Porte ouverte à l’industrie des pesticides

Une commission parlementaire se penchera sur l’usage des pesticides, notamment en agriculture.
Photo: Andrew Vaughan Archives La Presse canadienne Une commission parlementaire se penchera sur l’usage des pesticides, notamment en agriculture.

Il y a un rôle à jouer pour l’industrie des pesticides dans la recherche en agriculture, selon le Centre de recherche sur les grains (CEROM), organisme qui avait été visé l’hiver dernier par des allégations d’ingérence de cette industrie. Le Devoir a obtenu copie du mémoire que son nouveau président présentera la semaine prochaine dans le cadre de la commission parlementaire sur les pesticides.

« On s’en va dans une autre direction », a assuré en entrevue Denis Pageau, nommé à la tête du conseil d’administration du CEROM en juin. Cet agronome de formation, qui travaille chez un grossiste de fruits et légumes, est l’un des six nouveaux administrateurs indépendants nommés dans la foulée de la controverse.

Dans son mémoire, le CEROM écrit pourtant que « le Québec aurait intérêt à développer des liens étroits en matière de recherche et de développement avec les entreprises afin que les produits et stratégies de phytoprotection développés soient bien adaptés aux besoins de notre agriculture ».

« Ce qui arrive souvent, ce sont de grandes entreprises multinationales qui développent des produits qui ne sont pas nécessairement adaptés idéalement à nos conditions », a dit M. Pageau.

Ce type de partenariat serait utile, selon lui, pour que le CEROM puisse tester de nouveaux produits en territoire québécois, « qu’ils soient d’ordre biologique ou chimique, mais essentiellement toujours dans le but d’obtenir des résultats probants, puis avec un souci de protection et de développement durable, a-t-il expliqué. C’est sûr que ça va toujours être les objectifs. »

Il propose la création d’une grappe de recherche sur l’usage de technologies numériques en agriculture pour mieux cibler les insectes ravageurs et les mauvaises herbes et ainsi limiter l’usage de pesticides. « Ça permet aux producteurs biologiques d’intervenir de façon plus pointue dans leurs champs, pour aller arracher des mauvaises herbes de façon mécanique, et aux autres producteurs d’intervenir avec un produit chimique, mais très localement », a-t-il expliqué.

Le CEROM est devenu un objet d’intérêt à la suite du congédiement très médiatisé en janvier de l’agronome Louis Robert, par le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation (MAPAQ). En mars 2018, en s’appuyant notamment sur une note interne du MAPAQ transmise par M. Robert, Le Devoir et Radio-Canada révélaient que des problèmes d’ingérence de l’industrie des pesticides entachaient le CEROM, financé surtout par des sources publiques. Le lanceur d’alerte a pu réintégrer son poste en août après la publication d’un rapport sévère de la protectrice du citoyen sur la façon dont le MAPAQ l’avait traité.

Les élus avaient accepté d’examiner les effets des pesticides sur la santé publique et l’environnement après les révélations dans les médias. La commission parlementaire qui débute lundi se penchera aussi sur les pratiques de remplacement des pesticides et sur la compétitivité du secteur agroalimentaire.

« Le CEROM a apporté beaucoup de changement à la gouvernance de l’organisation depuis ces événements-là et aujourd’hui on a un conseil d’administration qui est formé en majorité de gens indépendants qui n’ont pas d’attaches avec l’industrie, de quelque façon que ce soit, a soutenu M. Pageau. Ce n’est pas la même gestion qu’auparavant. »

Et les effets sur la santé ?

Si les recherches produites avec le concours de l’industrie des pesticides abondent, celles sur les risques associés à ses produits manquent. Trois chercheurs spécialisés en santé environnementale demandent au gouvernement dans leur mémoire de mieux financer la recherche indépendante et d’en faire une priorité.

« Vous seriez étonnés de voir à quel point il y a peu d’études qui sont faites sur les risques à l’exposition aux pesticides », a souligné en entrevue la professeure de l’Université de Montréal Maryse Bouchard.

Les autorisations pour utiliser les molécules s’appuient sur les données de l’industrie faute de données indépendantes. Or, les trois chercheurs notent que certaines maladies sont associées à l’exposition aux pesticides, comme le parkinson, certains types de cancer et des troubles de la reproduction. « Il est donc crucial qu’une évaluation robuste de la toxicité de ces produits et de l’exposition humaine soit faite afin de s’assurer que les risques à la santé de la population soient minimisés, écrivent-ils. Or, les processus d’évaluation et d’homologation actuels comportent des failles qui réduisent considérablement la capacité des scientifiques et des décideurs à prendre position de façon à protéger adéquatement la santé de la population. »

Mme Bouchard rappelle que les premiers concernés sont les agriculteurs eux-mêmes, qui travaillent avec des pesticides et qui s’exposent ainsi à des risques.

Avec La Presse canadienne

6 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 18 septembre 2019 04 h 36

    La corruption généralisée des agronomes québécois

    Le nouveau président du CEROM déclare : « aujourd’hui on a un conseil d’administration qui est formé en majorité de gens indépendants qui n’ont pas d’attaches avec l’industrie. »

    À moins d’être formé d’agronomes qui travaillent pour l’État, cela est impossible.

    En effet, les agronomes forment une profession où la corruption est généralisée.

    La majorité des agronomes qui conseillent les agriculteurs sur l’utilisation des pesticides sont des salariés des entreprises qui vendent ces produits.

    Inversement, la majorité des agriculteurs qui se font prescrire ces produits reçoivent leurs ordonnances d’agronomes payés par l’industrie.

    Environ 80% des entreprises qui emploient des agronomes leur versent un salaire. Mais elles leur versent également des commissions associées à la vente de pesticides ou de défoliants.

    Dans quelques cas, l’agronome est payé exclusivement à commission : pas de vente de pesticides, pas de salaire.

    Pourtant, l’article 31 du Code de déontologie des agronomes interdit déjà tout avantage, ristourne ou commission relatifs à l’exercice de sa profession.

    Tant que l’Ordre des agronomes ne sera pas mise sous tutelle, cette profession continuera de vivre dans le déni

    • Gilbert Troutet - Abonné 18 septembre 2019 13 h 27

      Excellente mise au point. Il semble que l'affaire Louis Robert n'est qu'une illustration de ce qui se passe tous les jours sous la couverte de l'Ordre des agronomes du Québec, qu'il s'agirait en effet de « rappeler à l'ordre ».

  • Robert Morin - Abonné 18 septembre 2019 09 h 00

    Toute une idéologie dans un si petit mot...

    Si je lis bien les mots du président du CEROM : «toujours dans le but d’obtenir des résultats probants, PUIS avec un souci de protection et de développement durable.», je constate que la vraie priorisation des objectifs passe par ce petit mot «puis».

  • Jean-Pierre Lamontagne - Abonné 18 septembre 2019 09 h 24

    Des règles éthiques nécessaires et clairement exprimées.

    Pour prétendre à une certaine valeur scientifique, toute recherche doit être appuyée sur des balises éthiques irréprochables. Une de ces balises est sans contredit l'indépendance du processus par rapport à de possibles interventions d'intérêts. Dans le cas exposé ici cette condition essentielle n'est manifestement pas respectée. Il me semble que c'est le b.a.-ba d'une recherche de qualité.

    Comment est-ce encore possible de faire de la recherche de ce type (dite scientifique) au Québec avec des deniers publics? C'est vraiment regrettable de soumettre l'objectivité de la recherche à des intérêts économiques surtout que les enjeux en santé et en environnement sont connus.

    À mon humble avis, la crédibilité scientifique doit être l'objet central de la réflexion en commission parlementaire et des règles de fonctionnement la garantissant doivent en émaner.

    Jean-Pierre Lamontagne
    Retraité

  • Nadia Alexan - Abonnée 18 septembre 2019 09 h 36

    Sortir le renard du berger!

    Ça va sans dire que la santé citoyenne doit avoir préséance sur l'intérêt de l'industrie de pesticides. Il faudrait sortir l'industrie de la recherche et des instances décisionnelles sur l'utilisation des pesticides. «Il est donc crucial qu’une évaluation robuste de la toxicité de ces produits et de l’exposition humaine soit faite afin de s’assurer que les risques à la santé de la population soient minimisés».

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 18 septembre 2019 10 h 02

    Pas croyable...

    Comment se fait-il que l'on en soit (encore) rendu là...dans un cul de sac.?
    J'abonde dans le sens de M. Martel (commentaire plus haut) mais encore,
    faudrait-il, en plus de la tutelle, y nommer une personne vraiment compétente et surtout...d'une intégrité sans faille.
    Il y va de la santé de TOUS les Québécois.

    Pourquoi est-ce que les agriculteurs, cultivateurs, fermiers....etc (en général) ne se rebellent pas ?
    Pourquoi est-ce toujours l'UPA...les Agronomes et ...les Industries des herbicides, pesticides qui ont le monopole des décisions.?
    Où est M. Bouchard de l'Union paysanne? Je sais ...il a 84 ans. Mais, sa présence dans les médias devrait tourner en boucle..car
    il a un charisme et une connaisssance "ancestrale" de l'agriculture .C'est ce qui manque, de nos jours, ...cette connaisssance...ce savoir.

    C'est aussi, et surtout, au gouvernement du Québec de mettre ses... "overalls" ! (un terme qu'utilisait mon grand-père ....dans le temps /
    ce n'est pas d'hier que notre belle langue française subit les assauts de l'anglais)
    Merci à Mylène Crète de soulever à nouveau ce sujet .
    Je croyais que depuis " l'Affaire Louis Robert", nous n'aurions plus à craindre le pire.