Des anglophones ont demandé des modifications à un programme d'histoire

Scène de la bataille des plaines d'Abraham à Québec, en 1759
Photo: MINISTRE DES APPROVISIONNEMENTS ET SERVICES CANADA Scène de la bataille des plaines d'Abraham à Québec, en 1759

La communauté anglophone a demandé des modifications au programme Histoire du Québec et du Canada de 3e et 4e secondaire, mais elle a obtenu un succès mitigé, a constaté Le Devoir après avoir parcouru des documents obtenus en vertu de la loi.

Les « partenaires du réseau de l’éducation de la communauté anglophone » ont reproché au ministère de l’Éducation de relater l’histoire du Québec à travers un « cadre national ». À leurs yeux, le programme est « beaucoup, beaucoup centré sur l’évolution des Canadiens français au Québec ». Ce faisant, le ministère de l’Éducation « propose une orientation qui sied mal à la diversité de la société et les diverses interprétations », ont-ils déploré durant la révision du programme à l’hiver 2017.

Parmi eux, le Comité d’orientation pédagogique du réseau scolaire anglophone du Québec (COPRSAQ) s’est plaint d’une insuffisance de contenu sur l’histoire du reste du Canada. « La place de l’histoire du Canada (hors Québec) dans le programme provisoire ne suffit pas », a-t-il fait valoir selon un compte-rendu d’une rencontre organisée par le ministère de l’Éducation en janvier 2017.

Le Devoir a patienté 172 jours pour mettre la main sur le document, et ce, même si la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics prévoit un délai maximal de 30 jours.

La responsable de l’élaboration du nouveau programme d’histoire a répondu au COPRSAQ que « l’histoire du Québec s’inscrit dans le contexte sociohistorique canadien, nord-américain et mondial ». « Le territoire québécois actuel a toujours, depuis 1534, comporté le nom “Canada” dans son appellation, mis à part un intermède », a-t-elle ajouté.

Effacer la guerre de la Conquête

L’Association provinciale des enseignantes et enseignants du Québec (APEQ) regrette l’utilisation du vocable « guerre de la Conquête » pour désigner le conflit qui a mené à la chute de la Nouvelle-France (1754-1760). « La guerre de la Conquête, terme rarement utilisé en anglais, n’est qu’un siège de la guerre de Sept Ans (sic). Il ne s’agit pas d’une volonté de conquête envers les Canadiens, mais bien d’un conflit entre deux empires coloniaux », a-t-elle plaidé auprès du ministère de l’Éducation.

Le directeur exécutif de l’APEQ, Sébastien Joly, préconise une vision plus « nuancée » de l’affrontement ayant entraîné la déportation des Acadiens et la destruction d’une partie de la vallée du Saint-Laurent. « Il y a différentes façons d’interpréter la chose, [autres] que [celle selon laquelle] ce sont les méchants Britanniques qui ont conquis les Français de Nouvelle-France pour les assujettir », souligne-t-il dans un entretien téléphonique avec Le Devoir. « C’est un peu plus complexe que ça. Il y a différentes théories sur chaque événement historique, mais je pense qu’on se rapproche davantage de la vérité historique. »

Pour M. Joly, le malaise des Anglo-Québécois à l’égard du programme d’histoire de 3e et 4e secondaire dépasse le récit du changement de régime de 1760. Il souligne l’oubli des patriotes anglophones de 1837-1838 par le ministère de l’Éducation. « C’est un mouvement qui est plus démocratique que de libération des Canadiens français », mentionne-t-il à l’autre bout du fil. « On présente les événements liés à une trame narrative nationaliste canadienne-française, québécoise. »

L’association de quelque 8000 membres a aussi sourcillé en lisant que « René Lévesque rentre bredouille » des conférences constitutionnelles précédant le rapatriement de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique en 1982. « Le texte laisse entendre que le Québec n’a retiré aucun avantage au rapatriement de la Constitution », ce qui est faux, selon elle. Le ministère a réécrit le passage du programme.

Les Québécois n’ont-ils pas en effet gagné une Charte des droits et libertés assortie d’une disposition de dérogation ? « Tout compte fait, la fameuse “clause dérogatoire” et la Charte des droits et libertés se sont plutôt avérées des cadeaux de Grec en regard des revendications historiques du Québec », répond l’historien Gilles Laporte.

Mordecai Richler, artiste francophone

D’autre part, le COPRSAQ et l’Association des directeurs généraux des commissions scolaires anglophones du Québec (ADGCSAQ) ont demandé que Mordecai Richler soit ajouté à une courte liste d’artistes francophones.

Aux yeux de M. Laporte, cette demande d’ajout pourrait « s’apparenter à de la provocation ». « L’essentiel de son oeuvre est en anglais et ses quelques (trop) célèbres remarques à propos des Canadiens français devraient suffire à le disqualifier », indique le chargé de cours et porte-parole de la Coalition pour l'histoire.

Le ministère de l’Éducation a tout de même acquiescé à la demande commune du COPRSAQ et de l’ADGCSAQ. Au lendemain de la Révolution tranquille, « le milieu culturel, doté d’une première politique, est effervescent avec les Pauline Julien, Félix Leclerc, Alfred Pellan, Mordecai Richler et Michel Tremblay, notamment », peut-on lire dans la nouvelle mouture du programme Histoire du Québec et du Canada de 3e et 4e secondaire.

Deux solitudes

Selon M. Laporte, les demandes des « partenaires du réseau de l’éducation de la communauté anglophone » s’inscrivent dans « un vieux contentieux entre histoire canadienne et histoire québécoise et la faible part que l’une accorde généralement à l’autre selon qu’on parle français ou anglais ». « Manifestement, les experts qui se sont penchés sur le matériel se sont heurtés au plafond de verre insurmontable depuis des décennies, soit l’incapacité à faire une histoire qui pourrait s’adresser à la fois aux jeunes Québécois et aux jeunes Canadiens anglais », conclut-il.

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