Des infirmières soulagées et des patients mieux traités

Lancés en 2018, les projets ratios visent à mesurer l’incidence de l’ajout d’infirmières sur la qualité des soins et la motivation du personnel dans différents milieux.
Photo: Philippe Huguen Agence France-Presse Lancés en 2018, les projets ratios visent à mesurer l’incidence de l’ajout d’infirmières sur la qualité des soins et la motivation du personnel dans différents milieux.

Réduction du nombre de chutes et de la prise de médicaments, personnel moins abattu… L’évaluation des infirmières qui ont participé aux projets ratio est suffisamment positive pour qu’on commence à les implanter dans tout le réseau, plaide la Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ).

« Si elle veut montrer que son engagement d’éradiquer le temps supplémentaire est réel, il faut qu’elle fasse des annonces », lance la présidente de la FIQ Nancy Bédard à propos de la ministre de la Santé, Danielle McCann. « Ça va vite un mandat. Après un an, je m’attends à ce que la ministre monte le ton et qu’elle soit prête à aller de l’avant avec des mesures très avancées. »

Depuis l’élection de la Coalition avenir Québec (CAQ) il y a un an, c’est la première fois que la FIQ manifeste de l’impatience dans ce dossier.

Lancés en 2018, les projets ratios visent à mesurer l’incidence de l’ajout d’infirmières sur la qualité des soins et la motivation du personnel dans différents milieux : CHSLD, médecine, chirurgie, soins à domicile, etc. Sur les 17 projets lancés aux quatre coins du Québec, seul celui qui touche l’inhalothérapie, au CUSM, n’est pas terminé.

Le Devoir a pu consulter les bilans produits par la FIQ sur neuf de ces projets, dont celui mené au CHSLD de Bagotville. « Si le projet avait été mis en place avant ma retraite, je ne serais jamais partie », a témoigné un infirmière clinicienne qui y a participé. Dans cet établissement de 55 résidents, le nombre de professionnelles présentes le soir est passé de 3 à 5.

Cela a permis, rapportent les infirmières, de diminuer le risque de chutes chez les patients et de mettre à jour la médication des patients.

« Ça allait de soi »

Dans un autre CHSLD, l’Hôpital général de Québec, le ratio de soir est passé d’une moyenne de 1,75 professionnelle à 3 pour 34 patients. Pendant le projet, le CIUSSS s’est aussi assuré de ne jamais réduire le nombre de préposés aux bénéficiaires, signale Marie-Ève Lindgard-Lord, une infirmière clinicienne qui a participé au projet-pilote.

« On pouvait offrir une meilleure qualité de soins. Ça allait de soi », a-t-elle expliqué au téléphone. « On était plus en mesure de connaître rapidement nos patients », poursuit-elle en soulignant que la plupart des leurs souffrent de démence, « ont de l’agitation » et parfois vont les frapper. « Il y a beaucoup d’interventions à faire. On a vu les résultats : on a été capables de retirer des contentions, de diminuer l’utilisation des médicaments. On le voyait rapidement. »

Dans cet établissement, le bilan révèle aussi « une augmentation significative de la capacité de marcher de deux patients ».

Selon Nancy Bédard, c’est parce que la hausse du nombre d’infirmières a permis d’évaluer les capacités de certains patients plus tôt après leur arrivée (après dix jours au lieu de 7 à 8 semaines). « Si la personne a besoin d’aide à la marche, il faut que ce soit implanté très rapidement. Si elle passe 3-4 semaines sans plan, son autonomie va diminuer à ce chapitre-là. »

On ne pense pas faire ça en six mois, mais ce n’est certainement pas le statu quo actuel qui va donner quelque chose

 

Les fiches suggèrent en outre que cela a beaucoup motivé le personnel. « J’étais plus souriante, plus patiente avec les usagers, mais aussi avec ma famille. J’étais moins épuisée en retournant à la maison », a rapporté une infirmière qui a participé au projet en chirurgie au Centre hospitalier affilié universitaire régional de Trois-Rivières (CHAUR). Au CHSLD de Mont-Tremblant, une infirmière se demande « comment on va faire pour revenir en arrière ».

Or, depuis la conclusion des projets-pilotes, qui ont duré quatre mois, les anciens ratios ont été rétablis à plusieurs endroits, déplore la FIQ. À l’Hôpital général de Québec, c’est différent : le nombre d’infirmières a été maintenu mais pas celui des préposés. Dès lors, les infirmières en surplus doivent faire la tâche de préposés, explique Marie-Ève Lingard-Lord. « Tout ce qu’on avait réussi à avoir comme bénéfice est au ralenti », dit-elle.

À l’extérieur de la grande négo

La FIQ réclame donc qu’on commence dès maintenant à implanter les nouveaux ratios. Surtout, elle souhaite éviter que l’issue du dossier dépende des négociations avec l’ensemble des employés du secteur public qui doivent débuter en janvier.

« La négo, tu sais quand ça part mais tu ne sais jamais quand ça finit », plaide la présidente de la FIQ. « La dernière a duré un an et demi, deux ans. […] Qui va rester pour soigner les patients dans six mois si la négo n’est pas finie et qu’on n’a pas donné d’impulsion ? Qui va encore passer un hiver comme l’hiver dernier ? Personne ne veut ça. »

D’emblée, le syndicat réclame que les ratios infirmière-patients soient encadrés par une loi afin qu’ils ne soient pas soumis aux négociations avec les syndicats ou « au bon vouloir des gouvernements ou des idéologies ».

Mais au cabinet de la ministre McCann, on dit ne pas vouloir presser les choses. « Les analyses [sur les projets ratio] sont à l’étude au ministère », répond son attaché de presse, Alexandre Lahaie. « Nous avons des rencontres régulières avec la FIQ pour travailler sur le temps supplémentaire obligatoire ». Quant à la pertinence d’une loi, il rétorque qu’il est « prématuré » d’en discuter.

En attendant, la FIQ estime à au moins 500 millions de dollars par an ce qu’il en coûterait pour implanter les bons ratios d’infirmières dans les CHSLD, en médecine et en chirurgie. À ceux qui font remarquer que c’est beaucoup d’argent, elle rétorque que le temps supplémentaire obligatoire (TSO) et les montants versés en assurance salaire en épuisement coûtent aussi une fortune à l’État.

Reste à savoir où le gouvernement pourra recruter toutes ces infirmières supplémentaires dans le contexte actuel de rareté de main-d’oeuvre. Au printemps, il manquait 23 963 infirmières dans l’ensemble du réseau. La FIQ en représente 76 000.

« On ne pense pas faire ça en six mois, mais ce n’est certainement pas le statu quo actuel qui va donner quelque chose », rétorque Nancy Bédard à ce propos. « Il faut légiférer là-dessus. Souvent on pense à tort qu’il faut attendre que toutes les conditions soient réunies. »