Legault et de Geneviève Guilbault pour célébrer sa victoire dans Jean-Talon.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Joëlle Boutin (au centre) entourée de François Legault et de Geneviève Guilbault pour célébrer sa victoire dans Jean-Talon.

La Coalition avenir Québec (CAQ) s’est emparée facilement lundi soir du dernier siège des libéraux à l’est de Montréal en mettant la main sur le château fort libéral de Jean-Talon, à Québec.  

Pour la première fois depuis sa création, en 1965, la circonscription ne sera pas représentée par un élu libéral, mais bien par la caquiste Joëlle Boutin.

Cette femme issue du milieu économique, ex-cheffe de cabinet du ministre Éric Caire, a obtenu plus de 40 % des voix, loin devant la libérale Gertrude Bourdon (25 %). 

Les solidaires et leur candidat Olivier Bolduc ont quant à eux obtenu 17 % des votes, suivis par le péquiste Sylvain Barrette et ses 9 % des appuis.

Signe de l’intérêt suscité par cette élection, pas moins de six autres candidats se partageaient le restant des suffrages. « J’ai une petite impression de déjà-vu », a déclaré après la victoire la ministre Geneviève Guilbault, qui l’avait elle-même emporté dans une partielle dans Louis-Hébert en 2017. « Grâce à vous, on a accompli l’impensable, on a enfin délogé le Parti libéral ! […] Fini les libéraux qui vous ont pris pour acquis », a-t-elle lancé. 
 


Un peu plus d’un an après leur arrivée au pouvoir, les caquistes s’imposent encore davantage dans la région de Québec. À l’exception de Taschereau et de Jean-Lesage, emportées par les solidaires l’an dernier, 9 des 11 circonscriptions sont désormais en territoire caquiste.

Mme Boutin, qui devient la 76e députée de la CAQ, a répété pendant la campagne qu’une « relation de confiance » s’était établie entre les électeurs et le gouvernement de la CAQ. 

« Des gens qui votaient avant pour le PLQ et le PQ nous disent qu’ils sont contents du gouvernement », avait-elle dit en entrevue au Devoir.

 

Les ministres sur le terrain

 

Avant même le dévoilement des résultats, l’ambiance était à la fête au rassemblement des militants de la CAQ. La pizzeria où ils s’étaient réunis, près de l’Université Laval, était pleine à craquer. De nombreux députés et presque tous les ministres du gouvernement étaient sur place, dont Christian Dubé, Mathieu Lacombe, Andrée Laforest, Éric Girard et Jean-François Roberge. Plusieurs d’entre eux avaient d’ailleurs pris part activement à la campagne en accompagnant la candidate dans son porte-à-porte les soirs et la fin de semaine. Dès la sortie des premiers résultats, autour de 20 h 20, les cris ont fusé dans la salle, puisque la candidate caquiste semblait détenir une avance plus que confortable.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir

Pour Mme Boutin, cette victoire avait par ailleurs des allures de revanche, car c’était sa deuxième campagne dans Jean-Talon. Il y a un peu plus d’un an, elle avait dû céder la victoire à Sébastien Proulx par quatre points de pourcentage.

Le suspense de la soirée est venu des solidaires, qui ont talonné les libéraux pour le deuxième rang toute la soirée avant de baisser sous la barre des 20 %. Espérant rééditer les succès de Catherine Dorion et de Sol Zanetti, le parti avait investi beaucoup d’énergie dans cette élection partielle en essayant de convaincre un maximum de jeunes d’aller voter. Mais avec 17 % des appuis, le parti termine en moins bonne posture qu'à l'élection générale, où il avait obtenu 19% des votes. 

Soirée morose au PLQ

 

Les libéraux ont quant à eux perdu 12 points de pourcentage par rapport à l’an dernier. Pour eux, la défaite dans Jean-Talon avait valeur de symbole à bien des égards, puisqu’elle leur a fait perdre leur représentativité à l’extérieur de Montréal et de l’Outaouais.

À un journaliste qui soulignait l’aspect dramatique de cette défaite, le chef intérimaire Pierre Arcand a répondu calmement : « Oui, nous sommes très conscients de ça ». 

« Nous sommes tout à fait conscients que beaucoup de travail nous attend », a-t-il dit aux militants libéraux. « Dans l’histoire d’un parti politique, il est tout à fait normal qu’il y ait des périodes de reconstruction ». 

Grâce à vous, on a accompli l’impensable, on a enfin délogé le Parti libéral ! […] Fini les libéraux qui vous ont pris pour acquis.

À son avis, les électeurs de Jean-Talon ont voté pour la CAQ en raison de la bonne tenue de l’économie. « Visiblement, cette lune de miel là n’est pas terminée », a-t-il admis. 

À ses côtés, la candidate défaite, Gertrude Bourdon, a affiché son sourire de campagne électorale, mais des yeux tristes, quand des militants l’ont accueillie en scandant « Gertrude ! Gertrude ! »

« J’aurais voulu gagner pour qu’elles soient fières de moi », a-t-elle déclaré au sujet de ses deux petites-filles, la voix étranglée par l’émotion. Elle avait auparavant nommé les bénévoles qui ont travaillé pour elle un à un. « Je pleurerai avec vous plus tard », leur a-t-elle dit. 

Deuxième défaite dans une partielle

 

La défaite de lundi soir est la deuxième qu’encaisse le PLQ depuis l’élection générale du 1er octobre 2018. Au lendemain de ce scrutin, le parti n’avait conservé que deux circonscriptions à l’est de Montréal. Celle de Roberval a été reprise par la CAQ après la démission de l’ex-chef Philippe Couillard.

Ne restait plus que Jean-Talon, mais le PLQ n’a finalement pu protéger ce château fort après le départ de l’ex-ministre Sébastien Proulx.

Au rassemblement libéral, dans une brasserie du secteur Sainte-Foy, les militants ont baissé les yeux sur leurs chopes de bière et leurs verres de vin dès le dévoilement des premiers résultats, qui donnaient une large avance à la CAQ. En début de soirée, les militants se montraient nerveux, mais plus optimistes qu’ils ne l’étaient avant l’épisode du Programme de l’expérience québécoise, cette réforme caquiste de l’immigration mise au rancart après avoir fait l’unanimité contre elle. La forte participation au vote par anticipation (20 %) leur donnait confiance, parce qu’elle témoigne habituellement de la force de la « machine », de la mobilisation des militants libéraux les plus convaincus.

Or le dévoilement des premiers résultats a tôt fait de leur donner tort. « C’est une simulation », répétait la directrice générale et organisatrice en chef du parti, Véronyque Tremblay, en référence au mot qui apparaissait en rouge, par erreur, sur le site Web du Directeur général des élections. Mais ce n’était qu’un simple problème technique, a fait savoir Élections Québec. Mme Tremblay s’est réfugiée derrière un écran pour suivre les résultats de près, et plusieurs militants ont fait la même chose.

« On a tout donné », avait confié plus tôt le directeur des communications du parti, Maxime Roy. Mais cela n’a pas été assez. Quelques minutes après 21 h, pendant que Québec solidaire et le PLQ s’échangeaient la deuxième place, des militants ont mis leurs manteaux, prêts à rentrer à la maison. « On va mettre le hockey » à la télévision, a blagué un militant. « Ça va tellement mieux, le Canadien… »

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