La fontaine devant l’hôtel du Parlement a été sacrifiée

La fontaine dessinée par l’architecte Eugène-Étienne Taché, qui trônait devant l’hôtel du Parlement depuis la fin du XIXe siècle, a été réduite à un simple bassin pour faire place à un mur vitré d’un nouveau pavillon souterrain.
Photo: Dave Noël Le Devoir La fontaine dessinée par l’architecte Eugène-Étienne Taché, qui trônait devant l’hôtel du Parlement depuis la fin du XIXe siècle, a été réduite à un simple bassin pour faire place à un mur vitré d’un nouveau pavillon souterrain.

La grande fontaine aux accents romantiques trônant devant l’hôtel du Parlement de Québec depuis la fin du XIXe siècle a été détruite. Elle a fait place au mur vitré du pavillon souterrain, érigé au coût de 60 millions de dollars.

Cette disparition a été constatée cette semaine après que l’Assemblée nationale eut retiré les panneaux masquant le chantier après trois ans de travaux.

Gaston Deschênes, historien au service de l’Assemblée nationale pendant plus de trente ans, déplore la destruction de cette fontaine, pensée par l’architecte Eugène-Étienne Taché. Elle était un complément de la construction, qu’il avait dessinée et coiffée de la devise « Je me souviens ».

Cette avant-place du parlement, située au pied de sa tour centrale, est occupée depuis 1890-1891 par des représentations des nations autochtones dues au sculpteur Louis-Philippe Hébert. La halte dans la forêt et Le pêcheur à la nigogue (sic) ont été installées sous le mandat du premier ministre Honoré Mercier.

Photo: Assemblée nationale Vue de l'ancien bassin

Le nigog est un harpon traditionnel dont le nom coiffa aussi, en 1918, la première revue moderniste publiée au Québec. Les deux oeuvres visent à « rappeler le souvenir des nations sauvages, la plupart disparues de cette terre que nous habitons, autrefois leur domaine », écrit Taché lors de la conception des plans de l’édifice en 1875.

Le harpon du pêcheur de bronze poli pointe désormais en direction d’un environnement asséché. Plutôt que de l’eau, on trouve maintenant du pavé ceinturant un puits de lumière en métal surélevé.

« C’est du verre et de la pierre, il n’y a plus de verdure, c’est complètement changé », regrette l’historien Gaston Deschênes. N’existera plus désormais qu’un tout petit bassin sous le monument du sculpteur Louis-Philippe Hébert. « Ça ressemble à un bain de pied », dit l’historien. « Ce qu’on a fait, c’est un gros sacrifice. On a sacrifié la fontaine en se disant que ce n’était peut-être pas important. »

Or cette fontaine appartenait bel et bien à l’état d’origine de l’édifice, souligne-t-il. Devant l’hôtel du Parlement, on peut aussi désormais voir des vitrines semblables à des devantures de commerce.

Pas grave ?

Pour Julie Champagne, conseillère en communications de l’Assemblée nationale, ce n’est pas grave puisque le concept original de Taché a été préservé.

« Les pieds du pêcheur sont toujours déposés dans une source d’eau », précise-t-elle par courriel en évoquant la présence du tout petit bassin longeant le mur de pierres.

« L’escalier monumental, de par sa forme et son emplacement, a permis une intégration parfaite de l’entrée du pavillon, et de la positionner dans l’axe central du bâtiment […]. Ajouter 20 % de superficie au bâtiment sans en dénaturer la façade et en l’intégrant parfaitement au paysage d’origine est un réel tour de force. »

Consulté par Taché lors de la réalisation de cette oeuvre, le peintre et architecte Napoléon Bourassa préconisait surtout la représentation des anciens alliés de la France, à commencer par les Abénaquis, les Micmacs et les Algonquins. « Si notre ami M. Taché veut des Iroquois, j’en veux bien aussi, malgré qu’ils nous aient fait bien des coups de traîtres ; mais il ne faut pas se montrer plus sauvages qu’eux, après tout », écrivait le père du fondateur du Devoir.

La place d’honneur réservée aux Autochtones par Taché est remarquable, estime Gaston Deschênes, dans un XIXe siècle qui ne leur est guère favorable. « Je pense que c’est le seul parlement au Canada qui donne autant de place aux Amérindiens. »

Pour l’ethnomuséologue Isabelle Picard, de la nation huronne-wendat, ces travaux « viennent dénaturer abusivement une oeuvre qui est par ailleurs déjà tordue ».

Elle constate que l’artiste adopte une vision étroite de l’Autochtone, bien fréquente dans l’art de son époque. « Le Sauvage, dans ce qu’il devrait être pour les artistes de formation européenne, est au mieux un chasseur primitif. La femme autochtone, elle, est représentée comme passive, ouverte, séduisante,aguichante, selon un fantasme connu à l’égard de celle-ci ; elle attend pour ainsi dire son maître. »

Avec ou sans fontaine, c’est plutôt désolant comme image, soutient Mme Picard. « Voilà tout ce qu’on met devant ce parlement au sujet des premiers habitants de ce pays. […] Cette représentation est tordue parce qu’elle fige dans un état unique de la condition autochtone, à une époque unique. »

Le fait de changer en plus le contexte de cette oeuvre, en retranchant la fontaine, indique-t-elle, n’est pas de nature à améliorer les choses.

14 commentaires
  • Brigitte Garneau - Abonnée 23 mai 2019 01 h 06

    "je me souviens "

    Je me souviens d'une mémoire qu'on est en train de détruire à la source...

  • Samuel Prévert - Inscrit 23 mai 2019 07 h 11

    Nos décideurs

    De petites gens à l'esprit étroit qui commettent des outrages à notre mémoire mais estiment que ce n'est pas grave ou décident que ce n'est pas représentatif de ceci ou de cela...

    • Gilles Théberge - Abonné 23 mai 2019 10 h 56

      À preuve « Pour Julie Champagne, conseillère en communications de l’Assemblée nationale, ce n’est pas grave puisque le concept original de Taché a été préservé. »

      Quelle insouciance... !

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 23 mai 2019 10 h 23

    Il me semble...

    Que l'Assemblée nationale en mêne large...un peu, beaucoup,trop! . Il faut relire l'article de Jocelyne Richer en date du 12 nov. 2015 pour connaître les tenants et aboutissants de ce projet de $60.5 millions... provenant de fonds publics. En voici un aperçu: "...L'Assemblée nationale du Québec est une entité autonome, distincte du gouvernement, et n'a donc pas à se plier aux contraintes budgétaires du gouvernement en place ( celui des "docteurs", à ce moment-là ).Elle n'a pas davantage besoin de son autorisation pour exécuter des travaux.". sic
    J'en perds mon latin...Est-ce que quelqu'un a demandé à combien $$$ ces travaux sont rendus aujourd,hui? Des fonds publics.?
    Et, si j'en juge par la photo, en tête de cet article, la fontaine a disparu et, l'architecte (un émule de M. Pei ) a oublié de remettre la fontaine dans le décor. Qu'en est-il de la protection du Patrimoine? La fontaine,partie de l'ouvrage conçu par Eugène-Étienne Taché n'était plus un ouvrage patrimonial ? Ce dernier est pourtant l'architecte qui a dessiné les plans de l'Hôtel du Parlement de Québec.
    C'est triste, risible et ...décourageant.

  • Gilbert Talbot - Abonné 23 mai 2019 10 h 31

    Mieux intégrer le moderne et l'ancien s.v.p.

    On a enlevé une source d'eau au pied du parlement. On en avait auparavant importée une autre de France, qu'on avait placé un peu plus loin. Dans notre pays de glace, on est bien pauvre en belles fontaines rafraîchissantes et décoratives. En France, à Paris, on a imposé une pyramide de verre devant le Louvre qui intégrait mieux le moderne au décor ancien. Pourquoi ici nos architectes-désigners ne peuvent-ils pas en faire autant?

  • Léonce Naud - Abonné 23 mai 2019 11 h 11

    Assemblée nationale ou bien Zoo national ?

    Avec comme alibi-fétiche la « sécurité », l’Assemblée nationale a gaspillé soixante millions de dollars, seule la façade de l’édifice ayant fait l’objet de travaux et non les côtés et l’arrière. Les malfrats n’auront qu’à éviter la façade du bâtiment pour entrer par les portes (forcées) des trois autres faces de l'édifice pour y semer la pagaille. En outre, on a réfléchi en termes de types armés de simples pétoires alors qu’un drone peut transporter autre chose qu’une caisse de bière, sans parler de procédés plus courants et tout aussi dévastateurs.

    Quant à la nouvelle salle de réunion où les élus siégeront en contrebas des visiteurs qui pourront les observer à leur aise du haut d’une magnifique mezzanine circulaire vitrée, on suggère d’ajouter une petite fenêtre par où les enfants seront invités à leur lancer des cacahuètes, comme au zoo. Succès de foule assuré.

    Rappel : quand le maire de Québec Régis Labeaume, après un voyage à Bordeaux, suggéra d’installer une grande roue de cirque « en face de l’Assemblée nationale, ce serait fabuleux… », aucune protestation n’a été formulée en provenance du Salon de la Race, alors que dans la plupart des pays, une proposition analogue aurait entraîné la destitution immédiate de l’impudent édile municipal. Et si la Grande Noirceur, c'était maintenant ?

    • Léonce Naud - Abonné 24 mai 2019 04 h 40

      Je tiens à signaler quelques erreurs de faits dans mon commentaire précédent. Après vérification, ce n'est pas une nouvelle salle de réunion pour le travail en Commissions mais bien deux qui seront ajoutées à l'Assemblée nationale. Ces dernières sont de forme rectangulaire. C’est plutôt l’agora circulaire destinée au grand public qui sera entourée d’une mezzanine avec balustrade vitrée et non pas ces deux nouvelles salles. Cependant, de larges fenêtres permettront effectivement aux visiteurs d'observer de haut les élus situés en contrebas dans ces deux nouvelles salles, lorsque ces derniers s’y trouveront pour du travail en Commission. Toutes mes excuses aux lecteurs du Devoir.