Les 140 secondes du PM

Le premier minstre François Legault s’est adressé directement aux Québécois dimanche en utilisant Facebook.
Photo: Capture d’écran Le premier minstre François Legault s’est adressé directement aux Québécois dimanche en utilisant Facebook.

L’avènement de Twitter a entraîné celui des messages exprimés en 140 caractères. Le premier ministre Legault, lui, a choisi de conserver le sens de ce format pour son intervention vidéo de dimanche : exactement 140 secondes pour défendre le projet de loi sur la laïcité. Une opération qui ne lui nuira pas, mais qui convainc peu, jugent des experts.

Plusieurs ont été étonnés de la brièveté de la déclaration faite par François Legault. Mais son bureau affirmait lundi que l’opération n’a jamais été « pensée comme une adresse à la nation ». « Ça avait l’ampleur que l’on souhaitait », indique-t-on.

 

Les médias se sont néanmoins emballés quand le gouvernement a prévenu que le premier ministre « s’adressera[it] aux Québécois » dimanche après-midi. Courant aux États-Unis et en France, le principe de l’adresse à la nation ne fait pas partie des coutumes au Canada : les exemples les plus récents remontent à 1995 (Jean Chrétien, avant le référendum), à 1999 (Lucien Bouchard, à propos de la Loi sur la clarté référendaire) et à 2008 (Stephen Harper, pour répondre à la formation d'une coalition qui menaçait son gouvernement minoritaire). Dans ce dernier cas, la réponse mal filmée du chef de l'opposition, Stéphane Dion, est aussi passée à l'histoire. 

Cette fois, c’est par l’entremise de Facebook et d’un court message — préenregistré jeudi — que M. Legault s’est adressé aux Québécois pour « marteler le message » que son projet de loi est « modéré ». Deux minutes vingt au compteur — et une campagne de publicité dans les médias lundi pour compléter le portrait.

« C’était très court : dans le format, on est dans quelque chose qui s’apparente plus à une intervention qu’à une adresse à la nation », relevait lundi Thierry Giasson, chercheur principal du Groupe de recherche en communication politique. « C’était un spot publicitaire étiré. »

C’était très court: dans le format, on est dans quelque chose qui s’apparente plus à une intervention qu’à une adresse à la nation. C’était un spot publicitaire étiré.

« Il y avait une dimension de simplicité », note le politologue Frédérick Bastien, spécialiste de la communication politique à l’Université de Montréal. Car le format Facebook permettait une diffusion immédiate (sans avoir à négocier avec les réseaux de télévision)… et autant de visionnement que les gens le souhaitaient par la suite, dit-il.

Convaincre ?

Le décor de son intervention était plutôt solennel : le premier ministre derrière son bureau, les mains posées sur une feuille de papier, un stylo soigneusement placé à proximité. En contraste, le ton se voulait décontracté, sans décorum particulier. « C’est son authenticité qui se voit dans toutes ses communications », faisait valoir son cabinet mardi.

C’était en tout cas « un registre presque familier », a pour sa part trouvé Frédérick Bastien. « Mais c’est un registre qui est effectivement très courant chez M. Legault. Fort probablement que lui et son entourage font l’interprétation que c’est un style qui rejoint les gens : il parle comme nous, on peut s’identifier à lui. »

Je n’ai pas senti que c’était quelqu’un qui voulait rassurer les membres des minorités religieuses qui se sentent attaqués par le projet de loi 21

Thierry Giasson a « trouvé que la disposition n’était pas très solennelle, même s’il était dans son bureau. Dans sa manière de s’exprimer, il souriait beaucoup — c’était en décalage. Ça avait l’air un peu léger dans la livraison. Et je n’ai pas senti que c’était quelqu’un qui voulait rassurer les membres des minorités religieuses qui se sentent attaqués par le projet de loi 21. »

Thierry Giasson a ainsi remarqué que François Legault « n’a pas présenté d’arguments » pour son projet de loi, « sinon dire que le temps était venu ». « Il n’a pas expliqué pourquoi, au-delà du fait que ça fait dix ans [que le débat sur la laïcité dure] et qu’il fallait statuer. »

Selon lui, il y a dans cette campagne « assez peu de substance pour convaincre les opposants ». Mais ce n’était pas là l’objectif, ajoute-t-il aussitôt. « C’était de parler aux gens convaincus — la majorité — pour leur dire : “vous avez le droit de vous sentir comme ça”. On fait fi de la minorité qui est très vocale et audible et qui s’oppose aux principes sous-jacents » du projet de loi, pense-t-il.

Ne pas dramatiser

Frédérick Bastien ne s’est pas étonné que le premier ministre s’abstienne de lancer un appel au calme dans cette intervention. « Ça aurait pu signifier qu’on a l’impression qu’il n’y a pas de calme… Il y avait peut-être une volonté de ne pas dramatiser l’état des relations sociales autour de cet enjeu », qui n’a pas manqué de diviser le Québec depuis une douzaine d’années.

Le bureau du premier ministre souligne quant à lui que M. Legault a déjà lancé cet appel au calme… la veille du dépôt du projet de loi. Et si le premier ministre ne s’est pas spécifiquement adressé aux gens visés par le projet de loi, c’est « que ceux qui portent des signes religieux sont des Québécois comme les autres et que M. Legault s’adressait à l’ensemble de la population du Québec ».

En résumé, parle-t-on d’un bon coup ? Frédérick Bastien pense que oui. « Je vois mal en quoi ça lui nuirait. Il fait passer son message, et j’ai l’impression que c’est plutôt réussi. » Thierry Giasson pense aussi que c’était une « bonne idée de prendre la parole. Mais je ne suis pas certain que le message véhiculé était le meilleur pour rassurer ceux qui sont inquiets ».

Comme dimanche, les trois partis d’opposition n’ont pas souhaité réagir lundi. Les travaux parlementaires reprennent mardi à Québec.
 



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