Un amateurisme navrant

Au cours de la semaine qui s’achève, le gouvernement Legault aura laissé un goût amer, même à ceux qui ont voté pour laCAQ le 1er octobre 2018. Le premier ministre voyait la mise à jour économique présentée jeudi comme une « cerise sur le sundae », mais elle ne suffira pas à faire oublier le fiasco qui a finalement abouti à la mise au rancart de la réforme du Programme de l’expérience québécoise (PEQ).

Le retour au tarif unique dans les garderies, la hausse des allocations familiales ou encore la baisse du coût du stationnement des hôpitaux étaient d’excellentes nouvelles et il y a certainement lieu de se réjouir de la bonne santé économique et financière du Québec, même si le président du Conseil du trésor devra maintenant s’employer à apaiser la convoitise qu’une telle abondance ne peut que susciter chez les employés de l’État.

Les partis d’opposition ont cependant horreur des bonnes nouvelles. À la reprise des travaux de l’Assemblée nationale mardi, ils ne demandaient pas mieux que de consacrer une autre semaine complète à exploiter la bourde que le ministre de l’Immigration, Simon Jolin-Barrette, a commise encore une fois en menaçant de renvoyer chez eux les étudiants étrangers qui avaient eu le malheur de choisir un programme qui ne cadrait pas avec ses priorités.

Comme dans le cas des 18 000 dossiers que la Cour supérieure lui avait interdit d’envoyer à la déchiqueteuse au printemps dernier, il a fait preuve non seulement d’un manque d’empathie gênant pour son gouvernement et pour le Québec tout entier, mais aussi d’un amateurisme presque risible, dont la vérification effectuée par Radio-Canada a donné toute la mesure.


 
 

Ainsi, la nouvelle liste de 218 programmes de formation donnant accès au PEQ incluait toujours le baccalauréat en sciences domestiques, jadis conçu pour former de parfaites épouses à la maison, qui n’est heureusement plus offert. On y retrouvait également un diplôme d’études professionnelles (DEP) en modelage, qui a été officiellement abandonné le 27 mars dernier. Sans parler de nombreux programmes contingentés, par exemple le doctorat de premier cycle en médecine vétérinaire ou en optométrie, auxquels les étudiants étrangers n’ont jamais eu accès.

Qui plus est, le premier ministre a lui-même commis une faute politique en faisant un procès d’intention aux représentants des employeurs, qui devaient en principe être ses alliés dans cette affaire, les accusant de s’opposer aux restrictions apportées au PEQ afin de disposer d’une main-d’oeuvre bon marché. De leur côté, les recteurs d’université ne défendaient leurs programmes d’études que pour toucher les subventions attachées aux étudiants qui s’y inscrivent.

Il fallait vraiment que M. Legault soit désemparé par cette opposition imprévue pour s’égarer de la sorte. Il aurait plutôt dû s’en prendre à ceux qui ont fait un travail aussi bâclé. Il a finalement retrouvé ses sens en fin de journée vendredi et pris la seule décision possible : mettre fin à ce dérapage en désavouant son ministre, dont le projet de réforme ira lui aussi à la déchiqueteuse.


 
 

S’entêter davantage aurait pu avoir un très mauvais effet sur les électeurs de Jean-Talon, qui se rendront aux urnes dans trois semaines. Le CAQ est favorite pour l’emporter dans cette forteresse libérale, qui abrite toutefois une grande partie de la communauté universitaire de la région de Québec. Il aurait été dommage de manquer une aussi belle occasion par simple maladresse.

Malgré tout, les Québécois demeurent généralement satisfaits du gouvernement Legault. Ils approuvent aussi l’idée de mieux arrimer les programmes d’immigration aux besoins du marché du travail. Tout est dans la manière. Maintenant qu’il a fait amende honorable, ils sont sans doute disposés à passer l’éponge.

Les facteurs qui ont favorisé l’ascension de la CAQ jouent toujours. Personne ne s’ennuie du PLQ, qui est toujours sans chef et qui ne donne pas l’impression d’avoir beaucoup changé. L’avenir du PQ demeure aussi incertain qu’au lendemain de l’élection du 1er octobre 2018. On ne peut pas dire que son congrès de refondation, qui se tient en fin de semaine à Trois-Rivières, suscite un grand intérêt. Seul le temps dira s’il a encore sa place. Quant à QS, les collègues de Catherine Dorion se passeraient bien de la publicité qu’elle leur fait régulièrement avec ses frasques.

S’il veut que sa lune de miel s’étire, M. Legault devrait néanmoins tirer leçon de cette mauvaise semaine. Le projet de réforme du PEQ était mal ficelé et n’avait pas fait l’objet de consultations suffisantes. Cela commence à ressembler dangereusement à une habitude.

33 commentaires
  • Yvon Pesant - Abonné 9 novembre 2019 04 h 43

    Honte caquiste, honte nationale

    "Legault renvoie Jolin-Barrette à sa table à dessein.", est-il titré par ailleurs. Il est vraiment à se demander si il est si vrai que ça que SJB a été laissé seul et à lui-même pour mener la barque de la CAQ à l'écueil tellement gros et si facilement repérable que l'on sait.

    Avons-nous un gouvernement sans conseil de ministres et sans caucus de parti? Y a-t-il place au débat à l'interne au sein de la CAQ?

    Notre petit caporal en mène-t-il si large que même le général le laisse conduire toute son armée, et tout le pays derrière elle, à cette honteuse défaite. Parce que, qu'on se le dise, c'est tout le Québec qui paraît très mal à la face du monde entier avec cette campagne vraiment très mal préparée.

    Contre qui au juste sommes-nous en guerre avec la CAQ? Contre nous-mêmes?

    • Pierre Grandchamp - Abonné 9 novembre 2019 19 h 49

      Monsieur Jolin-Barrette, vous êtes dans le champ », a dit Patrick Perus, Français d’origine.
      https://www.lapresse.ca/affaires/201911/08/01-5249003-lamerique-le-quebec.php

      Une des promesses farfelues de la CAQ: « Réduire temporairement de 20 % le nombre de « nouveaux arrivants afin de refléter notre capacité d’accueil et d’intégration. Exiger un examen de français et de valeurs au bout de trois ans. En cas d’échec, une année supplémentaire sera accordée. En cas de nouvel échec, le Québec n’accordera pas le Certificat de sélection, qui permet de devenir citoyen canadien »

      Alors M. Jolin Barrette a essayé de mettre en pratique cette promesse grotesque de la CAQ. Or, il ne pouvait pas recommencer à zéro : le monde n’a pas commencé à exister avec la CAQ. Il devait tenir compte des démarches entreprises avant son arrivée; il devait tenir compte de l’arrivée de réfugiés sous la responsabilité du fédéral; il devait tenir compte des acquis dans le programme PEQ.

      Et comment tout faire cela, à savoir réduire les seuils, sans tenir compte des 18 000 dossiers et du PEQ dans un contexte de pénurie de main d’œuvre???

  • William Dufort - Abonné 9 novembre 2019 06 h 46

    Pas beaucoup de choix...

    Il est toujours difficile de reconnaître qu'on s'est trompé, surtout pour les gens dont l'égo n'est pas sous-dimentionné, les politiciens les premiers. Tout comme dans le cas de MarieChantal Chassé, M. Legault n'a pas tergiversé. Une fois l'erreur avérée, il a agi. Ceci dit, il ne faudrait pas que ça arrive trop souvent.

    Et tout ça expose la piètre qualité de l'offre électorale dont disposent les Québécois. Les Libéraux sont infréquentables tout comme l'est devenu QS depuis le départ Françoise David et M. Khadir. Et le PQ qui n'a pas de chef depuis le départ de Bernard Landry doit se demander s'il a encore sa raison d'être face à l'émiettement qui gangrène le mouvement souverainiste.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 9 novembre 2019 06 h 53

    Legault est tout aussi coupable que son ministre gaffeur. Comment ce même ministre pourra-t-il assumer le dossier de la langue?

    Legault avait fait de Jolin-Barrette son "goon", son ministre imperturbable, son poteau. Or, il a fallu une grosse inondation pour que le premier ministre se réveille.Pourtant, quand est arrivé la gaffe des 18 000 dossiers envoyés à la déchiqueteuse, l'alerte avait été donnée; puis le bonjour-hi.

    Le fond du problème: il est impossible "d'arrimer" la promesse de la CAQ de réduire les quotas d'immigration sans que ça fasse mal: pas compliqué à comprendre!

    "Demi-mesures", a écrit la semaine dernière le même chroniqeur,en parlant de toutes les promesses de la CAQ bafouées, après seulement 13 mois de pouvoir.

    Ce qui m'a profondément blessé: 1-le discours de Legault sur les recteurs d'universités et sur les dirigeants de Cégeps 2- son discours sur les gens d'affaires. 3-son insensabilité aux réalités des campus universitaires et des cégeps en région.

    Le premier ministre avait tellement confiance à son "goon" qu'il a enlevé le dossier de la langue à une autre ministre pour le confier à Jolin-Barrette. La crédibilité de ce dernier étant fortement hypothéquée, cela n'est pas trop rassurant; car, c'est un dossier majeur qui nécessite d'avoir un(e) ministre avec du coffre!

  • Serge Beauchemin - Abonné 9 novembre 2019 07 h 10

    Belle analyse Monsieur David. De trop nombreuses personnes sur les réseaux sociaux attribuent aux dirigeants de la CAQ de sombres intentions machiavéliques pour tenir le cocon québécois fermé et imperméable aux "influences étrangères" alors que ce qu'on y voit sont un manque de jugement et de comprenure! Arcand avait l'habitude de dire que les politiciens sont parfois moins futés et lucides qu'on peut penser.

  • Jean Lacoursière - Abonné 9 novembre 2019 07 h 48

    Toute vérité n'est pas bonne à dire

    Michel David écrit :

    « Qui plus est, le premier ministre a lui-même commis une faute politique en faisant un procès d’intention aux représentants des employeurs, qui devaient en principe être ses alliés dans cette affaire, les accusant de s’opposer aux restrictions apportées au PEQ afin de disposer d’une main-d’oeuvre bon marché. »

    C'était effectivement une « faute politique », au sens où toute vérité n'est pas bonne à dire.

    Ceux qui ne croient pas que la main-d'oeuvre plus rare fasse monter les salaires et que cela enquiquine les entreprises font preuve d'une naiveté attendrissante.

    C'est drôle la manière dont la « Loi » du marché (ici celui « de l'emploi ») est un argument parfois invoqué pour laisser faire, et parfois pas, quand ça ne fait plus notre affaire.