Inquiétudes dans les cégeps et les universités en région

Le Cégep de Jonquière attire chaque année quelques dizaines d’étudiants originaires de l’île de la Réunion.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le Cégep de Jonquière attire chaque année quelques dizaines d’étudiants originaires de l’île de la Réunion.

La réforme du Programme de l’expérience québécoise (PEQ) a des répercussions notables en région, où les étudiants étrangers jouent un rôle vital dans la vie des cégeps et universités. Le Cégep de Matane pense même devoir abolir des postes d’enseignant si la réforme va de l’avant.

« On parle de six ou sept profs », a expliqué en matinée le président du syndicat, Yannick Mallouin. « S’il y a des programmes qui ferment, c’est des profs qui pourraient perdre leur emploi », a-t-il dit.

Le syndicat craint surtout pour ses enseignants en photographie, en tourisme et en animation 3D, disciplines où 60 % des élèves viennent de l’étranger. À l’échelle du cégep, 45 % des étudiants viennent d’ailleurs.

Questionné plus tard à ce sujet, le directeur du cégep, Pierre Bédard, a soutenu que cette crainte n’est pas exagérée. « Je tiens à préciser que les taux de placement sont très, très élevés dans ces programmes. Ils avoisinent les 100 % et ils ne font pas partie de la liste », dit-il.

Même en photographie ? « Oui. […] Le gouvernement a une vision très étroite. Un finissant d’aujourd’hui est beaucoup plus polyvalent qu’avant. » M. Bédard donne notamment l’exemple de deux finissants étrangers en photo qui travaillent l’un pour un hebdo local comme photographe et l’autre comme caméraman pour une station de télévision.

À Saint-Félicien aussi, on est sur le qui-vive. « 25 % de notre clientèle vient de l’international », signale la directrice du cégep, Sylvie Prescott. Cette dernière s’inquiète notamment pour la technique en transformation des produits forestiers, où 50 % des étudiants sont étrangers.

J’ai croisé un étudiant, hier, qui voulait changer de programme à cause de ça. Pour eux, c’est un projet de vie. Souvent, ça comprend une suite.

 

« Les gens d’affaires étaient tellement heureux que je relance le programme après neuf ans l’an dernier. Et là, je vais avoir énormément de difficulté à recruter des gens, en France notamment. Je risque de ne plus pouvoir l’offrir. »

Certes, les étudiants étrangers n’ont pas tous l’intention de rester au Québec. À Saint-Félicien, une analyse des parcours des finissants depuis 2007 a révélé que « près d’un étudiant sur deux » s’établit dans la région.

Il y a aussi des cas particuliers. Les étudiants de la Nouvelle-Calédonie qui viennent étudier en Abitibi-Témiscamingue, par exemple, viennent au Québec dans le cadre d’un partenariat visant à compenser l’absence d’établissement collégial chez eux. La plupart souhaitent y retourner après.

Or, au Cégep de l’Abitibi-Témiscamingue, on aurait voulu voir les techniques en travail social, en foresterie et en comptabilité de gestion figurer dans la liste des programmes admissibles au PEQ. « L’hiver dernier, 20 % des demandes d’admission des étudiants étrangers étaient pour l’un de ces trois programmes, fait valoir le porte-parole, Dany Bouchard. L’automne dernier, ça a monté à 28 %. »

« Le PEQ a toujours été là. La question est de savoir dans quelle mesure son absence va leur faire réévaluer leur choix de formation, dit-il. J’ai croisé un étudiant, hier, qui voulait changer de programme à cause de ça. Pour eux, c’est un projet de vie. Souvent ça comprend une suite. »

Les universités aussi

Les universités en région suivent aussi le dossier de près. Le recteur de l’UQAR, Jean-Pierre Ouellet, prend comme étalon le nombre de jeunes inscrits en 5e secondaire, qui a diminué de 20 % en cinq ans en Gaspésie et dans le Bas-Saint-Laurent.

« Il y a de moins en moins de jeunes en âge de fréquenter les cégeps et les universités dans l’est du Québec. D’où l’importance d’être attractif pour les étudiants étrangers. Si un sur cinq demeure ici par la suite, il aide à combler des besoins importants. »

Pierre Damien, président du Comité des étudiants internationaux (CEI) de l’UQAR, était soulagé par la volte-face du ministre, qui lui accorde un droit acquis, comme aux quelque 550 autres étudiants étrangers en formation au sein de cet établissement.

Il reste tout de même sur ses gardes. « Il y a de l’espoir si ce qui vient d’être promis est appliqué », dit-il en parlant pour son association.

M. Damien, originaire du Burkina Faso, a été attiré à l’UQAR par le programme unique d’étude en psychosociologie. La liste de 218 formations privilégiées par le PEQ mentionne la psychologie. L’étudiant se demande si cette catégorie comprend sa discipline.

Dans le cas contraire, et pour beaucoup d’autres étudiants dans les disciplines non protégées, il comprend que la route vers l’immigration sera plus compliquée.

« Ce sera plus difficile de s’installer ici. Certains vont y réfléchir à deux fois avant de choisir le Québec pour certaines études. » Lui-même dit aimer beaucoup Rimouski, « une ville conviviale et accueillante ».

Joint mercredi matin, le recteur de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT), Denis Martel, était lui aussi préoccupé. Et ce, malgré l’ajout de la disposition maintenant les droits acquis pour ses étudiants actuels.

« Pour nous, c’est majeur. Le PEQ était utilisé comme outil de recrutement pour avoir des étudiants étrangers. L’UQAT s’inquiète notamment pour ses programmes de maîtrise et de doctorat en environnement minier ainsi qu’en environnement forestier et en études autochtones (tous absents de la liste). Ça fait 35 ans que la région investit dans ces programmes-là parce qu’on nous refusait les programmes de premier cycle, et là, on met ça en péril. »

En fin de journée mercredi, l’attaché de presse du ministre responsable de sa région, Pierre Dufour, a écrit au Devoir pour signaler que le recteur avait parlé au ministre et était « rassuré ». Apparemment, le programme en environnement forestier figure désormais dans la liste, a-t-il dit.

Or M. Martel n’étant plus joignable, on n’a pas pu savoir s’il était « rassuré » pour ses autres programmes.

L’avenir des cégeps régionaux

Sur le front politique, le dossier des cégeps avait en outre rebondi dans la cour du ministre de l’Éducation pendant la journée. Les députés péquistes de l’Est et de la Côte-Nord l’ont alors interpellé, chacun leur tour, sur l’avenir de leurs cégeps régionaux.

« Les nouvelles mesures du PEQ démontrent un manque d’intérêt face à la survie de certains cégeps », a affirmé Sylvain Roy, député de Bonaventure. « Je trouve ça un peu insultant pour les cégeps de penser que, s’il n’y a pas le PEQ à la diplomation, leur diplôme ne sera plus reconnu », a dit le ministre Jean-François Roberge à plusieurs reprises.

« Les gens qui viennent ici, c’est parce que les cégeps et nos universités offrent des formations de qualité. »