Laïcité: QS à la croisée des chemins

Les co-porte-parole solidaires, Manon Massé et Gabriel Nadeau-Dubois, au lendemain des élections québécoises d’octobre dernier
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Les co-porte-parole solidaires, Manon Massé et Gabriel Nadeau-Dubois, au lendemain des élections québécoises d’octobre dernier

Quelques centaines de militants de Québec solidaire (QS) décideront lors d’un Conseil national samedi à Québec s’ils conservent la position traditionnelle de leur parti sur le port de signes religieux ou s’ils la renient. Les députés solidaires qui jusqu’à maintenant défendaient l’accommodement Bouchard-Taylor — soit l’interdiction de ces signes pour les policiers, les juges, les procureurs de la Couronne et les gardiens de prison — pourraient ainsi changer leur fusil d’épaule à l’aube des débats du projet de loi sur la laïcité de l’État.

« J’ai pendant longtemps adhéré au compromis Bouchard-Taylor, justement parce que j’y voyais une solution de compromis, d’apaisement, une manière de tourner la page, et j’ai cru pendant longtemps à ce compromis-là », a indiqué le co-porte-parole de Québec solidaire Gabriel Nadeau-Dubois. « Aujourd’hui, je me pose la question, a-t-il poursuivi. Honnêtement, je ne sais plus si c’est un compromis qui a toujours ce potentiel de ralliement. Je me pose plus que jamais la question, puis j’ai hâte d’entendre les arguments en fin de semaine. »

C’est en quelque sorte la Coalition avenir Québec qui a forcé les solidaires à revoir leur position sur l’interdiction du port de signes religieux après son élection en octobre. En campagne électorale, le parti de François Legault prônait non seulement leur interdiction pour les personnes en position d’autorité coercitive, comme le recommandait le rapport Bouchard-Taylor, mais également pour les enseignants. Il est allé encore plus loin jeudi en y ajoutant, entre autres, les directeurs d’école, comme le demandait le Parti québécois. Pour certains militants de Québec solidaire, c’en est trop.

« C’est une loi qui en soi est discriminatoire », a constaté la porte-parole du collectif Solidaires pour un Québec laïque et inclusif, Sibel Ataogul, qui est également membre de la commission politique du parti. « Et on sait qu’il n’y a pas de problème à ce niveau-là au Québec, qu’il n’y a pas de problème de neutralité, ni chez les juges, ni chez la police, ni chez les enseignants. Ça ne résout aucune problématique existante. »

La législation, une fois adoptée, risque plutôt d’empêcher des femmes qui portent le hidjab de pratiquer le métier d’enseignante qu’elles ont étudié sur les bancs de l’université ou d’être nommées comme juge, selon la juriste.

Posture traditionnelle

Trois ans après sa fondation en 2006, Québec solidaire s’était positionné pour la laïcité de l’État dans son programme. Une laïcité qu’il voulait « complète » dans les services publics, le système judiciaire et le système d’éducation. « C’est l’État qui est laïque, pas les individus, peut-on lire dans le document. Québec solidaire accepte le port de signes religieux par les usagers et les usagères des services offerts par l’État. »

« En ce qui concerne les agents et agentes de l’État, ces derniers peuvent en porter pourvu qu’ils ne servent pas d’instrument de prosélytisme et que le fait de les porter ne constitue pas en soi une rupture avec leur devoir de réserve. Le port de signes religieux peut également être restreint s’ils entravent l’exercice de la fonction ou contreviennent à des normes de sécurité. »

Au Québec, il n’y a pas de problème de neutralité, ni chez les juges, ni chez la police, ni chez les enseignants. Ça ne résout aucune problématique existante.

Les délégués solidaires devront maintenant préciser la portée de ces paragraphes. « Il faut clarifier cette position-là [contre l’interdiction des signes religieux] maintenant parce que depuis les dix dernières années, il y a eu énormément d’exclusion et, quand même, de xénophobie qui est sortie, que ce soit dans les médias, que ce soit ce que les femmes musulmanes subissent dans la rue, a souligné Mme Ataogul. Et on pense que c’est la position la plus cohérente avec notre programme. »

« L’absence de signes religieux n’est pas nécessairement garante de neutralité non plus », a-t-elle ajouté en précisant que ce sont les institutions qui doivent être laïques et non leurs employés.

Cette neutralité se mesure, selon elle, dans les décisions qui sont prises, par exemple, par les juges et dans la façon doit les lois sont appliquées.

Conclusions désuètes ?

À la sortie du rapport Bouchard-Taylor en 2008, les porte-parole de Québec solidaire, Françoise David et Amir Khadir, s’étaient prononcés en faveur de sa recommandation sur le port de signes religieux, qui leur semblait être un compromis acceptable. Depuis, l’un des deux auteurs, Charles Taylor, a changé d’idée sur ses propres conclusions. Il avait appelé les solidaires à « ne pas jouer le jeu des islamistes » en appuyant une politique discriminatoire à l’endroit des musulmans lors d’une journée de réflexion en février.

Le collectif Solidaires pour un Québec laïque et inclusif croit avoir convaincu une majorité de délégués d’associations de circonscription en plus d’avoir l’appui de la commission politique du parti et de la commission nationale des femmes.

Pour Gabriel Nadeau-Dubois, le débat de samedi n’est qu’une « parenthèse » dans un conseil national qui abordera également la question de l’environnement, que plusieurs analystes perçoivent comme le talon d’Achille du gouvernement Legault. Il espère qu’une fois le choix sur l’interdiction des signes religieux arrêté, les militants se rallieront autour de la campagne sur les changements climatiques, dont les députés solidaires ont fait leur principal cheval de bataille à l’Assemblée nationale.

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.