Le gouvernement Legault se met à dos ses partenaires en emploi

Le ministre de l’Immigration, Simon Jolin-Barrette (sur la photo), et le premier ministre, François Legault, ont tour à tour annoncé le recul partiel sur la réforme du Programme d’expérience québécoise.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le ministre de l’Immigration, Simon Jolin-Barrette (sur la photo), et le premier ministre, François Legault, ont tour à tour annoncé le recul partiel sur la réforme du Programme d’expérience québécoise.

Le ministre de l’Immigration, Simon Jolin-Barrette, a choqué à la fois des syndicats, des employeurs et des établissements d’enseignement en s’appuyant sur leurs travaux, et ce, à leur insu, pour restreindre l’accès au Programme de l’expérience québécoise (PEQ), a appris Le Devoir.

« On est catastrophés et abasourdis. On ne comprend pas d’où sort ce changement de cap, et à quoi correspond la liste », affirme un membre de la Commission des partenaires du marché du travail (CPMT). À ses yeux, « la liste n’est absolument pas crédible ». « Qu’elle ait été bâtie par l’Emploi, l’Immigration ou l’Éducation, elle ne correspond en rien à la réalité du marché », ajoute l’individu, qui tient à ne pas être identifié.

M. Jolin-Barrette s’est largement inspiré du rapport État d’équilibre du marché du travail : Diagnostics pour 500 professions produit par le ministère du Travail et la CPMT afin de dresser la liste des domaines de formation admissibles au PEQ. « Elle est établie en fonction […] des emplois qui sont en déficit et des formations en demande qui sont établis par le ministère de l’Emploi et du Travail. Donc, c’est une liste qui est développée avec la Commission des partenaires du marché du travail », a-t-il expliqué cette semaine.

Ainsi, seuls les étudiants étrangers qui obtiennent un diplôme dans l’un des domaines de formation professionnelle, collégiale et universitaire qui y figurent — charpenterie-menuiserie, techniques de génie aérospatial, soins infirmiers, sexologie, génétique, etc. — pourront participer au PEQ au regret des organisations syndicales, patronales et académiques.

Le président-directeur général de la Fédération des cégeps, Bernard Tremblay, et la présidente de l’Université du Québec, Johanne Jean, siègent tous deux à la CPMT. Ni l’un ni l’autre ne savaient que leurs « diagnostics relatifs aux besoins de main-d’oeuvre par profession et par région » allaient se retourner contre eux.

« De limiter l’immigration à cette seule liste-là, ça nous a déçus », souligne le vice-président aux politiques développement de la main-d’oeuvre au Conseil du patronat, Denis Hamel. « Avoir un emploi au Québec, être déjà sur le territoire du Québec devrait aussi être un critère qui permettrait d’avoir accès à la résidence », ajoute-t-il.

Le président-directeur général de la Fédération des chambres de commerce du Québec (FCCQ), Stéphane Forget, appelle le gouvernement caquiste à rassembler les membres de la CPMT afin de « réviser le plus vite possible la liste des métiers priorisés ».

La présidente de la CPMT, Audrey Murray, a assuré au Devoir que « des efforts sont déployés pour améliorer la liste, raffiner la liste ». La Commission établira de nouveaux « diagnostics » sur les besoins de main-d’oeuvre au début de l’année 2019, a-t-elle indiqué. Par souci de « concordance », le ministre Jolin-Barrette devrait par la suite mettre à jour sa propre liste.

« On va la regarder [la liste] différemment ! » s’est exclamée la dirigeante de l’UQ, Johanne Jean, en entrevue téléphonique.

Legault « ébranlé »

À l’Assemblée nationale, le premier ministre, François Legault, s’est dit « très ébranlé » par les témoignages d’étudiants étrangers en larmes dans le foyer de l’Assemblée nationale mardi avant-midi. Il a consenti à ajouter une disposition transitoire dans la réglementation québécoise afin de permettre à ceux actuellement en sol québécois d’obtenir un certificat de sélection du Québec (CSQ) en empruntant la voie expresse offerte par le PEQ, et ce, peu importe leur domaine d’étude. « J’ai été touché. Nous avons été touchés par ces témoignages-là », a souligné M. Legault, dans une mêlée de presse. Faute d’appui, il s’est résolu à faire, mardi soir, ce qu’il se refusait à faire quelques heures plus tôt : instaurer une disposition transitoire. « Ça veut dire que les gens qui sont arrivés avant le 1er novembre vont pouvoir continuer avec l’ancien programme », a-t-il indiqué, mentionnant du même souffle que la journée de mardi n’était pas la plus éclatante pour le gouvernement de la Coalition avenir Québec. « J’ai parlé à mon épouse [mardi] soir, elle a bien vu que je n’avais pas aimé ma journée. »

M. Legault a aussi souligné que M. Jolin-Barrette et lui avaient « décidé de mettre une clause de droits acquis ». « On a pris la décision ensemble. » Quelques minutes plus tôt, le ministre de l’Immigration s’arrogeait pourtant la paternité du recul gouvernemental. « C’est moi qui ai informé le premier ministre de ma décision, avait-il dit aux courriéristes parlementaires. « Le PM me fait confiance et respecte ma décision. »

De mal en pis

Face à ce repli stratégique, les partis d’opposition n’ont pas cessé les tirs. Au contraire. Le Parti libéral du Québec a profité de la présence d’à peine trois élus caquistes dans le Salon bleu, excluant le vice-président Marc Picard, pour adopter une motion stipulant que « l’Assemblée nationale exige du gouvernement caquiste qu’il annule dès maintenant les modifications récentes apportées au programme et qu’il revienne aux conditions d’admissibilité prévalant avant le moratoire imposé en juillet dernier ». Plusieurs députés caquistes s’étaient éloignés de la colline Parlementaire le temps d’aller lever leur verre en soutien à la candidate à l’élection partielle dans Jean-Talon, Joëlle Boutin, dans le restaurant de Sillery Le Chaz. « Le whip va se faire parler », a lancé M. Legault à la sortie de l’établissement.

Les partis d’opposition pressent le ministre Simon Jolin-Barrette de faire marche arrière. « Ce soir, ils l’ont échappé », se réjouissait le leader parlementaire de l’opposition officielle, Marc Tanguay. « Nous allons continuer le combat. Nous allons faire en sorte que le gouvernement donc exécute cette motion de l’Assemblée nationale », a-t-il promis.

Le co-porte-parole de Québec solidaire, Gabriel Nadeau-Dubois, a soutenu que la motion de l’Assemblée impose une « contrainte d’ordre politique ou moral » malgré la « désorganisation dans les rangs du gouvernement » sans laquelle son adoption n’aurait été possible. « Québec solidaire s’attend à ce que cette motion soit respectée par le gouvernement », a-t-il poursuivi.

En fin de journée, M. Nadeau-Dubois a invité le gouvernement caquiste à retenir la « leçon » suivante : « Quand ça va mal, rappelez-vous que ça peut toujours aller plus mal. »

Avec Isabelle Porter

33 commentaires
  • Alain Roy - Abonné 6 novembre 2019 09 h 05

    Sage décision.

    C'est une sage (et prévisible) décision qu'a prise le ministre. Non seulement les étudiants concernés vont pouvoir continuer leurs études et leur rêve, mais nos journalistes et chroniqueurs vont pouvoir se remettre de leurs émotions, sécher leurs larmes, et peut-être faire leur travail et nous renseigner sur ce qui vient de se passer. À la bonne heure.

  • Louise Collette - Abonnée 6 novembre 2019 09 h 11

    Décision

    Sage décision, presque inévitable devant cette levée de boucliers.
    Il n'y a que les fous qui ne changent jamais d'idées, dit-on...

  • Marc Davignon - Abonné 6 novembre 2019 09 h 11

    Et l'enseignement dans tout de capharnaüm?

    Les <créateurs de richesse> s'insurgent de quoi? Ils ont peur de ne pas <remplir le basin de cheap labor>, pour une supposée pénurie de main d'oeuvre (car le principe de l'offre et de la demande n'existe pas pour les employés). Il y a aussi les recteurs qui se rebiffent devant un manque annoncé de <frais afférent>.

    Ce que nous entendons depuis le début, un discours purement économique (il faut toujours prendre de l'expansion). Plus encore, nous avons l'impression qu'il n'y a plus aucun étudiant (oserions nous dire ... québécois) d'ici qui fait leurs études ... ici.

    Cela ne serait pas surprenant, car il semble que ce sont les gens d'ailleurs qui occupent tout l'espace ... médiatique. Alors, où sont les étudiants d'ici? Ailleurs? Car, dans tout ce foutoir, toutes les universités semblent se faire la guerre aux <étudiants étrangers>. Ce qui devient loufoque.

    Pauvres étudiants d'ici, car leur parcourt leurs donnes peut de chance : Le Québec toujours aux prises avec des problèmes d'alphabétisation (Radio-Canada, 2018).

    Pauvres étudiants qui sont nés ici et qui choisissent de faire leurs études ici, ils n'existent plus. Ils doivent s'exiler pour espérer avoir une certaine reconnaissance. Ça, seulement s’ils réussissent à franchir la première année d'étude.

    S’ils sont d'ici et étudient ici, ils auront une chance sur trois de passé à la seconde année de leurs études, ce qui ne paraît pas être le cas pour les étudiants étrangers, d'après le discours et les hauts cris, ceux-ci semblent obtenir un taux de réussite de 100%. Car, autrement, qu'arrive-t-il en cas d'échec des étudiants dits étrangers?

    • Jean-Henry Noël - Abonné 7 novembre 2019 05 h 11

      Bizarres, vos réactions. Votre maître à penser, le très vénéré Mathieu Bock-Côté, hurle : Pas d'immigration ! Votre antipathie est de la frime, car vous ergotez quotidiennement sur l'immigration qui serait néfaste pour le Québec. Notez que je ne parle pas ni de racisme. ni de xénophobie, ni d'ismalophobie. Si j'en ai oublié d'autres, phobies, vous pouvez mieux que moi compléter la liste.

    • Richard Ferland - Abonné 7 novembre 2019 09 h 16

      Je ne pense pas que le sujet de cette polémique soit sur les étudiants 'd'ici' dans ce qui vient de se passer. Cependant il me semble que nous tous ici 'de souche' avons toutes les possibilités de faire les études dans à peu près tous les domaines. Mais, mais as-t'on vraiment toujours la détermination et le goût de faire tous les efforts demandés pour y arriver!!! Pas sûr. Une job payante est très possible avec peu d'efforts dans bien des cas. La responsabilité des parents là dedans !!! En tout cas ceux qui viennent ici pour étudier eux ils veulent, eux ils sont déterminés à étudier et par conséquent avoir un travail. Et si on leur promet on doit respecter nos engagements. C'est une règle de base de la confiance. CE qui se passe n'est pas très bon pour le Québec. C'est vu partout aujourd'hui.

    • Marc Davignon - Abonné 7 novembre 2019 09 h 51

      Cher Monsieur Noël,

      Cher Monsieur,

      Veuilliez prendre plus de temps sur la compréhension du texte, cela vous permettrait de ne pas faire des conclusions faciles seulement pour discréditer ce que, de toute évidence, vous ne comprenez pas.

      Le parti pris, dans ces lignes c'est l'éducation et la place que prend celle-ci dans cette fausse polémique. Il ne fut jamais mentionné que nous devons réduire le nombre d'étudiants <étrangers> ou que nous devons <fermer> ou réduire à toute autre forme d'immigration.

      Quelle place prend l'éducation dans tout cela? Comment cela servira-t-il à rehausser la qualité de celle-ci?

      La seule indignation pouvant être présente dans ces quelques lignes est le fait que cette (toujours aussi) fausse polémique et le ressentiment que peuvent avoir les étudiants (qui n'ont pas fait le choix de naître ici, mais ) qui ont choisi de faire leurs études ici. Comment, ceux-ci, reçoivent-ils cela? Ils ne sont nulle part dans ce débat. Comme si l'existence même de la recherche, du marché du travail ne sont supportée que par ... les étudiants étrangers. Quelle douche froide!

      Il faut suggérer à l'élite économique de financer les programmes, non pas par le nombre d'inscriptions, mais par le niveau de besoin ressenti par l'industrie. Ils (ces créateurs de richesses) pourraient même financer eux-mêmes des programmes de formations à l'intérieur de leurs industries si le besoin est si ... criant.

    • Marc Davignon - Abonné 7 novembre 2019 10 h 24

      Cher Monsieur Ferland ,

      Vous faites fausse route! Nous ne pouvons promettre à un étudiant l'obtention d'un diplôme. Il se peut que plusieurs d'entre eux ne soient pas en mesure de ... réussir. Ceci est aussi valable pour le <de souche> (vous savez, ceux qui n'ont pas choisi de naître ici).

      Il est aussi futile d'évoquer que <eux ils veulent plus que ceux <qui n'ont pas choisi de naître ici>>. Argument éculer.

      Avez-vous lu les nouvelles dernièrement? <Des travailleurs agricoles exploités obtiennent 300 000 $> (LaPresse, 23 octobre 2019).

      Voulez-vous courir après des poulets ? <Des travailleurs agricoles du Honduras se réfugient dans une église> (Le Devoir, 9 avril 2018).

      D'accord, il ne s'agit pas d'étudiant, mais avouiez qu'ils ont pas mal de <détermination> pour faire ce que vous n'oseriez faire. Pourquoi? Parce que nous avons des lois du travail et que nous en avons une connaissance suffisante pour reconnaître ou du moins, comprendre que certains travaux c'est de l'exploitation éhontée.

      Pourquoi ceux-ci veulent-ils autant? Il faut ne pas être au fait des lois d'ici. L'inverse est aussi vrai quand une personne <de souche> accepte un même emploi à <l'étranger>. Quelle aubaine, se dit-elle : je vais gagner 20 000$ pour le même travail. Mais, cette personne, ne connaissait pas le <coût de la vie> beaucoup plus élever de ce pays. Pourtant, elle possède un diplôme de premier cycle.

      En passant, de quoi avez-vous le plus honte? L'exploitation de pauvres gens ou les sous-financements de nos institutions d'enseignement?

    • Cyril Dionne - Abonné 7 novembre 2019 16 h 02

      Cher M. Noël,

      Est-ce que vous pourriez nous expliquer encore une fois les avantages de l'immigration? Il en coûte de 4 à 5 milliards par année aux contribuables québécois. En plus, l'immigration ne rajeunit pas l'âge médian de la population. Pardieu, 6% de l'immigration au Canada, ce sont les grands-parents, les « matantes » et les « mononcles » des immigrés dans le contexte de réunification familiale contrôlée par Ottawa. Enfin, pour les travailleurs éduqués et avec certaines compétences pointues, ceci est encore une autre fable digne des contes de mille et une nuits. La plupart des diplômes venant de l'étranger ne rencontre pas les normes d'ici. En fait, la plupart de ces supposés professionnels doivent refaire leurs études et dans le strict minimum, prendre plusieurs formations d'appoint. En plus, la plupart envoient des sommes immenses dans leur pays d’origine tout en se réfugiant dans la technologie pour garder un contact direct avec le pays qui les vu naître. Quelle facteur d’intégration ce communautarisme!

      Alors, que reste-t-il pour les avantages? Ah! oui. J'oubliais, la sacro-sainte diversité. Parlez-en aux Autochtones ce qu'ils pensent de tout cela et de ceux qui accaparent des argents qui pourraient leur revenir.

  • Robert Bissonnette - Abonné 6 novembre 2019 09 h 14

    M. Jolin- Barrette recule

    Je suis soulagée. J'ai trouvé cela très pénible de voir des jeunes hommes et des jeunes femmes pleurer devant les caméras. J'éprouvais une grande tristesse pour eux qui avaient bâti un avenir avec nous. Merci monsieur Jolin-Barrette de ne pas être resté insensible devant les nombreux cris du coeur.
    Nicole Gagné

    • Pierre Grandchamp - Abonné 6 novembre 2019 11 h 45

      Ce ministre devrait démissionner. Ce gouvernement va trop vite. C'est la même chose avec le dossier des commissions scolaires.

      Michel David a signé une chronique, samedi, dans laquelle il accolait l'épithète "demi-mesures" en parlant des promesses reniées ou à moitié remplies de la CAQ. Le ridicule du test des valeurs, en est une autre illutration.

    • Joane Hurens - Abonné 7 novembre 2019 11 h 55

      Je trouve tout aussi pénible le spectacle de la bêtise et de l’ignorance du gouvernement dans ce dossier. Un résultat attendu quand le dogmatisme et l’incompétence tiennent lieu de politique.
      Pourtant c’est bien M Legault qui se targue d’être pragmatique et champion du gros bon sens. Complètement raté. Avec la réputation que cette saga nous vaudra désormais, les immigrants francophones potentiels se tiendront loin du Québec.

  • Claude Gélinas - Abonné 6 novembre 2019 09 h 55

    Sage décision !

    Face à l'indéfendable et à l'injustice, le Ministre a pris une sage décision. Tout à l'honneur d'un Gouvernement qui démontre qu'il est à l'écoute des citoyens et qui ne devrait jamais refusé de de reculer lorsque nécessaire notamment pour le 3ème lien hormis si des études objectives démontrent la nécessité de cette construction.

    Autrement passer outre à cette démonstration pour des raisons électoralistes serait mal avisé.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 6 novembre 2019 10 h 47

      Au lieu de congratuler le ministre de s'être résigné à se comporter d'une manière « honorable », on devrait plutôt exiger de lui qu'il fasse honneur à sa fonction en se livrant à un véritable travail de consultation avec son appareil administratif, le conseil des ministres, le bureau du Bubble Head en chef et avec l'AN (plutôt que de la chauffer jusqu'au bâillon pour avoir ses étampes). Au moins cela. Il y a quand même des saprées limites.

    • Françoise Labelle - Abonnée 6 novembre 2019 11 h 04

      En espérant qu'ils feront de même avec les autres promesses électoralistes lunaires comme GNL et le 5e élément.

    • Mario Jodoin - Abonné 6 novembre 2019 17 h 39

      «le 5e élément»

      Mme Labelle, à moins que ce soit de l'humour, je crois que vous vouliez parler du troisième lien.

    • Raymond Labelle - Abonné 7 novembre 2019 06 h 48

      Ou un petit numéro de good cop, bad cop. Voir détails plus loin ci-dessous.