Québec veut rajuster le tir avec les communautés anglophones

Le premier ministre, François Legault, est également responsable des Relations avec les Québécois d’expression anglaise.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Le premier ministre, François Legault, est également responsable des Relations avec les Québécois d’expression anglaise.

Visé par plusieurs critiques de leaders anglophones insatisfaits de la manière dont il les traite, le gouvernement Legault tente de rajuster le tir et promet un « premier plan d’action gouvernemental sur les relations avec les Québécois d’expression anglaise ». L’initiative n’apaise toutefois pas les doléances du principal organisme de la communauté.

Le Quebec Community Groups Network (QCGN), qui rassemble 60 organismes communautaires de langue anglaise et est le principal interlocuteur du gouvernement pour les questions touchant les anglophones, a rapidement dénoncé mardi le projet dévoilé plus tôt par Christopher Skeete, adjoint parlementaire du premier ministre pour les relations avec les anglophones.

Ce dernier mènera cet automne une « tournée de consultation » auprès de quelque 125 groupes communautaires représentant les différentes communautés anglophones du Québec. Au terme de l’exercice, un plan d’action sera adopté pour recentrer la mission du Secrétariat aux relations avec les Québécois d’expression anglaise — structure créée en 2017 et dont le ministre responsable est François Legault lui-même.

« L’idée est de prendre le pouls de la communauté pour s’assurer que le Secrétariat fait un bon travail et que les orientations font consensus dans la communauté », indique M. Skeete en entretien.

La tournée risque de concorder avec le dépôt du projet de loi qui prévoira l’abolition des commissions scolaires. Le QCGN et d’autres organismes sont fortement opposés à la disparition des commissions scolaires anglophones et promettent une vive contestation du projet caquiste.

« Tant mieux si le gouvernement souhaite connaître un peu mieux notre communauté », dit Geoffrey Chambers, président du QCGN. « Mais il faut un processus géré par la communauté : c’est très intéressant que le Secrétariat soit présent et entende ce qui se dit. Mais qu’il dirige le processus ? Ce n’est pas comme ça que l’on fonctionne dans les autres provinces. C’est un principe bien établi, notamment en Ontario : la communauté fait le travail, le gouvernement est impliqué, mais il ne dirige pas. »

Résultat : le QCGN pourrait bien ne pas participer à l’exercice. « On verra. C’est possible qu’on soumette un mémoire, mais nous serons critiques d’un processus qui est une tournée de relations publiques et qui, surtout, n’est pas géré par la communauté. »

À cela, M. Skeete réplique qu’il « avait invité ce printemps M. Chambers à lui suggérer des thèmes, des idées, des gens pour la consultation. J’attends toujours de ses nouvelles ».

Conflit

Le torchon brûle depuis un moment entre M. Chambers et M. Skeete. En mai, une lettre ouverte du premier avait incité le second à dénoncer l’attitude du QCGN qui, selon lui, « s’indigne et fait des amalgames sur divers sujets qui ne sont pourtant pas reliés ». M. Skeete avait alors pris soin de préciser que le QCGN n’était pas « l’unique interlocuteur du gouvernement », et qu’il avait des « échos positifs » d’autres intervenants.

L’annonce de la tournée de consultation a ainsi été faite mardi en marge d’une visite auprès de la communauté anglophone des Îles-de-la-Madeleine (représentée par le Council for Anglophone Magdalen Islanders).

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir et Ryan Remiorz La Presse Canadienne Le torchon brûle depuis un moment entre Geoffrey Chambers, président du QCGN, et Christopher Skeete, adjoint parlementaire du premier ministre pour les relations avec les anglophones.

M. Chambers affirme que le processus du gouvernement lui permettra d’avoir « des audiences sympathiques ». Christopher Skeete « a lancé ça à une rencontre organisée par le Secrétariat avec des organisations qu’il finance déjà. Personne de Montréal n’est là, personne des commissions scolaires », a-t-il noté.

Par le Programme d’appui aux organismes desservant les communautés d’expression anglaise, le Secrétariat finance des organismes, institutions et réseaux qui offrent des services aux communautés. En août 2018, le gouvernement Couillard annonçait une première ronde d’investissements, d’une valeur de 6,9 millions. Le Réseau communautaire de santé et de services sociaux accaparait l’essentiel de la somme (5,7 millions sur trois ans), qui servira aux 25 organismes qu’il coordonne. Ce dernier n’a pas répondu à nos appels mardi.

L’annonce du gouvernement Legault n’a pas impressionné l’opposition libérale. « C’est un adjoint parlementaire, qui n’est pas ministre, qui réagit de toute évidence à l’impatience ou à la colère de plus en plus évidente des communautés d’expression anglaise au Québec, a commenté le député David Birnbaum. C’est assez modeste comme déclaration. »

Litiges

Le Devoir faisait état le 13 juillet des tensions entre plusieurs membres influents de la communauté anglophone et le gouvernement Legault, jugé « déconnecté » de leurs préoccupations. Geoffrey Chambers évoquait alors un « climat très, très inquiétant ».

Avec la Loi sur la laïcité, le transfert de deux écoles de la Commission scolaire English-Montréal dans le réseau francophone, la demande faite à l’Hôpital de Lachute de mettre fin à l’affichage bilingue dans l’établissement et l’abolition annoncée des commissions scolaires, la communauté anglophone a de nombreux dossiers en litige avec Québec.

« Ils [les membres du gouvernement] sont ignorants des droits de la communauté [anglophone] et ce n’est pas une priorité pour eux », disait M. Chambers il y a dix jours.

« Ce gouvernement devra démontrer une meilleure compréhension du principe de ce que sont les droits des minorités », ajoutait pour sa part l’ancien ministre libéral Geoffrey Kelley, président d’une alliance d’une quarantaine d’organismes communautaires représentant les Québécois d’expression anglaise et unis pour défendre les commissions scolaires (APPELE-Québec).

Quant au directeur général de l’Association des commissions scolaires anglophones du Québec, Russell Copeman, il soulignait que le gouvernement semblait à l’écoute des communautés, mais ne changeait en définitive jamais rien à ses positions.

D’autres reportages ont soulevé les mêmes enjeux dans les jours suivants. Mais selon le bureau de M. Skeete, l’annonce de mardi n’a rien à voir avec ces critiques : voilà au moins deux mois qu’elle se prépare, dit-on.
 



Une version précédente de ce texte, qui mentionnait que le Quebec Community Groups Network rassemble 36 organismes communautaires de langue anglaise (plutôt que 60), a été modifiée.

 

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