Avantages et désavantages de la direction en duo d’une formation politique

Le modèle original de la direction bicéphale est imité ici aussi par le duo formé de Manon Massé et Gabriel Nadeau-Dubois.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le modèle original de la direction bicéphale est imité ici aussi par le duo formé de Manon Massé et Gabriel Nadeau-Dubois.

Les députés Gabriel Nadeau-Dubois et Manon Massé se représentent en duo et se lient comme co-porte-parole de Québec solidaire. D’où vient ce modèle et pourquoi l’imiter, ou pas ?

Il a fallu s’y mettre à deux fois deux pour ébranler la monumentale chancelière Angela Merkel, et l’audacieux pari est peut-être en train de réussir, au moins un peu. Les verts d’Allemagne (officiellement Alliance 90 – Die Grünen) partent à l’assaut de la forteresse conservatrice et espèrent des gains appréciables aux tout prochains scrutins. La force environnementaliste sera bientôt mise au test crucial dans trois Länder de l’ancienne Allemagne de l’Est. La Saxe et le Brandebourg votent dimanche ; la Thuringe ira aux urnes fin octobre. L’extrême droite de l’Alternative für Deutschland devrait le plus progresser, mais le succès surprenant des verts est annoncé par plusieurs signes.

Cette réussite prévisible est attribuable en partie à deux duos de dirigeants, deux hommes et deux femmes, comme le veut une tradition qui remonte à 1990. Le parti écolo régional est dirigé par Katja Meier et Wolfram Günther, et la formation verte fédérale placée sous la gouverne de Robert Habeck et Annalena Baerbock.

Ces deux-là comptent particulièrement. « Le nouveau duo de dirigeants, Habeck et Baerbock, se lance dans la campagne électorale en organisant des assemblées publiques et des manifestations en plein air dans les villes de l’Est qui attirent des foules records », résumait cette semaine The Atlantic.

Herr Habeck est maintenant la figure politique la plus populaire de la République, devant Frau Merkel, selon certains sondages. En obtenant les scores des sondages dépassant les 11 %, voire les 15 %, les verts pourraient entrer dans des gouvernements de coalition dans les trois États.

Tours à deux

Le modèle original de la direction bicéphale s’étend. Le SPD, vieille formation de gauche en déliquescence, se cherche une nouvelle direction et songe à passer à la coprésidence. Die Linke, parti de gauche comme son nom l’indique (La Gauche, pour les non-germanophones), l’a adopté il y a longtemps. Il est maintenant dirigé par Katja Kipping et Bernd Riexinger.

Nadine Labrosse Willmann, spécialiste de l’Allemagne, professeure agrégée à l’Institut politique de Strasbourg, connaît bien ce dernier cas, sur lequel elle a publié. « La direction bicéphale de Die Linke existe depuis 2010, explique la professeure jointe à Kehl, la ville allemande voisine de Strasbourg. Il y a toujours un homme et une femme, et un membre venant de l’Est et un autre de l’Ouest. »

QS veut avoir un homme et une femme, mais aussi deux générations, comme co-porte-parole pour des raisons évidentes d'égalité, mais aussi pour éviter la concentration du pouvoir

Die Linke est né comme héritier de l’ancien parti unique de la République démocratique allemande. Il a fusionné avec un petit parti de l’Ouest en 2007, il est présent partout, mais puissant surtout à l’Est. La formation régionale compte 27 députés au Parlement sortant de Saxe, élus avec 19 % des voix. « La division du pouvoir permet d’étendre la représentation des courants en tension, explique Mme Labrosse Willmann. Chez les verts, il y a un dirigeant fondamentaliste et un représentant plus libéral. Chez la Linke, il y a un porte-parole réformiste et un autre plus radical. »

Ici comme ailleurs

Le modèle original de la direction bicéphale est imité ici aussi par le duo formé de Manon Massé et Gabriel Nadeau-Dubois. Ils se présentent à leur propre succession comme co-porte-parole, en équipe indissociable. Ils seront donc à prendre ensemble ou à jeter ensemble au congrès de Québec solidaire (QS) de la mi- novembre. « C’est une nouvelle approche. On invite les membres à nous prendre en paquet, en duo », a résumé au Devoir cette semaine Mme Massé en dévoilant la stratégie du billet lié. « On est très complémentaires, quand on réfléchit les choses, on le fait de manière globale. »

La paire agit comme figure de proue du parti depuis mai 2017, et les statuts de la formation prévoient la désignation de deux co-porte-parole, un homme et une femme, tous les deux ans, sans interdire le renouvellement des mandats. Jusqu’en 2016, le règlement prévoyait même qu’un des deux membres du duo de tête ne soit pas député.

« QS veut avoir un homme et une femme, mais aussi deux générations comme co-porte-parole pour des raisons évidentes d’égalité, mais aussi pour éviter la concentration du pouvoir », explique Marc-André Bodet, professeur agrégé de science politique à l’Université Laval, spécialiste des partis. « C’est un cas nouveau et assez rare dans le contexte nord-américain. Nos institutions parlementaires sont peu ou mal conçues pour gérer ce type de leadership. »

Les alliances et les tensions entre deux pôles au sommet se vérifient au sein d’autres modèles organisationnels, entre un président et un vice-président (comme aux États-Unis) ou un président et un premier ministre (comme en France). Le parlementarisme britannique ne divise pas les lieux de pouvoir. Le chef du parti au gouvernement demeure omnipuissant et le chef de l’opposition reçoit toute l’attention en Chambre.

Tout va bien

Imaginons que QS prenne du galon à la prochaine élection, demande le politologue. Comment se répartirait alors le pouvoir entre les deux porte-parole ? « Généralement, les choses vont bien avec ce type d’organisation quand les enjeux sont de moindre envergure, dit le spécialiste. Quand les ambitions entrent en ligne de compte, quand les gains associés au leadership deviennent plus importants, les frictions apparaissent. La situation peut même devenir extrêmement toxique quand on a deux figures fort dissonantes qui veulent occuper les mêmes rôles. Pour le moment, c’est une posture politique de la part de QS qui n’a pas beaucoup de conséquences sur notre vie politique et parlementaire. »

L’ex-chef péquiste Jean-François Lisée a tenté en vain de créer une controverse pendant la dernière ligne droite de la campagne électorale de 2018 en demandant qui dirigeait vraiment QS. Les registres électoraux désignaient un vieux trotskiste. Le rôle et la composition du Comité de coordination nationale avaient également été remis en question.

Le plus ironique, c’est que M. Lisée lui-même venait d’imiter la direction bicéphale en nommant la plus populaire députée, Véronique Hivon, vice-chef du PQ.

Bref, ce modèle bicéphale qui s’étend en Allemagne semble avoir peu de chances d’essaimer ici. « L’électorat n’aime pas la dissonance, conclut le professeur Bodet. De la Turquie à la France en passant par les États-Unis. Les électeurs n’aiment pas les gens qui changent d’idée et les idées contradictoires au sein d’une même formation. C’est le grand défi d’un parti que de regrouper des gens aux positions différentes, de les faire travailler ensemble, de laisser émerger des stars sans créer de frictions apparentes pour le leadership. »

Le mécanisme parlementaire de base dit que ce qui se passe au caucus reste au caucus pour ensuite suivre la ligne de parti. « Un parti politique fonctionne si quelqu’un prend une décision claire et que le groupe s’y tient, conclut le politologue. Quand émergent plusieurs voix, les affaires se compliquent. »



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