Gérard Bouchard défie Simon Jolin-Barrette

Dirigeant son regard vers le ministre Simon Jolin-Barrette, M. Bouchard a demandé des preuves à l’appui de ces assertions. «Si jamais un seul de ces éléments était prouvé, personnellement, je vous le dis tout de suite, je serais tenté d’appuyer votre projet de loi», a-t-il lancé.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Dirigeant son regard vers le ministre Simon Jolin-Barrette, M. Bouchard a demandé des preuves à l’appui de ces assertions. «Si jamais un seul de ces éléments était prouvé, personnellement, je vous le dis tout de suite, je serais tenté d’appuyer votre projet de loi», a-t-il lancé.

Vilipendée par les uns. Applaudie par les autres. L’interdiction du port de signes religieux au sein du personnel enseignant était au centre du débat sur le projet de loi sur la laïcité de l’État québécois mercredi.

De passage à l’Assemblée nationale, Gérard Bouchard a mis au défi le ministre Simon Jolin-Barrette de lui présenter au moins une preuve que le port de signes religieux par un enseignant a des effets négatifs sur les élèves de sa classe, auquel cas il pourrait appuyer le projet de loi 21.

À ses yeux, l’interdiction de symboles religieux frappant les enseignants « n’est appuyée par aucune donnée rigoureuse ou étude ». « Ce qu’on entend souvent durant ce débat, c’est que le seul fait de porter un signe religieux — le hidjab par exemple — entraîne une forme d’endoctrinement chez les élèves. On entend aussi que ça traumatise certains élèves, le port du hidjab, ou alors que c’est contraire à l’exercice pédagogique, ou bien que ça compromet le climat de travail dans la classe, etc. », a noté l’historien et sociologue.

 

Dirigeant son regard vers le ministre Simon Jolin-Barrette, M. Bouchard a demandé des preuves à l’appui de ces assertions. « Si jamais un seul de ces éléments était prouvé, personnellement, je vous le dis tout de suite, je serais tenté d’appuyer votre projet de loi », a-t-il lancé.

Prié d’identifier un « motif supérieur » justifiant une atteinte à un droit fondamental des enseignants, M. Jolin-Barrette a brandi un article de Guy Rocher paru dans l’ouvrage Pour une reconnaissance de la laïcité au Québec. Le sociologue y mentionne qu’« il est difficile de comprendre et de justifier que les enseignants d’établissements publics ne sont pas tenus au même devoir de réserve que des juges ». « Les tenants de la laïcité ouverte recourent souvent à l’argument qu’un enseignant portant un signe religieux n’a pas nécessairement une influence prosélytique sur les élèves. Il s’agit là d’abord d’une affirmation sans fondement scientifique », écrit aussi M. Rocher.

Après avoir remercié d’un sourire M. Jolin-Barrette de le mettre en contradiction avec « l’intellectuel le plus respectable au Québec et [son] ami très proche », M. Bouchard a rétorqué : « Celui qui a besoin d’un motif ou d’une preuve, c’est celui qui veut instituer l’interdiction, pas celui qui veut maintenir le statu quo. »

Gérard Bouchard a néanmoins salué la « repr[ise] de ce collier de la laïcité » par le ministre Simon Jolin-Barrette. « Un collier qui a étouffé quelques montures avant vous [M. Jolin-Barrette]. J’espère bien que ça ne vous arrivera pas, à vous. Mais, je ne suis pas sûr que je vais vous aider », a précisé l’ancien co-président de la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles (2007-2008).

En soirée, la présidente de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), Sonia Éthier, s’est aussi dite inquiète de voir le gouvernement caquiste « légiférer sur la foi de présomptions ». « Y a-t-il un problème de prosélytisme religieux dans nos écoles ? Quelle en est la nature, l’ampleur ? » a-t-elle demandé. En l’absence de réponses à ces « questions légitimes », la CSQ désapprouve la volonté du gouvernement d’interdire aux enseignants d’arborer un symbole religieux. La centrale syndicale appuyait pourtant une telle interdiction lors du débat sur la charte de la laïcité du gouvernement Marois (2013). « Tous les employés de l’État étaient visés à ce moment-là », a signalé Mme Éthier en guise d’explications.

Par ailleurs, la numéro un de la CSQ a pris soin de rappeler que les enseignants ne peuvent s’adonner à du « prosélytisme » ou de la « propagande » sous peine de mesures disciplinaires.

La présidente-directrice de l’organisme Communication pour l’ouverture et le rapprochement interculturel, Samira Laouni, soupçonne le gouvernement de chercher à repousser, au moyen du projet de loi 21, le voile islamique en raison des préjugés véhiculés à son endroit par des « intégristes de la laïcité, très audibles ». « Ne nous faisons pas d’illusions, c’est encore du hidjab dont il est question. Vous, qui soutenez cette opinion, que craignez-vous au juste ? Que ces enseignantes fassent du prosélytisme ? », a-t-elle demandé en commission parlementaire. « C’est pourtant bien plus difficile d’en faire quand un drapeau rouge est levé, quand ton hidjab est vu, c’est-à-dire quand un signe religieux visible sert de mise en garde », a-t-elle poursuivi, pointant son hidjab mauve.

 

Voyez l'intervention de Gérard Bouchard.

 

En matinée, Nadia El-Mabrouk et Leila Bensalem avaient quant à elles félicité le ministre Simon Jolin-Barrette de chercher à légiférer afin d’interdire le port de signes religieux chez les enseignants des écoles primaires et secondaires publiques. « La laïcité du système scolaire est essentielle afin de préserver la liberté de conscience et de religion de tous les citoyens et, en tout premier lieu, celle des enfants », ont-elles soutenu.

Selon Mme El-Mabrouk, des symboles comme une croix chrétienne, un voile islamique, un turban sikh ou encore une kippa juive exercent des « pressions religieuses » sur ces personnes « vulnérables » et « captives ». « Si on considère que la cigarette de Lucky Luke transmet un message aux enfants, moi, je ne comprends pas comment on ne peut pas comprendre que des signes religieux transmettent des messages », a illustré la professeure à l’Université de Montréal.

Victimes collatérales ?

Le débat sur la laïcité de l’État, qui agite actuellement la société québécoise, créera des « victimes » collatérales : les enfants de parents « discriminés » et « stigmatisés », a pour sa part mis en garde l’Association des musulmans et des Arabes pour la laïcité au Québec (AMAL). Ces jeunes ressentiront à coup sûr une « humiliation » et une « injustice » de voir leurs parents montrés du doigt en raison de leurs convictions religieuses, a soutenu le coprésident de l’AMAL, Haroun Bouazzi, devant les élus chargés de passer en revue le projet de loi 21. De l’« amertume », voire de l’« animosité », pourrait gagner « ces personnes qui n’ont jamais remis en cause leur québécitude », a-t-il poursuivi.

Samira Laouni a invité les élus à jeter un coup d’oeil sur sa page Facebook. Il s’y déverse une « haine » mêlée de « xénophobie ». « Ce qui se passe sur le terrain est atroce. C’est une calamité », a-t-elle souligné. « Oui à la laïcité. Non à la discrimination. »

Dieu existe-t-il ?

À l’extérieur du Salon rouge, un journaliste a attendu le premier ministre, François Legault, à la sortie de son bureau pour lui poser une question de quatre mots : « Croyez-vous en Dieu ? » « Moi, je souhaite que Dieu existe. Sinon la vie serait injuste », a-t-il répondu.

L’appui au projet de loi se maintient

Les débats des derniers mois n’ont pas modifié l’opinion des Québécois : le taux d’appui au projet de loi sur la laïcité est exactement le même qu’en décembre, révèle un sondage Angus Reid. Près de deux Québécois sur trois (64 %) soutiennent ainsi le projet du gouvernement Legault de bannir les signes religieux pour les employés de l’État en situation d’autorité, incluant les enseignants. Le 4 décembre dernier, ils étaient 65 % à répondre « oui » à la même question. Les répondants sont beaucoup plus divisés quand vient le temps de s’exprimer sur les conséquences que devraient subir les contrevenants à la loi. Faudrait-il les congédier de leur emploi ? 43 % disent que ce serait approprié... mais 43 % disent aussi le contraire.


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