La prostitution juvénile, un fléau à éradiquer

Le phénomène de la prostitution juvénile s’est répandu et est devenu banal avec l’Internet et les nouvelles technologies.
Photo: istock Le phénomène de la prostitution juvénile s’est répandu et est devenu banal avec l’Internet et les nouvelles technologies.

Le Québec devrait changer les moeurs en matière de prostitution juvénile comme il l’a fait jadis avec succès pour l’alcool au volant, selon le directeur du Service de police de Laval, Pierre Brochet, et le représentant du Directeur de la protection de la jeunesse (DPJ) pour cette région, Jean Fallon, à l’ouverture de la commission parlementaire spéciale sur la prostitution juvénile lundi.

« Il faut que ça devienne odieux et inacceptable aux yeux de la communauté d’acheter des services sexuels, a affirmé M. Brochet lors de son témoignage. Pour nous, c’est la seule façon de réduire la demande. »

 

« On a des milliers de citoyens au Québec qui disent à leurs voisins, qui disent à leurs amis "wô, wô, wô, t’as bu, tu ne prends pas ton automobile", a ajouté M. Fallon. Je pense qu’on a à travailler au Québec pour faire en sorte que l’achat du corps d’une personne, d’un service sexuel, d’une mineure devienne totalement inacceptable et qu’entre nous citoyens, on puisse se dire, ça n’a juste pas de bon sens qu’on puisse penser au Québec à acheter une femme, acheter une fille, acheter un garçon. »

Le phénomène de la prostitution juvénile s’est répandu et est devenu banal avec l’Internet et les nouvelles technologies à un point tel que de jeunes filles qui en sont victimes ne se perçoivent pas comme telles. « Elles-mêmes, elles banalisent ça en disant "c’est pas grave, on fait de l’argent et on s’amuse" et c’est inquiétant de voir qu’elles-mêmes ne sont pas en mesure de voir l’incidence que ça a sur leur vie », a-t-il constaté.

Des dizaines d’adolescentes de Laval en fugue ont été recrutées par des proxénètes au cours des dernières années, si bien que la police a mis sur pied des opérations pour tenter d’enrayer la demande. Elle a arrêté 40 « clients abuseurs », des citoyens ordinaires avec un emploi, une conjointe et des enfants, loin de l’image clichée que l’on pourrait s’en faire. « Ce que ça nous a fait réaliser, c’est que la demande est très, très, très forte, a constaté M. Brochet. Et si ce n’est pas de la peur de se faire prendre, la demande va demeurer là. »

Le député caquiste et ancien policier, Ian Lafrenière, qui préside cette commission parlementaire transpartisane, insiste sur le terme de « client abuseur ». « Lorsqu’on décide de payer pour coucher avec une [adolescente] de 12, 13, 14 ans, il n’y a pas d’histoire d’âge, il n’y a pas d’histoire d’être un client, vous êtes un abuseur », a-t-il tranché.

Lorsqu’elles ne sont pas exploitées au Québec, les jeunes filles recrutées pour faire de la prostitution sont déplacées en Ontario ou dans les provinces de l’Ouest canadien. « L’image du côté américain et du côté canadien est encore que le Québec est une plaque tournante », a indiqué M. Lafrenière, qui s’est récemment déplacé aux États-Unis en prévision des travaux de la commission. Les jeunes Québécoises sont considérées comme « exotiques » sur le marché anglophone de la prostitution juvénile parce qu’elles parlent français. Elles deviennent ainsi prises au piège, loin de tous leurs repères, et incapables de communiquer pour demander de l’aide. Le crime est payant pour les proxénètes qui peuvent faire entre 200 000 $ et 300 000 $ grâce à une seule victime. Ils en contrôlent généralement cinq ou six, selon l’ex-policier.

Déjudiciariser ?

À l’instar de Laval, le Service de police d’Edmonton a décidé de cibler les « clients abuseurs ». Il a toutefois adopté une tout autre approche en les adressant à un programme de déjudiciarisation après une première offense. Ils les envoient à la John School dans l’espoir qu’ils ne récidivent pas. Il s’agit d’une formation d’une journée pour leur faire comprendre les conséquences de leur geste sur les victimes d’exploitation sexuelle. Une majorité d’entre eux ne récidiveraient pas.

Ce type de programme qui permet d’échapper à une accusation criminelle envoie le mauvais message, selon le directeur du Service de police de Laval. « Je trouve que, quand on fait ça, on banalise, a-t-il dit en entrevue au Devoir. Vous savez, il y a une loi. Le Code criminel dit [que] t’as pas le droit d’obtenir les services sexuels d’un enfant, d’une mineure. » Il rappelle que les peines minimales obligatoires sont encore plus sévères depuis 2014.

Il serait plus efficace, selon lui, de passer le message contraire à l’aide du milieu hôtelier en incitant les établissements à afficher clairement leur « tolérance zéro » vis-à-vis de l’exploitation sexuelle et à créer un registre où seraient colligées les coordonnées de toute personne accompagnée d’un mineur.

En tout, 30 intervenants témoigneront durant la commission parlementaire qui se poursuivra jusqu’à jeudi. D’autres corps policiers seront entendus tout comme divers intervenants qui travaillent auprès des mineurs qui se font exploiter. Elle se rendra par la suite à Montréal et à Val-d’Or, pour tenir compte de la réalité des Premières Nations « surreprésentées » dans les statistiques.

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