Québec dépense des sommes records en publicité chez les GAFAM

La semaine dernière, le premier ministre François Legault a dit retenir le principe voulant que, «pour rejoindre la population, on va là où est la population». «Il serait donc impensable, à notre époque, de même songer à contourner ces médias-là», avait-il déclaré.
Photo: Catherine Legault Le Devoir La semaine dernière, le premier ministre François Legault a dit retenir le principe voulant que, «pour rejoindre la population, on va là où est la population». «Il serait donc impensable, à notre époque, de même songer à contourner ces médias-là», avait-il déclaré.

Le gouvernement du Québec a dépensé une somme record en publicité sur les plateformes des géants du Web l’année dernière, soit 3,7 millions de dollars. Ses ministères et organismes ont dépensé 12 % de leur budget de publicité sur Google, YouTube et les réseaux sociaux, dont Facebook, en 2018-2019, comparativement à 9 % l’année précédente, a appris Le Devoir.

C’est sans compter les trois principales sociétés d’État — Hydro-Québec, Loto-Québec et la Société des alcools du Québec (SAQ) —, qui, à elles seules, placent autant de publicités sur les GAFAM ( Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft ) que l’ensemble des ministères et des organismes. À elle seule, Hydro-Québec a dépensé 753 553 $ sur Facebook et Google en 2018, soit 14,5 % de son budget total alloué à la publicité.

De son côté, Loto-Québec a déboursé près de 1,4 million pour la mise en ligne de publicités sur les plateformes de ces deux compagnies basées en Californie en 2018-2019 — ou 8,2 % de son budget de publicité.

Pour sa part, la Société des alcools du Québec a payé 867 459 $ à Facebook et à Google pour des publicités durant la même année — ou 13,8 % de son budget publicitaire. En contrepartie, la SAQ a réduit ses dépenses dans la diffusion de publicité dans l’« imprimé ». Par exemple, la société d’État a défrayé 88 350 $ en achat publicitaire dans le quotidien Le Soleil en 2016-2017, 22 400 $ en 2017-2018 et 18 680 $ en 2018-2019, a calculé Le Devoir grâce à des informations obtenues en vertu de la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics.

La semaine dernière, le premier ministre François Legault a dit retenir le principe voulant que, « pour rejoindre la population, on va là où est la population ». « Il serait donc impensable, à notre époque, de même songer à contourner ces médias-là », avait-il déclaré.

En 2017, Google et Facebook se partageaient 74 % des 6,8 milliards de revenus publicitaires sur le Web au Canada, indique Canadian Media Concentration Research Project.

Bien public

À l’occasion de la première journée de travaux de la commission parlementaire sur l’avenir des médias, la journaliste de La Voix de l’Est Marie-Ève Martel a soutenu que « l’avènement des nouvelles technologies numériques et la captation des revenus publicitaires par des géants américains du Web mettent en péril de nombreux [médias] ». « Pour protéger le droit du public à l’information, il apparaît désormais nécessaire que l’information, ici les contenus d’intérêt public produits par des médias reconnus, soit admise formellement comme étant un bien public, et qu’en ce sens, elle soit soutenue de diverses manières par la société tout entière, y compris par des fonds publics, le tout sans miner l’indépendance dont les médias d’information ont besoin pour réaliser des enquêtes journalistiques de qualité », a fait valoir l’auteure de l’essai Extinction de voix, plaidoyer pour la sauvegarde de l’information régionale. « Vous devrez agir vite ! » a-t-elle ajouté.

 
74%
C’est la part que se partagent Facebook et Google des 6,8 milliards de revenus publicitaires sur le Web au Canada, selon le Canadian Media Concentration Research Project.

La présidente de la Fédération nationale des communications (FNC-CSN), Pascale St-Onge, a appelé le gouvernement caquiste à défendre la « spécificité culturelle [du Québec] dans l’univers du numérique », notamment en « réclam[ant] que le gouvernement fédéral prenne ses responsabilités ou qu’il les cède ».

Pour assurer la pérennité du financement de la production de contenus d’information, elle a recommandé, entre autres choses, la mise en place d’un « Fonds québécois pour le journalisme » financé en partie par les revenus de la « taxe Netflix ». La CSN préconise également de « réinvestir la publicité gouvernementale dans nos médias québécois ».

Le professeur Patrick White a invité le gouvernement Legault à forcer les GAFAM à verser des redevances à l’État, comme « un pourcentage fixe des revenus de Google ou Facebook au Québec ou au Canada, qui [serait] envoyé directement aux médias ».

Absence remarquée

Québec solidaire et le Parti libéral du Québec ont tour à tour déploré lundi l’absence de représentants des GAFAM — Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft — à l’horaire de la commission parlementaire sur l’avenir des médias d’information au Québec.

« Moi, j’aurais aimé, parce qu’on a une culture à protéger, parce qu’on est vraiment différents en Amérique du Nord, qu’on soit cette espèce de locomotive en Amérique du Nord qui dit : “Bon, bien, ça y est ! C’est le moment, on va imposer le revenu des GAFAM chez nous pour le renvoyer au monde culturel et au monde journalistique”, qui sont les principales victimes finalement de l’arrivée des GAFAM chez nous », a déclaré la députée solidaire Catherine Dorion dans un point de presse. « Malheureusement, je suis déçue parce qu’on ne pourra pas parler des GAFAM précisément à des experts. »

Sa consoeur libérale Isabelle Melançon trouve le « refus » du groupe parlementaire caquiste de convoquer les représentants des Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft « dommage ». Le Parti libéral du Québec n’était pas prêt pour autant à appuyer l’imposition des revenus de la multinationale Facebook. Elle a évoqué des « bons côtés » et des « mauvais côtés » à une telle mesure, mais sans les détailler. « C’est là où on s’en va dans la commission. Laissez-nous le temps un petit peu, tout le monde, de travailler », a demandé la députée de Verdun.

Absente des travaux de la commission parlementaire, Nathalie Roy a promis d’« agir » pour assurer la pérennité des médias d’information au Québec. « J’ai confiance que le rapport qui en résultera nous fournira un portrait détaillé des enjeux de l’industrie des médias d’information au Québec à l’ère du numérique. Cet éclairage viendra bonifier nos propres travaux déjà amorcés dans le but de mettre en place des solutions structurantes pour l’avenir de l’information au Québec », a écrit la ministre de la Culture et des Communications sur sa page du réseau social Facebook.

Avec Isabelle Porter et Dave Noël

2 commentaires
  • Bernard LEIFFET - Abonné 27 août 2019 08 h 03

    L’absence de la ministre Nathalie Roy n'augure rien de bon!

    Un condensé de cet article se résume en quelques mots : pas d'unanimité des partis politiques et un manque flagrant de la CAQ pour tenter de faire comme le Président français : imposer une taxe aux médias numériques (GAFAM..)! Il faut dire que le Québec n'est qu'une petite parcelle où ils donnent de l'information fournie et payée par le gouvernement du Québec et ses sociétés.
    Avant d'aller plus loin, il faut bien voir que l'information numérique est rapide, synthétique et se reproduit facilement, d'où des copies gratuites puisque sans droit! Comme il n'y a pas d'intermédiaires, plus le débit sera grand et plus d'argent en revenus publicitaires va rentrer dans leurs caisses (à l'étranger)! Un autre point, à mon avis non négligeable, il n'y a pas ou peu de redondance de nouvelles comme on voit dans les journaux traditionnels. L'information locale se résumant en quelques points chauds du jour, il faut bien apporter un contenu substantiel pour avoir en retour le paiement d'un abonnement approprié! C'est pourquoi, j'appuie Québecor dans sa démarche pour conclure une entente avec CM, même si la pensée philosophique et politique des deux parties n'est pas la même. Mais plutôt que de disparaître complétement rapidement autant redresser la barre et faire des compromis acceptables, pour les journalistes, comme pour les lecteurs!
    Le PM du Québec a pris, à ses risques et périls, de se servir absolument des GAFAM, c'est donc à lui d'en découdre avec ces médias pour avoir un retour correct. Est-ce la raison pour laquelle il n'y a pas d'accord avec le PLQ et QS? L'absence de Mme Roy au débat n'est donc pas étrangère à la décision de son chef, pour ne pas mêler les cartes!

  • Alain Chabot - Abonné 27 août 2019 09 h 36

    Le but de l'opération.....

    C'est de rejoindre les citoyens. Si la majorité des citoyens trouvent leur information en ligne, il faut bien que les publicités gouvernementales soient dirigées là où elles seront lues. Sinon, autant mettre ça dans des bouteilles qu'on jette à l'océan, histoire de sauver l'industrie de la bouteille de verre. Ceci dit, je suis certainement en faveur de trouver une façon de maintenir sinon la presse écrite, du moins des sources d'information locales et indépendantes. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle je paie des abonnements à 5 journaux, dont celui-ci.