La loi sur la laïcité, une ombre au tableau de la rentrée

Le ministre de l'Éducation, Jean-François Roberge, a fait valoir que la Loi sur la laïcité de l’État ne vise pas «à discriminer qui que ce soit», mais qu’elle vient plutôt «donner des balises».
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le ministre de l'Éducation, Jean-François Roberge, a fait valoir que la Loi sur la laïcité de l’État ne vise pas «à discriminer qui que ce soit», mais qu’elle vient plutôt «donner des balises».

« Avec la peur au ventre » : c’est en ces termes que Dalila Matoub, une professeure d’expérience, affirme avoir vécu jusqu’ici cette rentrée scolaire.

Bien malgré elle, cette enseignante d’origine algérienne, en poste depuis douze ans, s’est retrouvée à illustrer l’épineux débat sur la laïcité de l’État en matière d’éducation.

La semaine dernière, Le Devoir dévoilait qu’un père du quartier Rosemont à Montréal réclamait que son enfant soit muté de classe afin qu’il ne se retrouve pas placé sous l’autorité de Dalila Matoub. Il lui reprochait de porter le voile islamique.

Je ne veux pas que les enseignants ou les enseignantes craignent le climat. 

Dans une lettre adressée à la direction de l’école Marie-Rollet, le père indiquait que « ces nouveaux arrivants nous exposent de façon ostentatoire leur propre religion ». Sa demande a été rejetée tant par la direction de l’école que par le commissaire scolaire du quartier.

Demande unique

En vertu de la clause dite de droits acquis, les enseignants embauchés avant le 28 mars 2019 peuvent porter un signe religieux. Ceux embauchés après cette date ne peuvent le faire. On ne sait pas par ailleurs combien d’enseignants au Québec portent un signe religieux.

La Commission scolaire de Montréal (CSDM) affirme au Devoir n’avoir reçu aucune autre demande du genre depuis. Que ce soit dans les commissions scolaires de la Pointe-de-l’Île, Marguerite-Bourgeoys, des Patriotes ou de Laval, aucun parent ne s’est manifesté pour changer son enfant de classe en invoquant la loi sur la laïcité.

En entrevue jeudi au Devoir, le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, a fait valoir que la Loi sur la laïcité de l’État ne vise pas « à discriminer qui que ce soit », mais qu’elle vient plutôt « donner des balises ».

« On est au moment de l’implantation, on est au moment de l’explication, on est au moment où la société québécoise se l’approprie. Donc, les profs comme les autres, on doit faire de la pédagogie. […] Je ne veux pas que les enseignants ou les enseignantes craignent le climat. Je pense que la loi est mesurée, posée. Il faut expliquer jusqu’où elle va et jusqu’où elle ne va pas aussi », a-t-il déclaré.

Se disant à la fois attristée et stressée par la tournure des événements, Dalila Matoub a affirmé, à l’occasion du conseil des commissaires de la CSDM, mercredi soir, qu’elle n’est pas là pour « enseigner la prière », mais plutôt parce qu’elle aime les enfants.

Droit à un service laïque

Tout aussi isolé que soit le cas de Dalila Matoub, il n’en a pas fallu davantage pour mettre le feu aux poudres dans des camps opposés.

La militante en faveur de la laïcité, Nadia El-Mabrouk, cosignait en début de semaine une lettre ouverte dans Le Devoir dans laquelle elle prenait la défense du père et réclamait le respect de « notre droit à un service laïque ». En entrevue jeudi, elle a dit estimer que le gouvernement n’a pas répondu aux inquiétudes des parents.

« Le ministre Roberge nous a répondu que les parents n’ont pas à magasiner les enseignants de leurs enfants ; on est tout à fait d’accord avec ça. Le premier ministre Legault nous a rappelé l’existence de la clause des droits acquis ; on ne remet pas ça en question. »

La professeure d’informatique à l’Université de Montréal dénonce plutôt ce qu’elle perçoit comme étant des « incohérences » dans la Loi sur la laïcité de l’État. « Le fait qu’il y ait un droit acquis n’a pas à empêcher le respect de la liberté de conscience. » Il revient au gouvernement de développer « des mécanismes pour garantir cette liberté », croit-elle, et incidemment permettre aux parents de retirer leur enfant d’une classe dans laquelle une enseignante porterait le voile.

Craintes de dérives

Dans la page Idées du Devoir d’aujourd’hui, le philosophe Charles Taylor est au nombre des signataires d’une lettre ouverte où on trouve des professeurs, des parents, des syndicalistes, des historiens, des avocats et de simples citoyens qui dénoncent au contraire l’application de la loi controversée pour des motifs contraires à ceux évoqués par Nadia El-Mabrouk.

Le fait qu’il y ait un droit acquis n’a pas à empêcher le respect de la liberté de conscience.  Il revient au gouvernement de développer des mécanismes pour garantir cette liberté

À l’heure où la cloche de la rentrée scolaire se fait entendre, ces signataires affirment que « force est d’admettre que ce projet de loi causera bien plus de maux qu’il n’en réglera ». Ils en veulent justement pour preuve l’application de la clause grand-père contenue dans cette loi qu’illustre le cas de cette enseignante pointée du doigt. Selon les signataires, cette clause est un « geste s’apparentant à de la magnanimité », vouée « à montrer la bonne foi du gouvernement », mais elle crée dans les faits « un précédent où, dans un même corps d’emploi, une partie du personnel aurait plus de droits que l’autre ».

Des urgences

Ils reprochent au ministre de l’Immigration, Simon Jolin-Barette, et au gouvernement qu’il représente d’avoir minimisé les répercussions de cette loi en croyant en faire le tour lors de consultations qui n’auront duré que six jours. À la lumière du cas de ce père qui a demandé le retrait de son enfant d’une classe où l’enseignante porte le hidjab, ils craignent des dérives à venir. « Bien que cette demande lui fût refusée, un groupe de parents, mené par Nadia El-Mabrouk, persiste en demandant de “faire respecter [leur] droit à un service laïque”. » Des parents pourront-ils désormais sélectionner le professeur de leurs enfants selon son apparence ? Cette ouverture ouvrirait « la porte à des cafouillages sans nom ».

Le ministre a beau s’être fait rassurant en expliquant que ce n’est pas aux parents de sélectionner l’enseignant, « c’est la loi de son gouvernement qui a généré ce genre de dérives », croient-ils. Ils se demandent par conséquent « combien d’enseignantes et d’enseignants devront subir les intolérances qui découleront des décisions de ces apprentis sorciers ? »

Pour eux, les problèmes du système scolaire sont autrement plus urgents du côté du manque de personnel, de la vétusté des installations, des difficultés qu’éprouvent plusieurs élèves, de la complexification de la tâche des enseignants dans un contexte de dévalorisation de leurs fonctions. Les signataires s’inquiètent : devant tant d’urgences, « quel climat sommes-nous en train de créer dans nos écoles ? ». Selon eux, le ministre n’a pas fait ses devoirs.

Avec Marco Fortier

31 commentaires
  • Lionel Orengo - Inscrit 30 août 2019 04 h 00

    Des enseignants qui aiment leur métier et leurs élèves.

    En s'abstenant de porter tout signe religieux de manière ostentatoire pendant leur temps de travail à l’école, les enseignants feront la démonstration qu’ils priorisent leur amour du métier et de leurs élèves.

    Ils feront aussi preuve de civisme.

    Pour ma part, je retirerai mon enfant d’une école qui ne protége pas sa liberté de conscience en refusant de le prémunir contre le prosélytisme religieux quelle qu’en soit la nature et la réelle motivation : principe de précaution.

    • Nadia Alexan - Abonnée 30 août 2019 10 h 16

      Pourquoi le silence de la majorité musulmane qui est venue ici, effectivement, pour s'échapper à l'intégrisme et à la misogynie de son pays d'origine? La majorité de femmes musulmanes qui ne portent pas le voile rejette l'extrémisme wahhabite de l'islam politique. Alors, pourquoi ne s'opposent-elles pas à cette dérive politico-religieuse qui impose le port de signes ostentatoires dans la fonction publique? Il faut que cette majorité silencieuse vienne à la rescousse de sa communauté en s'opposant farouchement à la manipulation et à l'instrumentalisation des femmes par l'islam politique patriarcal. Ces femmes musulmanes modérées font du tort à leur communauté en délaissant les porte-parole autoproclamés et minoritaires de parler à leur nom.

  • Eric Lessard - Abonné 30 août 2019 06 h 28

    Combien de profs portent un signe religieux?

    Il me semble qu'il serait important de savoir combien de profs portent aujourd'hui un signe religieux sur leur lieu de travail.

    Les gens n'auront pas la même perception s'il s'agit de trois ou de 300 personnes. Nous savons que dans le corps policier québécois, selon l'ancien premier ministre Couillard, le nombre concerné était tout simplement zéro. On a eu un débat gigantesque pour une chose qui n'existait même pas.

    C'est vraiment important de savoir le nombre de personnes concernées. Quand un problème concerne deux personnes, c'est pas comme si c'était 2000.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 30 août 2019 07 h 27

      En effet, avant d'en venir à une conclusion,il faudrait avoir un peu plus de précisions...

    • Pierre Beaulieu - Abonné 30 août 2019 23 h 55

      En effet, combien de parents ont demandé que leur enfant soit changé de classe ?

  • Gilles Delisle - Inscrit 30 août 2019 06 h 50

    Les dérives d'une loi sur la laicité , trop faiblarde et trop permissive

    Il fallait s'y attendre. On a fait une loi partielle avec la laicité. Permission pour les signes religieux aux professeurs de collège et dUniversité, aux collèges privés ,aux éducatrices de garderie, à certains groupes de fonctionnaires etc. etc. Quand on veut se donner une société laique, on prend les moyens qu'il faut , pour s'assurer que tous les services publics soient à l'abri de tous les signes distinctifs religieux, quelqu'ils soient et d'où qu'ils viennent. En se dotant d'une loi partielle et truffée d'exemptions pour les uns et pour les autres, on a crée des attentes et des espoirs qui pèseront de plus en plus lourds dans notre société.

  • Lionel Orengo - Inscrit 30 août 2019 06 h 53

    Question de principe

    Certains croyants opposent leurs principes personnels (sous pretexte de spiritualité) pour imposer aux élèves leur choix de porter de signes religieux ostentatoires, les distinguants du reste du corps enseignant. En termes de principe, il serait sain d'opposer le principe de précaution. Enfin, nul besoin de savoir combien d'enseignants se distinguent de la sorte en classe au Québec pour leur interdire le port de signes religieux devant des élèves. La clause dérogatoire est un objet politique malvenu.

  • Jean Lapointe - Abonné 30 août 2019 07 h 10

    Il faudraut peut-être penser à amender la loi.

    «En vertu de la clause dite de droits acquis, les enseignants embauchés avant le 28 mars 2019 peuvent porter un signe religieux»

    Si je comprends bien les concepteurs de la loi 21 ont voulu respecter ce qu'on peut appeler des droits acquis en espérant sans doute que les personnes concernées décident d'elles-mêmes de retirer leurs signes considérés comme reiligieux mais, au lieu de cela, certaines de ces personnes semblent au contraire tenir plus que jamais au maintien de ces signes religieux sans faire quelqu'effort de compréhension que ce soit. C'est à se demander s'Il ne faudrait pas amender la loi pour éviter que des parents puissent être dans l' obligation d'accepter que leur fils ou leur fille soit contraint ou contrainte d'accepter un enseignant ou une enseignante qui affiche ses croyances religieuses.Si c'est la neutralité qui doit prévaloir elle doit prévaloir pour tout le monde. Et les fanatiques des droits personnels devront s'y résigner parce que c'est comme ça qu'au Québec on veut que ça se passe. C'est un choix que l' AN a fait parce que la majorité des Québécois ne veulent pas de l'autre choix possible que les opposants considèrent eux comme un dogme.Cest leur choix mais ce n'est pas le nôtre.

    • Jean-Marc Simard - Inscrit 30 août 2019 08 h 58

      Je ne peux comprendre cette obstination presque maladive de certains professeur(e)s à enlever leurs signes religieux...Leur dieu ne s'en offusquerait pas du tout...Et pourtant elles insistent tant et si bien qu'elles démontrent que, ce faissant, elles poursuivent le but politique de l'affrontement entre des préceptes religieux d'un autre âge et les lois civiles sur la laïcité votées démocratiquement...La Dame enseignante, Dalila Matoub, qui refuse d'enlever son foulard, même si elle a un droit acquis, a justement fui son pays d'origine, l'Algérie, en refus de l'intégrisme...Pourquoi cherche-t-elle à reproduire ce même intégrisme ici en cherchant à conserver son voile à tout prix...Pourquoi refuse-t-elle obstinément à brader les lois civiles de son pays d'accueil ? Quel est le but poursuivi ?Pourquoi cherche-t-on l'affrontement ? Pourquoi ces gens sont incapables de respecter le droit à la laïcité de l'ensemble des Québécois ? Pourquoi cherche-t-on tant à imposer sa foi religieuse? Pourtant en démocratie ce sont les droits de la majorité qui l'emportent... Il y a anguille sous roche...Et je ne vois aucune autre raison qu'elle est payée pour ce faire, pour mettre les bâtons dans l'engrenage juridique de son pays d'accueil...Par qui est-elle payée, le Fédéral? Certains pays islamiques ? Je ne sais ...Mais ça sent mauvais et ces gens foncent tout droit dans un mur...La loi 21 ne lui interdit pas de pratiquer sa religion, mais de respecter le droit civil quand elle travaille...Si ces gens islamiques continuent à trop insister, il va se passer au Québec ce qui se passe actuellement en Autriche, et en d'autres pays comme le Japon, l'Australie, la Corse, la Chine, soit l'interdiction complète de la religion islamique, la destruction légale des mosquées et le renvoie des Imams... Il y a des limites à être trop tolérant... Si ces gens ne peuvent comprendre le gros bon sens, il y aura d'autres options...

    • Gilles Delisle - Inscrit 30 août 2019 09 h 49

      MM. Lapointe et Simard.
      Vos commentaires sont très justes et pertinents.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 30 août 2019 14 h 06

      Tout à fait d'accord avec vous.M. Delisle... Les arguments de ces 2 messieurs sont tout à fait en adéquation avec une très grande majorité de Québécois.es...
      D'autre part, pourquoi Le Devoir (ici par l'entremise de JF Nadeau et M.Boutros) s'acharne-t-il à ramener ce sujet sur le plancher ?
      Qu'ont-ils à gagner à semer la zizanie ? La loi 21 a été paraphée et signée démocratiquement.