Ces enfants transformés en patients

Au Québec, le taux de diagnostic du TDAH est passé de 1% en 2000 à 4,2% en 2016.
Photo: Vasiliki Varvaki Getty Images Au Québec, le taux de diagnostic du TDAH est passé de 1% en 2000 à 4,2% en 2016.

« Surdiagnostic », « faux positif » et « mauvais diagnostic » : la professeure Marie-Christine Brault s’inquiète de l’accroissement du nombre d’enfants qui reçoivent un diagnostic de trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité (TDAH) pour de « mauvaises raisons ».

« En médicalisant des expériences de vie ordinaire », des professionnels de la santé transforment des jeunes « en patients », et ce, « sans aucune nécessité », soutient la co-titulaire de la Chaire de recherche sur les conditions de vie, la santé, l’adaptation et les aspirations des jeunes (VISAJ).

Le Québec est notamment confronté à « une situation de médicalisation des difficultés scolaires, où une réponse médicale est offerte à un problème non médical », estime-t-elle. « En plus de la manifestation des comportements associés au TDAH (hyperactivité, inattention, impulsivité), un jeune qui est en difficulté scolaire sera plus encouragé à continuer le processus diagnostique qu’un jeune qui est en réussite scolaire. C’est comme si la dimension scolaire était un indicateur de la sévérité du TDAH… », écrit-elle dans un mémoire adressé à la commission de la santé et des services sociaux de l’Assemblée nationale.

Marie-Christine Brault montre du doigt « plusieurs signes » d’un problème de surdiagnostic au Québec, dont l’accroissement constant de la prévalence du TDAH traité. Au Québec, celui-ci a augmenté au cours des dernières années, passant de moins de 1 % à 4,2 % entre 2000 et 2016. Elle pointe aussi une distribution inégale des diagnostics de TDAH selon les régions ou encore… le mois de naissance de l’enfant. En effet, les plus jeunes de la classe (nés en décembre), par rapport aux plus vieux (nés en janvier), ont une probabilité plus élevée d’avoir un diagnostic de TDAH et de consommer des médicaments associés, comme du Ritalin, observe la professeure agrégée au Département des sciences humaines et sociales de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC).

Un jeune qui est en difficulté scolaire sera plus encouragé à continuer le processus diagnostique qu’un jeune qui est en réussite scolaire


Des conséquences

En bref, de nombreux jeunes Québécois obtiennent le diagnostic de TDAH mais « ne devrait pas le recevoir ». Dans certains cas, « ils ont un autre trouble qui prendra plus de temps à être identifié ». Dans d’autres cas, « ils vivent des épreuves individuelles qui se traduisent par des comportements ressemblant aux symptômes du TDAH », « ils ne cadrent pas dans les normes sociales attendues » ou encore « leur niveau de maturité n’est pas au même niveau que celui des autres enfants ».

Or, le surdiagnostic du TDAH a non seulement « des coûts sociaux très importants », mais aussi des coûts individuels considérables, selon Mme Brault. « [Il] peut mener à une consommation non nécessaire de médicaments, ainsi qu’à des effets secondaires — retards de croissance, perte d’appétit, trouble de sommeil —, à une stigmatisation associée à une perte d’estime de soi, à des attentes plus faibles de la part des enseignants et à des expériences et des parcours scolaires moins positifs », soutient la prof.

Marie-Christine Brault sera l’une des premières personnes entendues mercredi par la commission de la santé et des services sociaux, qui a décidé de prendre le dossier de l’« augmentation préoccupante de la consommation de psychostimulants chez les enfants et les jeunes en lien avec le TDAH à bras-le-corps.

Elle profitera de son passage au Parlement pour appeler les décideurs à « mener des actions concrètes pour contribuer à rendre justice à la complexité des êtres humains et à leur unicité » en « diminu[ant] la médicalisation des problèmes des jeunes dans leur globalité et pas uniquement celle liée au TDAH ».