Le «bonjour-hi!» gagne du terrain à Montréal

En matière d’affichage, 22,5% des entreprises de l’île de Montréal étaient non conformes à la réglementation en 2017.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir En matière d’affichage, 22,5% des entreprises de l’île de Montréal étaient non conformes à la réglementation en 2017.

Le « bonjour-hi ! » gagne du terrain dans la grande région de Montréal, et ce, dans une indifférence grandissante. Le « hi » aussi.

Pas moins de 52 % des clients ressentaient de l’indifférence après avoir été salués dans une autre langue que le français dans un commerce en 2018, contre 31 % en 2012, a révélé l’Office québécois de la langue française (OQLF), vendredi.

L’indifférence s’est emparée d’une majorité de francophones âgés de 18 à 34 ans en six ans. La proportion de ceux se disant de glace devant un « bonjour-hi ! » ou un « hi ! » bien senti est passée de 25,7 % en 2012 à 55,1 % en 2018, fait remarquer l’OQLF.

Près de 42 ans après l’adoption de la loi 101 par l’Assemblée nationale, une fracture générationnelle apparaît avec netteté. En effet, moins du tiers des francophones appartenant au groupe d’âge des 18-34 ans (32 %) éprouvent des « sentiments négatifs » lorsqu’ils ne sont pas abordés en français. Cette proportion s’élève à 47 % chez les individus âgés de 35 à 54 ans et à 53 % chez ceux âgés de 55 ans et plus.

La proportion de commerces offrant un accueil uniquement en français a décru fortement en cinq ans, passant de 84 % en 2010 à 75 % en 2017. Le taux d’accueil exclusivement en anglais a grimpé (de 12 % à 17 %) tandis que le taux d’accueil à la fois en français et en anglais a bondi (de 4 % à 8 %).

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Une part importante des commerces montréalais ne respectent pas l’affichage de la marque de commerce.

Après avoir été saluées seulement en anglais ou à la fois en français et en anglais, les personnes se rabattent en plus grand nombre sur la langue anglaise. Elles étaient 26 % à instantanément basculer à l’anglais en 2016, mais 38 % en 2018.

C’est « symptomatique » de la « tendance lourde au déclin du français », a souligné à gros traits le président du Mouvement Québec français, Maxime Laporte, vendredi.

Malgré l’avancée du « bonjour-hi ! » et du « hi ! », le taux de service en français atteignait 96 % dans les commerces de l’île de Montréal en 2017, peut-on lire dans l’ultime Rapport sur l’évolution de la situation linguistique au Québec.

À l’automne 2017, l’Assemblée nationale avait invité tous les commerçants à saluer « chaleureusement » leur clientèle d’un « bonjour », soit « un des mots de la langue française les plus connus chez les non-francophones du monde » et « exprim[ant] magnifiquement la convivialité québécoise ». Ils avaient adopté une motion rédigée conjointement par Jean-François Lisée et Philippe Couillard, réaffirmant notamment « à tous que le français est la langue officielle et commune du Québec ». La communauté anglophone s’en était offusquée.

Près d’un an et demi plus tard, la mairesse de Montréal, Valérie Plante, mise sur une plus grande « valorisation » de la salutation « “bonjour”, point », que « tout le monde comprend, tout le monde aime ». « On a la chance d’être une ville cosmopolite avec une grande mixité culturelle, mais il n’en demeure pas moins qu’on est la seule métropole francophone en Amérique du Nord », a-t-elle déclaré à son retour d’une mission en Amérique du Sud, vendredi. « Alors moi, je nous encourage à utiliser “bonjour”. Tout le monde comprend ça et c’est ce qui nous distingue. »

Les entreprises, bilingues

L’OQLF observe aussi une diminution de l’usage du français au travail. « Le français n’est pas utilisé de manière exclusive : il est de plus en plus utilisé avec l’anglais », indique-t-il.

Dans les entreprises privées, la proportion du temps de travail exclusivement ou généralement en français s’est érodée au fil des deux dernières décennies, passant de 68,4 % en 1997 à 61,6 % en 2016. Les principales raisons évoquées par les travailleurs pour justifier leur utilisation de l’anglais : pour servir la clientèle du Québec (49 %) ; pour servir la clientèle de l’extérieur du Québec (43 %) ; pour communiquer avec un partenaire de travail qui préfère utiliser cette langue (25 %) ; pour faciliter la communication avec le siège social ou avec les fournisseurs (17 %).

En matière d’affichage, 22,5 % des entreprises de l’île de Montréal étaient non conformes à la réglementation en 2017. « Les efforts de surveillance, de sensibilisation et d’information doivent se poursuivre », mentionne l’Office.

Par ailleurs, 12,7 % des 6958 entreprises inscrites à l’OQLF ne détenaient pas de certificat de francisation, rechignant à faire du français la « langue normale et habituelle du travail ».

Enfin, près d’un immigrant sur quatre (24 %) utilise plutôt l’anglais au boulot, selon les données les plus récentes colligées par l’OQLF.

Le Mouvement Québec français réclame des « mesures fortes » de la part de l’équipe de François Legault, dont un renforcement de la loi 101, qui a été, selon lui, charcutée par les tribunaux canadiens depuis 1977. « Elle n’a plus de dents », déplore M. Laporte.

La ministre responsable de l’application de la Charte de la langue française, Nathalie Roy, a accueilli avec prudence l’état des lieux de la langue française au Québec effectué par l’OQLF. « Ce n’est pas tout noir. Mais, ce n’est pas tout rose », a-t-elle dit après avoir pris connaissance de « quelques grandes lignes » des documents qui lui ont été transmis mercredi soir. « Il y a des choses qui sont préoccupantes et inquiétantes […] C’est important que la Charte de la langue française soit appliquée et c’est ce que nous ferons. »
 

Mme Roy n’a toutefois pas cru bon vendredi d’annoncer de nouvelles mesures visant à stopper le recul du français. Elle s’est plutôt affairée à accuser l’ancien gouvernement libéral et, par ricochet, l’ancienne direction de l’OQLF d’avoir fait fi de la loi 101 en camouflant des études et en s’abstenant de publier des plans quinquennaux. « Pourquoi ces études-là ? la plupart étaient prêtes ? dormaient sur les tablettes durant tout le règne du Parti libéral du Québec ? » a-t-elle demandé dans une mêlée de presse.

Rapports et études

Aux commandes de l’OQLF depuis février dernier, Ginette Galarneau a dévoilé une enfilade de rapports et d’études au même moment où Mme Roy était interrogée en commission parlementaire sur, selon le Parti québécois, « le manque d’engagement du gouvernement en matière de protection de la langue française au Québec, et la nécessité de renforcer la loi 101 afin de combattre son inquiétant recul ».

Mme Roy n’a pas nié l’information selon laquelle la nouvelle présidente-directrice générale de l’OQLF s’était soumise à son calendrier politique. « C’est la prérogative de la ministre de demander : puis-je voir ces études ? » s’est-elle justifiée à sa sortie du Salon bleu vendredi midi.

Le député Joël Arseneau y a néanmoins vu un « manque de respect » à l’égard de l’Assemblée nationale. « L’Office québécois de la langue française a pour responsabilité de protéger la langue française, et non pas de protéger le gouvernement », a-t-il lancé en chambre. Il a reproché à Mme Roy de « ne pas [vouloir] faire davantage que le Parti libéral, tout en le critiquant ».

Avec Jeanne Corriveau

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