Le clivage de la laïcité

À lui seul, le sort du crucifix du Salon bleu de l’Assemblée nationale illustre à quel point le dossier de la laïcité a été (et demeure) une source majeure de divisions politiques à Québec. Retour sur une décennie de clivages.

Cent trois votes pour, aucune voix opposée : il aura fallu quelques minutes aux élus de l’Assemblée nationale pour trancher jeudi un débat qui accompagne depuis 12 ans la réflexion sur la laïcité de l’État. Exit, donc, le crucifix du Salon bleu.

L’ancien chef péquiste André Boisclair avait été le premier à réclamer son retrait, en janvier 2007. Libéraux et adéquistes s’étaient aussitôt portés à la défense du Christ en croix. Quelque 70 % de Québécois avaient aussi signalé dans un sondage leur opposition à la mise à l’écart d’un symbole religieux ostentatoire veillant sur les débats des élus.

Un an plus tard, le rapport Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables recommandait que le « crucifix au-dessus du siège du président de l’Assemblée nationale soit retiré et replacé dans l’Hôtel du Parlement à un endroit qui puisse mettre en valeur sa signification patrimoniale ».

Réponse immédiate de l’Assemblée nationale ? Un non retentissant, formulé dans une motion adoptée à l’unanimité le jour même du dépôt du rapport. Alors dirigé par Pauline Marois, le Parti québécois était de retour dans le camp des pro-crucifix.

Au moment de présenter la charte des valeurs du gouvernement Marois en 2013, Bernard Drainville affirmait ainsi que « le crucifix fait partie de notre passé […]. Il est là pour rester, au nom de l’histoire, du patrimoine. » C’était aussi le point de vue de François Legault en octobre 2018. « Notre position est claire concernant le crucifix, on le garde, c’est un objet patrimonial important. » Six mois plus tard, l’affaire a été expédiée sans autre forme de débat. Québec n’est pas seul dans son camp, remarquez : la Ville de Montréal a annoncé il y a dix jours que le crucifix du Conseil municipal sera aussi bientôt retiré.

Trame de fond

Le consensus trouvé jeudi à Québec autour de cette question symbolique apparaît néanmoins pour le moins inusité. Il témoigne peut-être d’une volonté de cohérence au moment où l’État affirme sa laïcité. Mais il n’est pas interdit de penser qu’il y avait derrière cette décision collective une autre volonté : celle de commencer à tourner la page sur plus d’une décennie de divisions autour d’un enjeu — la laïcité — qui a modelé comme peu d’autres le discours politique partisan au Québec.

« On peut certainement voir cette question de la laïcité comme ayant été la trame de fond » des clivages politiques québécois depuis 2006, estime Luc Turgeon, professeur de science politique à l’Université d’Ottawa, qui s’est intéressé de près à l’enjeu.

Le débat identitaire québécois en sept dates

 

 

L’élection de 2007 — où l’Action démocratique du Québec est devenue l’opposition officielle après avoir mis le thème identitaire à l’avant-plan de sa campagne — a ainsi fait de la question un « enjeu structurel de nos débats politiques, ajoute-t-il. Ça a mobilisé l’attention des partis, mais aussi fait en sorte de modifier des allégeances partisanes » jusque-là définies autour d’autres axes.

La politologue Mireille Paquet (professeure à l’Université Concordia) en parle aussi comme d’un exemple de « dualisation de l’ordre du jour politique au Québec ». Nul doute pour elle : « Ce qui a vraiment polarisé depuis près de 15 ans, ce sont ces questions identitaires et de laïcité », pose-t-elle. Ce ne fut pas le seul enjeu structurant, ajoute Mme Paquet, mais il a été au coeur des débats et des divisions — minimalement autant que la question nationale.

Et c’est toute la classe politique qui a été happée. Avant, pendant ou après le projet de charte des valeurs, l’enjeu a créé des vagues énormes au Parti québécois — il y a encore un certain traumatisme autour de cet épisode. Mais il a aussi secoué le Parti libéral, car derrière sa défense générale des libertés individuelles, la formation a eu du mal à composer avec les suites du rapport Bouchard-Taylor.

2008
Le rapport de la commission Bouchard-Taylor est dévoilé, recommandant que les agents de l’État qui disposent d’un pouvoir sur les citoyens ne portent pas de signes religieux.

2013
Le gouvernement de Pauline Marois présente son projet de charte des valeurs québécoises, qui ne sera jamais adopté.

2017
L’Assemblée nationale adopte la loi 62 proposée par le gouvernement de Philippe Couillard, mais son article sur la prestation de services à visage découvert est suspendu par les tribunaux.

Deux projets de loi avortés seront déposés par les libéraux : le 94, en 2010, sur les accommodements raisonnables et les services à visage découvert, ne sera jamais adopté. Le projet 62 a pour sa part été adopté en 2017… mais son article principal (la prestation de services à visage découvert) a été immédiatement suspendu par les tribunaux.

En coulisses, certains libéraux ne se gênent plus pour dire que ce projet de loi était une erreur. Récemment, les anciens ministres Gaétan Barrette et Sébastien Proulx ont aussi reconnu avoir tenté de convaincre leur caucus d’adopter la position de Bouchard-Taylor sur les signes religieux. En vain. Mais leur sortie a permis de constater que l’enjeu ne fait pas l’unanimité dans ce camp.

Les solidaires ne sont pas en reste : ils débattront cette fin de semaine de leur position concernant la laïcité de l’État et les signes religieux. La position de la Coalition avenir Québec est pour sa part restée sensiblement la même depuis l’apparition du parti il y a sept ans. N’empêche que la pertinence d’accorder une clause de droits acquis aux employés portant actuellement un signe religieux a divisé le caucus caquiste en début d’année.

Stratégie ?

La plupart du temps, la question de la laïcité de l’État a été présentée par les partis politiques comme une manière de protéger l’identité québécoise. C’est ce que répétait encore cette semaine le premier ministre Legault.

Et pourtant, rappelle Luc Turgeon, les deux enjeux ne sont pas nécessairement liés. « Dans les faits, on peut penser que la laïcité, c’est simplement de séparer l’Église et l’État, dit-il. Il y a une certaine définition de la laïcité qui dit que ça n’a rien à voir avec l’identité », mais plutôt avec une conception précise du rôle de l’État.

Pourquoi donc cet amalgame politico-québécois, apparu avec la « crise » des accommodements raisonnables et placé au coeur du projet de charte des valeurs d’il y a six ans ? Luc Turgeon évoque un mélange « d’opportunisme politique » et de convictions.

« Le débat depuis 10-12 ans n’exclut pas que les partis politiques aient une préférence, de bonne foi, pour telle ou telle position. Les libéraux, notamment, ont inscrit leur position dans la notion de respect des droits individuels garantis par les Chartes. C’est cohérent. »

« Mais ici comme à plusieurs endroits dans le monde, le débat identitaire est un des pôles des débats politiques récents, et chacun va chercher à se positionner pour attirer des électeurs, ajoute-t-il. Le PQ a fait cette réflexion après 2007, pour conclure qu’il fallait ajouter la question identitaire au discours économique, social ou indépendantiste. Mais c’est difficile là comme ailleurs de distinguer là-dedans les questions électoralistes des questions idéologiques… »

C’est peut-être ce flou qui a permis au crucifix de l’Assemblée nationale de rester en poste si longtemps. Le premier effet du projet de loi 21 aura été de le dissiper. Et de rallier tous les parlementaires sur ce point.

La fin?

L’adoption prochaine du projet de loi 21 par le gouvernement Legault marquera-t-elle la fin du débat sur la laïcité au Québec — d’autant que Québec a prévu de recourir à la disposition de dérogation pour éviter les contestations judiciaires pendant cinq ans ? Le politologue Luc Turgeon en doute. « Je pense que François Legault aimerait que ce soit le cas. Mais il reste beaucoup de gens qui vont penser que le gouvernement ne va pas assez loin, alors que d’autres trouvent qu’il en fait trop. Le débat va continuer. »

Sa collègue Mireille Paquet envisage la même chose. « Je ne vois pas de neutralisation du débat à court terme, dit-elle. Je m’attends notamment à ce que ça mobilise les acteurs de la prochaine campagne électorale fédérale. »

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