Prostitution juvénile: les groupes d’aide manquent de ressources

Celles qui réussissent à se sortir de l’exploitation sexuelle doivent faire face à une difficulté administrative.
Photo: Getty Images Celles qui réussissent à se sortir de l’exploitation sexuelle doivent faire face à une difficulté administrative.

Des projets qui se terminent faute de financement. Des intervenantes qui sont supprimées. L’aide aux jeunes victimes d’exploitation sexuelle est précaire, alors que les moyens qu’ont les proxénètes pour en recruter de nouvelles se sont multipliés avec les nouvelles technologies.

« Dans un an, on n’a plus rien », a indiqué Maude Dessureault Pelletier, une intervenante sociale de la Maison Isa au Saguenay, qui fait partie du Regroupement québécois des Centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS). Elle témoignait mardi lors de la deuxième journée de consultations de la commission spéciale sur l’exploitation sexuelle des mineurs.

Les CALACS reçoivent du financement récurrent du gouvernement du Québec, mais ils doivent compter sur des subventions ponctuelles pour avoir les ressources qui leur permettent d’intervenir auprès des jeunes victimes. Une fois le projet terminé, ces fonds ne sont pas toujours reconduits. Le CALACS du Saguenay a reçu une enveloppe de 288 219 $ de Condition féminine Canada en 2017 pour répondre aux besoins de femmes victimes d’exploitation sexuelle. Le projet qui s’échelonne sur trois ans arrivera à échéance en 2020. Ensuite, ce sera le retour à la case départ.

Le scénario se répète au CALACS de l’Estrie qui s’attend à devoir supprimer un poste d’intervenante spécialisée en matière d’exploitation sexuelle. La subvention du ministère québécois de la Sécurité publique qui servait à payer son salaire se termine cette année. Or, le travail auprès des jeunes victimes est un travail de longue haleine.

« Elles sont dans des appartements, dans des hôtels, sur Internet, a énuméré Marie-Michèle Whitelock, l’une de deux intervenantes spécialisées du CALACS de l’Estrie, lors d’une entrevue au Devoir. Il faut faire du travail de proximité, aller les rejoindre, faire connaître nos services et ça prend énormément de temps avant d’avoir des résultats. »

Une fois que des adolescentes vulnérables sont recrutées par des proxénètes, elles se retrouvent prises dans un engrenage duquel elles peuvent difficilement s’échapper. « Peu importe la façon d’y entrer, pour la grande majorité ça se passe autour de 14 ans, a expliqué Mme Whitelock aux élus. Parfois, il y a un arrêt, que ça soit un arrêt d’agir par les Centres jeunesse et tout ça. Rendu à l’âge adulte, c’est majoritairement la pauvreté qui ramène les femmes dans le milieu. »

Selon elle, il faut donc éviter d’intervenir uniquement auprès des mineurs sans se soucier des adultes toujours coincés dans le milieu de la prostitution. « Pour nous, ça, c’est le frein majeur à ce qu’il y ait une réelle diminution de l’exploitation sexuelle dans son ensemble », a-t-elle affirmé en entrevue. Il n’y a pas une distinction claire entre c’est mal l’exploitation sexuelle des mineurs et là quand t’es adulte, ça devient du travail du sexe. »

L’IVAC

Celles qui réussissent à se sortir de l’exploitation sexuelle doivent faire face à une difficulté administrative lorsqu’elles font appel à l’Indemnisation des victimes d’actes criminels (IVAC). Le proxénétisme, la traite de personne, la pornographie juvénile et le leurre informatique ne font pas partie dans la liste des crimes reconnus par la loi qui encadre les indemnités. Les demandes sont donc évaluées au cas par cas. « Soyez assurés que chaque demande de prestation reçue au service d’accès au régime fait l’objet d’une analyse approfondie pour déterminer la possibilité d’accepter la demande en vertu des critères prévus à la loi sur l’IVAC », a affirmé son directeur général par intérim, Jean Rodrigue, en commission.

« C’est beau, remplir un formulaire et rencontrer un fonctionnaire qui décide si ça « match » ou pas avec une indemnisation, mais ça m’apparaît assez compliqué pour une victime et ça devrait peut-être être plus simple que ça », a fait remarquer la députée libérale Christine St-Pierre en demandant si un fonds spécial « pour accompagner ces femmes-là dans leur sortie de l’enfer » devrait être créé.

« Ça pourrait être facilement réglé, les crimes admissibles, a précisé à son tour le député indépendant et ex-policier, Guy Ouellet. On va en discuter entre nous autres. »

La ministre de la Justice, Sonia LeBel, travaille présentement à une réforme de l’IVAC. La Coalition avenir Québec avait d’ailleurs promis en 2018 d’ajouter les crimes de traite de personnes et d’exploitation sexuelle à la liste qui donne accès aux indemnisations.

Les audiences de la commission spéciale se poursuivront mercredi avec le témoignage de la criminologue et ex-députée fédérale Maria Mourani, le Collectif d’aide aux femmes exploitées sexuellement, le Service de police de la Ville de Gatineau, la consultante en médias sociaux, Nellie Brière, et la cinéaste Ève Lamont.