Québec solidaire abandonne le compromis Bouchard-Taylor

Les solidaires avaient le choix entre deux options, soit de continuer à soutenir l’interdiction des signes religieux pour les policiers, les juges, les procureurs de la Couronne et les gardiens de prison comme le recommandait le rapport Bouchard-Taylor en 2008 ou l’absence d’interdiction.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Les solidaires avaient le choix entre deux options, soit de continuer à soutenir l’interdiction des signes religieux pour les policiers, les juges, les procureurs de la Couronne et les gardiens de prison comme le recommandait le rapport Bouchard-Taylor en 2008 ou l’absence d’interdiction.

Les militants de Québec solidaire ont renié la position traditionnelle de leur parti samedi et rejetteront dorénavant toute interdiction de signes religieux à l’exception de certaines balises pour ceux qui couvrent le visage. C’est ce qu’ont décidé quelques centaines de délégués réunis en Conseil national au Cégep de Limoilou à Québec.

Le parti demeure toutefois pour la laïcité de l’État comme l’indique son programme tant que cette laïcité ne brime pas les droits et libertés individuelles.

« À notre retour en chambre la semaine prochaine devant la CAQ nous aurons les coudées franches, a réagi la coporte-parole de Québec solidaire, Manon Massé, en conférence de presse. Nous défendrons certes mieux que jamais le principe de laïcité de l’État et non pas de laïcité des individus. »


« C’est une laïcité bien comprise: une laïcité de l’État, une laïcité des institutions », a renchéri le coporte-parole de Québec solidaire, Gabriel Nadeau-Dubois.

« Ça veut dire la fin des subventions aux écoles confessionnelles, la fin des exemptions de taxes aux organismes religieux, ça veut dire le déplacement du crucifix pour préserver et souligner son caractère patrimonial, ça veut aussi dire l’interdiction du prosélytisme religieux de la part des employés de l’État », a-t-il détaillé.

Débat serein
Les solidaires avaient le choix entre deux options, soit de continuer à soutenir l’interdiction des signes religieux pour les policiers, les juges, les procureurs de la Couronne et les gardiens de prison comme le recommandait le rapport Bouchard-Taylor en 2008 ou l’absence d’interdiction.

Malgré ce sujet délicat, le débat en atelier et en plénière s’est déroulé calmement. Il faut dire que les militants se sont fait rappeler à plusieurs reprises d’échanger de manière respectueuse en prenant le soin d’écouter la position inverse.

Une jeune femme contre l’interdiction des signes religieux a appelé ses camarades à être « cohérents avec les valeurs » du parti et à « ne pas faire de sacrifices » puisque des gens vont en souffrir.

« La CAQ nous entraîne vers un débat qui n’en vaut pas la peine », a fait valoir un homme également en faveur de cette option.

Les tenants de la laïcité ont plutôt fait valoir qu’un État laïque se devait d’en avoir l’apparence. 

« L’État doit servir tout le monde, donc il doit être neutre, laïque de manière visible », a affirmé Denise Veilleux, déléguée de Sainte-Marie-Saint-Jacques en atelier.

D’autres militants craignaient que leur parti perde l’appui d’une partie de la population québécoise. Aucun des députés n’est allé au micro en plénière.

Mme Veilleux qui avait défendu la position traditionnelle du parti en plénière s’est dite déçue du résultat, mais elle entend tout de même continuer à militer avec les solidaires.

« Je crois que l’option A comme je l’ai fait valoir au micro permettait de tracer une ligne très claire à l’encontre du projet de loi de la CAQ en disant que c’était aller trop loin, a-t-elle soutenu. Mais en même temps en faisant une forme de pédagogie ou, en tout cas, en expliquant un principe qui est facile à comprendre, et qui est déjà là, qui est l’impartialité des tribunaux et de l’appareil judiciaire dans son ensemble. »

Ismaël Seck, un jeune enseignant de 29 ans qui a été candidat pour Québec solidaire lors de la dernière élection, s’est réjoui du résultat du vote.

« C’est un message d’espoir qu’on envoie à beaucoup de personnes aussi parce qu’on est un parti indépendantiste qui souhaite bâtir un pays avec l’ensemble de la société que ce soit les Québécois d’origine canadienne-française ou les néo-Québécois », a-t-il dit. 

Visage découvert
Les militants se sont ensuite prononcés sur les règles pour encadrer le port du voile intégral. Ils ont adopté une résolution pour restreindre « le port de vêtements couvrant le visage » pour les fonctionnaires et autres employés de l’État en vertu de quatre critères déjà inscrit dans leur programme, soit le prosélytisme, le devoir de réserve, l’exercice de la profession ou les normes de sécurité.

Quelques militants à qui Le Devoir a parlé à l’issue du vote ne semblaient pas avoir compris ce que cela signifiait. Une confusion qui s’est également traduite durant la conférence de presse des deux porte-parole du parti.

Manon Massé et Gabriel Nadeau-Dubois ont eu de la difficulté à préciser à quelles professions cette politique s’appliquerait, si bien que M. Nadeau-Dubois est revenu quelques heures plus tard pour s’expliquer.

« Tout à l’heure, il y a eu un peu de confusion sur notre résolution fraîchement adoptée au sujet du port de vêtements qui couvrent le visage », a-t-il reconnu.

« Ce n’est pas un feu vert au visage couvert, a précisé le député de Gouin. C’est au contraire une résolution qui dit on peut et il faut l’interdire dans plusieurs situations et on donne des critères pour identifier ces situations-là. »

Il refusait auparavant de dresser la liste des emplois du secteur public qui pourraient être touchés et s’était limité à donner l’exemple d’une enseignante qui ne pourrait travailler le visage couvert.

Pour le député Andrés Fontecilla, la politique claire couvre une vaste majorité d’emplois. « Pour moi, ce que je comprends, c’est que le visage couvert pour un employé de l’État est à toute fin pratiquement impossible », a-t-il tranché.

Il reviendrait toutefois aux employeurs d’assumer la responsabilité de son application avec un accompagnement du gouvernement, selon M. Nadeau-Dubois.

Tourner la page
Le député espère que cette nouvelle prise de position des solidaires permettra de tourner la page sur cet épineux débat. Le projet de loi 21 sur la laïcité de l’État déposé par le ministre Simon Jolin-Barrette jeudi, ne doit pas «détourner l’attention du grand défi» de la lutte contre les changements climatiques, selon lui.

Le nouveau slogan «Résistance climatique» imprimé en bleu et blanc était bien en vue devant son lutrin. Il était également visible la veille lors du discours des députés Catherine Dorion et Sol Zanetti.

Les deux élus de la région de Québec avaient alors tenté de centrer le message du parti autour de la protection de l’environnement, de la lutte contre les changements climatiques et de l’anticapitalisme.

« On est en train à Québec solidaire de redessiner un indépendantisme qui assume profondément son antiracisme », avait clamé la députée de Taschereau.

« Il va falloir le dire partout que ce qui menace notre culture et notre territoire, ce n’est pas l’islam — et lâchez-nous avec l’islam — ce n’est pas les musulmans qui sont partout dans les couloirs avec du gros “cash” pour influencer nos gouvernements, avait-elle continué en déclenchant peu après une salve d’applaudissements. C’est le capitalisme qui couche dans le lit de nos gouvernements… »

La laïcité qui devrait obséder les solidaires, a-t-elle dit, est celle qui « détacherait le pouvoir de l’État du clergé de l’argent et de la croissance à tout prix ».



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