Un coton ouaté pour en découdre avec les stéréotypes

Le rassemblement virtuel de mardi se veut un mouvement de contestation du «contrôle des femmes par l’habillement» et de soutien à la députée de Québec solidaire Catherine Dorion.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le rassemblement virtuel de mardi se veut un mouvement de contestation du «contrôle des femmes par l’habillement» et de soutien à la députée de Québec solidaire Catherine Dorion.

Le coton ouaté de la députée Catherine Dorion n’est que la pointe de l’iceberg. Lasses de se conformer à des normes vestimentaires, de nombreuses femmes porteront elles aussi un coton ouaté sur leur lieu de travail mardi pour dénoncer les préjugés sur leur apparence.

« Coton ouaté, brassière, mini-jupe, voile, salopette. Ce n’est pas de vos affaires. On fait bien notre travail et on portera ce qu’on voudra », indique l’événement « Mon coton ouaté, mon choix », lancé récemment sur Facebook et qui comptait plus de 1300 participants dimanche soir.

Ce rassemblement virtuel, lancé par Andréanne Pâquet et Willy Blomme, se veut un mouvement de contestation du « contrôle des femmes par l’habillement » et de soutien à la députée de Québec solidaire Catherine Dorion.

Jeudi dernier, l’élue de Taschereau s’est présentée au Salon bleu vêtue d’un coton ouaté orange. Une tenue vivement critiquée par plusieurs députés qui ont demandé au président de l’Assemblée nationale d’intervenir, au nom du décorum. Mme Dorion a préféré quitter les lieux, ne se sentant pas « la bienvenue ».

La vice-présidente de l’Assemblée, Chantal Soucy, avait alors précisé que Mme Dorion ne portait pas une « tenue de ville », comme l’exige le règlement.

 

Dimanche, le chef parlementaire du Parti québécois (PQ), Pascal Bérubé a insisté sur la nécessité de créer un règlement plus précis pour clarifier la situation. « Si des gens décident, malgré le décorum, de l’outrepasser, ce ne seront pas des victimes. Ce seront des gens qui ont décidé volontairement de faire une sorte de déclaration à travers leur attitude », a-t-il déclaré en marge du congrès extraordinaire du PQ à Trois-Rivières.

Renforcement des stéréotypes

« Je crois sincèrement que le manque de décorum, il est chez les députés qui ont cru bon d’empêcher une élue de faire son travail parce qu’elle ne s’habillait pas comme eux », confie de son côté Sophie Charron, intervenante dans un organisme de soutien aux personnes LGBTQ+. Mardi, elle arborera son coton ouaté, qu’elle a d’ailleurs pris l’habitude de porter au travail.

Si elle comprend la nécessité d’imposer un uniforme dans certaines professions, elle critique les règlements vestimentaires qui s’appuient essentiellement sur des stéréotypes de genre, de classe ou raciaux.

« C’est allé trop loin ! » renchérit Willy Blomme, l’une des organisatrices de l’événement Facebook. Et l’histoire de Catherine Dorion n’en est qu’une parmi d’autres. Mme Blomme donne l’exemple de l’artiste Safia Nolin, dont la tenue lors du gala de l’ADISQ de 2016 — un t-shirt et une veste de laine — avait soulevé les passions. Trois ans plus tard, au même gala, le coton ouaté du rappeur Loud n’a pas causé une telle remise en question de sa crédibilité.

« Ça prendrait une prise de conscience collective sur le fait qu’on a complètement intégré certains stéréotypes et préjugés pour classer les gens socialement, en fonction de leurs vêtements », souligne de son côté Rachel Chagnon, professeure de sciences juridiques et directrice de l’Institut de recherches et d’études féministes de l’Université du Québec à Montréal.

D’ailleurs, que signifie être bien ou mal habillé, demande-t-elle, quand les normes vestimentaires varient selon le temps, l’espace et les cultures. Elle donne l’exemple du tailleur, ce fameux habit que Catherine Dorion a préféré vêtir le jour de l’Halloween plutôt que d’en faire une tenue du quotidien.

« Dans le temps de Coco Chanel, le tailleur était un vêtement d’émancipation, il a libéré le corps des femmes et participé à leur accès au travail. Ça leur a apporté de la crédibilité aux yeux des hommes », explique Mme Chagnon.

Une idée du passé, mais pourtant encore bien ancrée dans les esprits, d’après la professeure. Dans certains milieux de travail plus conservateurs, comme la politique, le droit ou encore la finance, « il faut le bon costume pour jouer le bon rôle ». « Le vêtement vient nous rassurer sur notre compétence, dit-elle. Pourtant, on a eu beaucoup de preuves que l’incompétence se cache très souvent derrière des vestons-cravates. »

Pour Amel Zaazaa, administratrice à la Fédération des femmes du Québec, le problème n’est pas l’habit en soi, mais le fait que Mme Dorion est « une femme brillante qui dépoussière la politique ». « C’est pour ça qu’on l’attaque sur ses vêtements, comme on a attaqué Manon Massé sur son physique. Quand une femme dérange par ses idées, on l’attaque sur son corps », note-t-elle.

Avec d’autres femmes, Mme Zaazaa a d’ailleurs appelé à élargir le mouvement de contestation mardi, invitant les participants à porter un coton ouaté accompagné d’un macaron contre le projet de loi 21 ou même à porter le voile. « En ce moment, parce qu’on leur demande de ne pas porter leur voile, des femmes continuent d’être victimes de discrimination, de perdre leur emploi, voire même de quitter le pays », déplore-t-elle. 

Avec Mylène Crête

À voir en vidéo