Quitter la prostitution, c’est comme faire voeu de pauvreté

Rose Sullivan a témoigné des difficultés que rencontrent les prostituées lorsqu’elles veulent reprendre le contrôle de leur vie.
Photo: Mylène Crête Le Devoir Rose Sullivan a témoigné des difficultés que rencontrent les prostituées lorsqu’elles veulent reprendre le contrôle de leur vie.

Il lui a fallu subir une violente agression sexuelle pour que Rose Sullivan quitte le milieu de la prostitution, mais les années qui ont suivi se sont avérées être un véritable parcours du combattant. La cofondatrice du Collectif d’aide aux femmes exploitées sexuellement (CAFES) a témoigné mercredi à la commission spéciale sur l’exploitation sexuelle des mineurs qui se déroule cette semaine à l’Assemblée nationale.

« Moi, j’ai été chanceuse, a-t-elle raconté en entrevue. J’ai été victime d’un crime qui est dans la liste. Alors, ils m’ont acceptée, mais ça a quand même pris quatre ans de démarches. » La liste du programme d’indemnisation des victimes d’actes criminels (IVAC) n’inclut pas les crimes liés à l’exploitation sexuelle. De considérer comme une « chance » l’agression qui l’a privée de l’usage de ses jambes pendant six mois révèle à quel point il est difficile pour les femmes qui veulent se sortir du milieu de la prostitution de convaincre les fonctionnaires d’accepter leurs demandes d’indemnisation.

« T’étais peut-être pauvre avant de rentrer dans la prostitution, mais t’étais apte à occuper un travail ou à aller à l’école; puis, en règle générale, quand tu en sors, t’es un peu moins apte que tu l’étais », a expliqué la mère de trois enfants qui vit aujourd’hui avec 660 $ par mois et ses allocations familiales.

Une femme qui décide de sortir de la prostitution du jour au lendemain, puis qui n’a pas besoin d’aller dans une maison pour femmes en difficultés ne va pas voir son chèque arriver plus rapidement, au contraire. Il y a des femmes qui se sont fait demander par leur agent d’aide sociale pourquoi elles désiraient cesser leur activité.

Si elles sont généralement recrutées par des proxénètes à l’adolescence, les victimes d’exploitation sexuelle sont parfois devenues adultes lorsqu’elles arrivent à y échapper avec de nombreuses séquelles. Syndrome de stress post-traumatique dû à la violence qu’elles ont subie, état de santé fragile et idées suicidaires font partie de leur lot quotidien. Selon Mme Sullivan, les femmes, qui constituent la grande majorité des victimes d’exploitation sexuelle, auraient besoin d’une aide d’urgence comme l’accès rapide à un service de thérapie et à un premier chèque d’aide sociale pour combler leurs besoins de base comme c’est le cas pour les victimes de violence conjugale qui vont en maison d’hébergement.

« Une femme qui décide de sortir de la prostitution du jour au lendemain, puis qui n’a pas besoin d’aller dans une maison pour femmes en difficultés ne va pas voir son chèque arriver plus rapidement, au contraire, a-t-elle relaté. Il y a des femmes qui se sont fait demander par leur agent d’aide sociale pourquoi elles désiraient cesser leur activité. » Il faut, selon elle, faire « avancer les mentalités » pour que les gens comprennent que les femmes qui souhaitent quitter l’industrie du sexe sont défavorisées et en danger.

Taxer pour lutter contre l’exploitation sexuelle ?

Comment alors financer les services dont ces femmes ont besoin ? La députée libérale Christine St-Pierre a suggéré de taxer les hôtels et les bars pour constituer un fonds d’aide aux victimes. « On le sait, les grands événements internationaux attirent de la clientèle, attirent la possibilité qu’il y ait de l’exploitation sexuelle de mineurs », a-t-elle constaté en entrevue.

La criminologue et ancienne députée fédérale Maria Mourani a indiqué lors de son témoignage plus tôt dans la journée que la publicité pour des services sexuels avait triplé en trois semaines lors du G7 à Charlevoix en 2018 et du Grand Prix de Formule 1 qui avaient lieu en même temps.

« Les grands événements sont abondamment subventionnés par le gouvernement du Québec et le gouvernement fédéral, a remarqué Christine Saint-Pierre. Est-ce que ce serait une idée intéressante de dire aux grands événements, votre subvention vient aussi avec un engagement de votre part de mener une campagne de sensibilisation ou de participer à cette lutte contre l’exploitation sexuelle des mineurs ? »

« Oui, il faudrait que ces entreprises-là soient imputables face aux subventions que le gouvernement leur donne et en plus de ça, elles devraient faire la démonstration des actions réelles qu’elles ont faites », a répondu Mme Mourani en expliquant qu’il fallait que ça aille au-delà du changement de costume pour les employées qui doivent s’habiller avec « des petits shorts qui rentrent dans les fesses ».

Au lieu d’une taxe, elle a indiqué que le gouvernement pourrait utiliser l’argent des proxénètes saisi par les policiers pour financer l’aide aux victimes. Cette disposition d’une loi qu’elle avait fait adopter à la Chambre des communes en 2015 a été mise en application en juin par le gouvernement Trudeau.

La criminologue émet 15 recommandations, dont celle de créer une stratégie québécoise de lutte contre la traite des personnes qui inclurait une politique de tolérance zéro envers l’exploitation sexuelle, peu importe l’âge des victimes. Les audiences de la commission parlementaire se poursuivent jeudi.

3 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 7 novembre 2019 05 h 04

    Imputabilité....

    ....quel « grand » mot utilisé.
    Mot qui semble, au fil des ans, avoir perdu ses galons.
    À mon humble avis, « imputabilité » et « dignité » ont des liens et vont même de pair.
    Une personne prenant soin de ses responsabilités fait preuve de digne et assumée imputabilité.
    Surpris, je n'ai point trouvé d'antonyme au mot « imputabilité »
    J'ai, un temps de ma vie, côtoyé une prostituée qui s'en est sortie.
    Qu'elle était belle à revoir.
    Croisée à la sortie du Mail St-Roch, à l'époque, elle était toute souriante, ravissante de sa nouvelle « allure », les yeux pétillants de vie et de joie profonde.
    Combien elle avait hâte de me raconter qu'elle « s'occupait maintenent de « ses » petites vieilles et p'tits vieux ». Elle travaillait auprès de gens âgés.
    Son bonheur d'être et de vivre était palpable.
    Je profite de cette tribune pour saluer Diane et lui redire toute mon admiration et aussi la remercier de m'avoir confronté sur mes façons d'assumer ma sexualité..
    Puis tant qu'à « profiter » je salue madame Rose Dufour, responsable d'une maison d'accueil appelée « La Maison de Marthe » à Québec.
    Madame Dufour a écrit un ouvrage sur le sujet, livre intitulé « Sortir de la prostitution »
    Si nous connaissions l'histoire de vue de chacune et chacun de ses prostitués ?
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 7 novembre 2019 13 h 20

    « Il y a des femmes qui se sont fait demander par leur agent d’Aide sociale pourquoi elles désiraient cesser [de se prostituer].» (Rose Sullivan)



    … C'est parce que l'agent a en tête qu'elles continueront à se prostituer tout en empochant le chèque.

    À un ami quinquagénaire devenu dépressif suite à une série de déboires professionnels et sentimentaux, l'agent lui a demandé comment, avec son chèque d'Aide sociale de quelques cinq cents dollars par mois, il arrivait à payer son loyer et son épicerie: -Ma mère et ma sœur m'aident, répondit-il naïvement.

    En conséquence de quoi on lui a coupé sa prestation, en plus de lui réclamer un «trop perçu».

    Il a consulté un avocat de l'Aide juridique, mais malheureusement il est tombé sur un «justicier»; c'est suspect de recourir à l'Aide sociale, lorsque l'on est un homme quinquagénaire célibataire du cru sans autres particularités sociales.

    Et c'est ainsi qu'en poussant les citoyens sur le trottoir, l'on pérennise la faune qui peuple la place Émilie-Gamelin.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 7 novembre 2019 14 h 58

    « Il y a des femmes qui se sont fait demander par leur agent d’Aide sociale pourquoi elles désiraient cesser [de se prostituer].» (Rose Sullivan)



    … C'est parce que l'agent a en tête qu'elles continueront à se prostituer tout en empochant le chèque.