La visite oubliée du général de Gaulle

Le général Charles de Gaulle aux côtés du maire de Québec Lucien Borne, à gauche, lors de son passage dans la Vieille Capitale, le 12 juillet 1944
Photo: Revue d'histoire du Québec Cap-aux-Diamants Le général Charles de Gaulle aux côtés du maire de Québec Lucien Borne, à gauche, lors de son passage dans la Vieille Capitale, le 12 juillet 1944

12 juillet 1944. Le général Charles de Gaulle foule le sol du Québec pour la première fois, un peu plus d’un mois après le débarquement des Alliés en Normandie. Le représentant de la France libre passe en coup de vent. Il n’a pas encore acquis son statut d’icône dans la vallée du Saint-Laurent.

Le militaire de 53 ans atterrit au Canada après un séjour fructueux aux États-Unis. À Washington, le président Roosevelt l’a enfin reconnu comme représentant de la France libre. De Gaulle a arraché ce statut à la dure, rappelle l’historien Olivier Courteaux dans un entretien avec Le Devoir.

« Roosevelt voyait en lui un dictateur en puissance », dit-il.

À Ottawa, le général est reçu en chef d’État à sa descente de l’avion. Le premier ministre Mackenzie King a compris avant Roosevelt que de Gaulle incarnait l’avenir. Il modère toutefois ses ardeurs en raison de la popularité au Québec du maréchal Pétain qui dirige la France occupée depuis 1940. « La majorité des Canadiens français restent dans l’expectative, souligne Courteaux, mais il y a la minorité nationaliste qui est très bruyante et qui considère que le maréchal Pétain fait du bon travail. »

Brouillard québécois

De Gaulle quitte Ottawa pour Québec dans le brouillard le matin du 12 juillet 1944. Le visiteur ne sait pas trop à quoi s’attendre à son arrivée à l’aéroport de L’Ancienne-Lorette.

« Il n’est pas connu du tout au Canada français, précise Courteaux, et pour beaucoup de nationalistes, de Gaulle est un suppôt de l’impérialisme britannique. »

Le général peut tout de même compter sur un noyau de partisans. « À Québec, on a abandonné Pétain beaucoup plus vite qu’à Montréal », souligne l’historien Roger Barrette. Ce dernier ne partage pas l’avis de son collègue Courteaux. « La réponse de la population a été enthousiaste. C’est quand même à Québec qu’a été créé le premier comité de la France Libre en dehors de l’Angleterre. »

L’opinion publique québécoise est préparée à la visite du général par l’entremise de publicités pleine page payées par la Sun Life, notamment.

« Il y a de grandes annonces dans lesquelles on souhaite la bienvenue à de Gaulle, même les magasins anglophones », souligne M. Barrette.

La voiture du général parcourt la Vieille Capitale à la vitesse d’un panzer, précédée par une douzaine de motos de la police. De Gaulle passe de l’hôtel de ville à la résidence officielle du lieutenant-gouverneur. En longeant la Grande-Allée, il aperçoit la silhouette du parlement, qui est fermé pour la durée de la campagne électorale au terme de laquelle Duplessis reprendra le pouvoir pour de bon.

De Gaulle s’envole pour Montréal à midi. Il y signe le livre d’or de la Ville avant de s’arrêter au balcon de l’hôtel Windsor où il est présenté à quelques centaines de partisans.

« Montrez au général de Gaulle que Montréal est la deuxième ville française au monde ! » s’exclame le maire Adhémard Raynaud. Le général repart pour Alger en soirée.

En dépit de la ferveur montréalaise, c’est à Ottawa que le représentant de la France libre est le mieux reçu, estime M. Courteaux.

« Il n’a que des louanges pour le premier ministre Mackenzie King et il va remercier officiellement le Canada pour toute l’aide qu’il a apportée. Il a des paroles très intéressantes, quand on connaît la suite… »

Révolution tranquille

De Gaulle revient au Québec en avril 1960, deux ans après son élection à la présidence de la République française. À l’instar de son premier voyage, le second ne laisse guère de traces dans la mémoire collective. Il marque toutefois un jeune étudiant de 22 ans, Lucien Bouchard, qui s’empêtre dans un fil de fer en se frayant un chemin dans la foule massée devant l’hôtel de ville de Québec.

« Le général me vit et, par pitié ou appréciation de mon enthousiasme, me tendit la main », écrit le futur premier ministre dans son autobiographie.

Le chef d’État français est prudent au printemps de 1960. « Il ne fait aucune déclaration », constate Olivier Courteaux, qui attribue ce silence à la guerre d’Algérie qui fait rage. Les relations diplomatiques entre la France et le Québec se resserrent par la suite, dans la foulée de la Révolution tranquille. Elles culminent à l’approche de l’Exposition universelle de Montréal, en 1967.

Pour préparer la troisième visite du général en sol québécois, le gouvernement unioniste de Daniel Johnson commande un sondage visant à mesurer la notoriété du héros. Stupeur : Charles de Gaulle est moins connu que le maréchal Pétain, qui est pourtant décédé en 1951.

« C’est quand même un comble ! » lance Olivier Courteaux au bout du fil. Une campagne de marketing permet d’accroître sa popularité à temps pour l’Expo.

Les Québécois ne sont pas près d’oublier cet ultime voyage du général qui se termine par son célèbre « Vive le Québec libre ! » lancé du balcon de l’hôtel de ville de Montréal. « Il savait très, très bien ce qu’il faisait », précise Courteaux en rappelant que le général ne s’intéressait pas tellement à Expo 67, qu’il qualifiait de simple « foire ».

N’y a-t-il pas là une forme d’ingratitude envers Ottawa, qui a soutenu de Gaulle aux heures les plus sombres de la guerre ?

« Oui, il y a de l’ingratitude, reconnaît Courteaux. En même temps, il y a une certaine logique dans son approche. » Le général est hanté par la perte du Canada en 1763 sous le règne de Louis XV. « C’est quelqu’un qui considère que la France a commis une faute et qu’il convient de la réparer. »

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8 commentaires
  • Sylvain Deschênes - Abonné 12 juillet 2019 06 h 21

    Biais fed

    Pour positionner le principal commentateur interviewé dans cet article, on peut consulter le compte rendu de son livre: 1967 Quatre journées qui ébranlèrent le Québec dans L'Action nationale
    «Un cas de psittacisme anglophile» Mai 2018

  • Sylvain Deschênes - Abonné 12 juillet 2019 06 h 59

    La vision de monsieur Courteaux est bien connue. Pourquoi lui donner la parole comme s'il était crédible?

  • André Joyal - Inscrit 12 juillet 2019 07 h 28

    Jamais oublié.

    Rentré de Belgique 2 jours plus deux suite à mes 2 premières années de maîtrise, l'évolution du discours du général tout au long du Chemin du Roy m'a incité à téléphoner à un ami. «Bon sang! Tu as entendu ce qu'il a dit à Trois-Rivières et il y a un instant à Repentigny? Que va-t-il dire à Montréal: on y va!». Hey oui, ce soir là j'ai crié à en perdre la voix. Sur une photo je crois me reconnaître avec mes cheveux courts, imberbe et portant des lunettes ( par la suite oui, ma bobine a beaucoup changé...).

    À mon retour à Louvain, au Centre international des étudiants étrangers, sans exception, les latinos, les Arabes, les Centre et -Est européens m'en ont tous parlé. Ils savaient dorénavant ce qu'est le Québec. Si nos jeunes qui paraient-il sont ailleurs (je me demande bien où) savaient ô combien on en loin aujourd'hui. Triste, mais moi, je me souviens.

  • François Beaulne - Abonné 12 juillet 2019 09 h 19

    Le Général nous a mis <sur la mappe>

    <Le général est hanté par la perte du Canada en 1763 sous le règne de Louis XV. « C’est quelqu’un qui considère que la France a commis une faute et qu’il convient de la réparer>. Lui, au moins, voyait juste et il était temps de rappeler aux Français leur erreur historique et de tenter de la racheter. Qu'on le veuille ou non, nous gardons tous inconsciemment, du moins ceux d'entre nous dont les ancêtres fondèrent la Nouvelle France, une déception historique par rapport à la manière cavalière dont la mère patrie les a abandonnés.

    • Claude Bariteau - Abonné 12 juillet 2019 10 h 32

      La France a perdu le Nouvelle-France en 1760 et, en 1763, n'a guère eu le choix de l'abandonner. Sont demeurés sur place les ressortissants français qui ne voyaient pas d'intérêt à retourner en France, ce qui leur fut offert en 1760 et en 1763.

      De Gaulle était hanté par cette perte, une faute à ses yeux que la France n'aurait pas du commettre. La France pouvait se racheter en 1778 lorsqu'elle donne son appui à Washington et aux « Patriots » américains et expédie, en 1780, Rochambeau et 7 500 soldats et invite de Grasse à se diriger avec ses bateaux de guerre dans la Baie de Chesapeake.

      En 1779, quand Washington fait construire une route vers Saint-Jean-sur Richelieu pour charger, après la tentative de 1774-1776, les Britanniques avec la connivence de la France, qui entend attaquer la Grande-Bretagne en Angleterre, la France change d’idée.

      Washington arrête tout et chasse de ses troupes les engagés « canadiens » qui construisent cette route dans l’espoir de reconquérir la colonie du Canada. Tout se joue plutôt à Yorktown où les Américains, grâce à l’appui de la France, sortent vainqueurs.

      Après, à la demande de la France, qui préfère une présence militaire britannique au nord des États-Unis pour mieux protéger ses intérêts économiques en Europe et dans les Antilles,
      les Américains s’entendent avec la Grande-Bretagne à la condition que l’Ohio et ses habitants soient sous leur juridiction. Ce fut le cas.

      Si le général avait tenu compte de ce choix de la France, il aurait probablement prononcé un discours valorisant plus les résistants-rebelles que furent les engagés auprès des forces de libération américaines que la France n’a pas supporté en 1774, a abandonnés en 1779 et négligés après 1781.

  • Claude Gélinas - Abonné 12 juillet 2019 13 h 35

    Un chef d"État. Un allié du Québec.

    Et qui avait compris que l'Europe et la France, après la dernière guerre devait se ré-inventer et prendre ses affaires en mains notamment en quittant l'Otan dominé par les va-t-en-guerre américain. Aujourd'hui cette position du Générale était devenu une prémonition. Et ce, face à l'hégémonie des États-Unis qui sèment le chaos à tout vent, qui abhorre ses alliés et se fait copain/copains avec les dictateurs.

    Car aujourd'hui les États-Unis dirigés par un voyou sont devenus source d'insécurité.

    Les outrances de Donald Trump vont-elles réveiller les Européens ou ces derniers vont-ils demeurer dans un État de somnanbulisme tragique ?

    Pour en apprendre davantage lire "Requiem pour le Monde Occidental" de Pascal Boniface, éditions Reyrolles,2019)