La réforme caquiste en immigration va demander du temps

L’équipe du ministre Simon Jolin-Barrette parle d’un an et demi avant qu’un premier immigrant choisi par Arrima obtienne sa résidence permanente.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’équipe du ministre Simon Jolin-Barrette parle d’un an et demi avant qu’un premier immigrant choisi par Arrima obtienne sa résidence permanente.

Nouveaux profils d’immigrants, arrimage avec les besoins de main-d’oeuvre des entreprises… De grands pans de la réforme en immigration de Simon Jolin-Barrette ne se feront pas sentir avant au moins un an et demi.

« Avant, l’immigrant arrivait à Dorval avec une pochette et c’était “bye”. Nous, on change ça », résumait récemment le ministre en entrevue au Devoir. Le succès de l’immigration, dit-il, est désormais une « responsabilité partagée » entre l’immigrant et l’État québécois.

Pressé par les milieux d’affaires de trouver des solutions rapides aux pénuries de main-d’oeuvre, le ministre a multiplié les annonces cet été : plateforme Web pour jumeler les employeurs avec des candidats immigrants potentiels (Arrima), accompagnement personnalisé des nouveaux arrivants (agents d’intégration) et nouveaux services en région pour aider les entreprises qui veulent recruter des immigrants (conseillers en immigration régionale).

Sur le terrain, on n’a jamais vu autant d’investissements en immigration. « C’est Noël chaque semaine », disait récemment au Devoir le président de la Table de concertation des organismes d’aide aux personnes réfugiées et immigrantes (TCRI), Stephan Reichhold. « Or, reste à savoir comment ça va s’articuler. Ça va prendre du temps avant d’être opérationnel. »

Le ministre ne s’en cache pas : une bonne partie des retombées de sa réforme ne se fera pas sentir tout de suite. Son équipe parle plutôt d’un an et demi avant qu’un premier immigrant choisi par Arrima obtienne sa résidence permanente.

Pourquoi ? Parce qu’avant d’ouvrir les bras aux nouveaux immigrants Arrima, le Québec va devoir accueillir les 45 100 personnes dont les dossiers sont en attente à Ottawa.

Rappelons qu’au Québec, l’immigration se fait en deux étapes : les nouveaux arrivants doivent d’abord obtenir leur certificat de sélection du gouvernement du Québec. Ensuite, ils soumettent une demande de résidence permanente à Ottawa. Ces 45 100 candidats ont franchi la première de ces deux étapes et passent devant ceux qui s’inscrivent aujourd’hui sur Arrima.

La faute aux libéraux

 

Lorsqu’on le questionne là-dessus, le ministre Jolin-Barrette répète que la faute en incombe au gouvernement libéral de Philippe Couillard. « Au fédéral, effectivement, il y a un inventaire, explique-t-il. Je l’ai toujours dit : les libéraux ont accepté de laisser traîner un inventaire au Québec et à Ottawa. »

Mais cela ne veut pas dire que ces 45 100 personnes ne répondront pas aux besoins du marché du travail québécois, ajoute-t-il. D’emblée, ces nouveaux arrivants auront, eux aussi, accès aux nouveaux services et seront accompagnés par les agents d’intégration « dès leur arrivée à Dorval ».

La décision du gouvernement caquiste de réduire les seuils d’immigration à 40 000 personnes par an ralentit encore les choses. En excluant de ce seuil maximal les réfugiés et regroupements familiaux qui sont déjà attendus par le gouvernement fédéral, seulement 24 000 des 45 100 personnes dont les dossiers sont en attente pourront être accueillies cette année. Dès lors, dans un an, il restera encore plus de 20 000 dossiers au fédéral, ce qui signifie que les premiers immigrants sélectionnés par Arrima seront reçus dans un an et demi, dans le meilleur des cas.

Dans les milieux d’affaires, l’impatience est grande. « On est toujours très préoccupés par le fait qu’avec Ottawa, les délais sont très longs », fait valoir Stéphane Forget, de la Fédération des chambres de commerce du Québec (FCCQ). La Fédération attendait depuis des années que les critères de sélection des immigrants soient revus. « On a applaudi à l’arrivée d’Arrima, dit-il. On a longtemps vécu d’espoir, et maintenant on piaffe d’impatience. »

Travailleurs temporaires

 

Aux entreprises qui s’impatientent, Simon Jolin-Barrette rétorque qu’elles peuvent recourir aux travailleurs temporaires en attendant. « Il n’y a rien qui empêche quelqu’un qui est sélectionné par Arrima de venir au Québec de façon temporaire via le [programme fédéral des travailleurs temporaires] en attendant que sa demande soit traitée de façon régulière. Pendant ce temps-là, la demande chemine », fait-il remarquer.

Or, le recours massif aux travailleurs temporaires — une main-d’oeuvre au statut précaire exposée aux abus — ne fait pas l’unanimité. « Ça nous inquiète beaucoup, affirme Stephan Reichhold, du TCRI. Comment ces gens-là vont-ils être soutenus, aidés ? »

Mais pour le gouvernement, le recours aux travailleurs temporaires est d’autant plus séduisant qu’Arrima ne permet pas de répondre aux besoins des employeurs qui cherchent des employés non qualifiés. C’est le cas pour les secteurs de l’hôtellerie, de la restauration ou pour les entreprises comme le producteur de viande Olymel, qui a actuellement 830 postes vacants. Le nouveau système Arrima « ne doit pas se faire en ignorant les besoins en main-d’oeuvre non qualifiée sur une base permanente », faisait valoir l’entreprise dans un mémoire soumis en août à la commission parlementaire sur les seuils d’immigration. Dans ce contexte, Olymel pressait le gouvernement d’accélérer la venue de travailleurs temporaires.

Car n’accueille pas des travailleurs temporaires qui veut. Pour en faire venir, les employeurs doivent présenter une étude d’impact du marché du travail (EIMT) au fédéral et prouver qu’ils sont incapables de recruter localement. Ces démarches sont dénoncées par les entreprises depuis des mois pour leur longueur et leur complexité.

« On demande plus de souplesse. […] Ça fait des mois qu’on est en négociation avec eux [le fédéral] pour que le contrôle des EIMT relève du Québec », explique à cet égard Simon Jolin-Barrette. Le ministre souhaite que les contrats des employés temporaires puissent être de deux ans au lieu d’un seulement. Il veut aussi éliminer la règle interdisant que les employés temporaires comptent pour plus de 10 % du personnel des entreprises.

Les milieux d’affaires, dont la FCCQ, n’en demandent pas moins. « Il y a des moyens à mettre en place pour enlever un peu de pression, dit Stéphane Forget. Il faut raccourcir les délais. »

Mais alors ? Jusqu’à combien de travailleurs temporaires le Québec pourrait-il accueillir ? Le ministre Jolin-Barrette rétorque « qu’il n’y a pas de cible » en ce qui concerne les travailleurs temporaires. « Les travailleurs étrangers temporaires, ça peut combler une pénurie de main-d’oeuvre à court terme. »

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