Taxi: de la colère à la détresse

Lynda Poirier, du Centre de prévention du suicide de Québec, répond aux questions des journalistes. Les porte-parole des chauffeurs de taxi, dont Abdallah Homsy, que l’on voit derrière elle, se sont adressés à l’organisme à la suite de deux tentatives de suicide de collègues.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Lynda Poirier, du Centre de prévention du suicide de Québec, répond aux questions des journalistes. Les porte-parole des chauffeurs de taxi, dont Abdallah Homsy, que l’on voit derrière elle, se sont adressés à l’organisme à la suite de deux tentatives de suicide de collègues.

La tentative de suicide survenue en direct sur les ondes de LCN vendredi matin n’est pas la première à secouer l’industrie du taxi depuis le dépôt du projet de loi 17. Sous le choc, le milieu du taxi réalise à quel point il est mal outillé pour composer avec la détresse psychologique.

La semaine dernière, un chauffeur de l’Association haïtienne des travailleurs du taxi de Montréal a tenté de s’enlever la vie peu de temps après le dépôt du projet de loi. Joint par l’épouse du chauffeur, qui était très inquiète, Stanley Bastien, l’un des membres du conseil d’administration, est intervenu juste à temps pour l’en empêcher.

Il a emmené son collègue à l’hôpital du Sacré-Coeur de Montréal, où l’homme a été pris en charge. « Il est rentré chez lui, maintenant. Il a rencontré un psychologue à quelques reprises », a-t-il raconté au Devoir jeudi.

Dans les heures qui ont suivi le triste incident à LCN, les porte-parole de l’industrie ont multiplié les messages pour enjoindre aux chauffeurs en détresse de demander de l’aide.

« J’invite tous mes collègues qui vivent de la détresse ou leurs proches témoins de cette détresse à trouver de l’aide. Il est normal que vous manquiez de sommeil, que vous viviez de l’anxiété. Ne vous isolez pas, nous sommes tous dans cette lutte ensemble », a déclaré le porte-parole du Regroupement des intermédiaires de taxi de Québec (RITQ), Abdallah Homsy, lors d’un point de presse organisé à la dernière minute au Centre de prévention du suicide de Québec.

Désormais, le mot « prévention » est sur toutes les lèvres, mais la tâche n’est pas facile. « Une des faiblesses de l’industrie du taxi, c’est que c’est une bande de loups solitaires. Ils n’ont jamais été organisés », faisait remarquer cette semaine Feeld Jean, porte-parole de l’Association haïtienne des travailleurs du taxi de Montréal.

M. Jean a été très ébranlé par la tentative de suicide de son collègue la semaine dernière. À son avis, « tous les membres devraient consulter juste pour se changer les idées et avoir accès à un professionnel qui peut les entendre ».

Un sujet tabou

Or, de son propre aveu, « ce n’est pas le réflexe d’un chauffeur de taxi » de demander de l’aide. « Je ne veux pas parler pour les autres, mais en tant qu’immigrant, on a plutôt l’attitude résiliente. On subit des choses parce qu’on pense que demain sera meilleur. » Stanley Bastien est du même avis. « C’est un métier macho », résume-t-il.

Ne vous isolez pas, nous sommes tous dans cette lutte ensemble

Ce discours est courant dans le milieu. Âgé de 55 ans, George Tannous fait du taxi depuis près de 30 ans à Laval. Quand on lui a demandé mardi si Taxi Laval offrait des services d’aide, la question l’a prise au dépourvu. « Nous autres, on n’a pas pensé à ça. En tout cas, dans notre tête, c’est rare qu’on demande des choses comme ça. Tu sais, les hommes, ils ont leur orgueil. Ce n’est pas tout le monde qui parle. »

Il y a pourtant matière à s’inquiéter. L’an dernier, à New York, huit chauffeurs de taxi se sont enlevé la vie. Comme l’écrivait le New York Times en décembre dernier, « chaque cas est différent et il est difficile de dire pourquoi quelqu’un tente de s’enlever la vie ». Par contre, on mentionnait que « la plupart des chauffeurs étaient des immigrants dans la cinquantaine ou la soixantaine », dont « certains » avaient dit à leurs proches qu’ils avaient « de la difficulté à gagner leur vie » avec la domination croissante d’Uber.

Pour le chercheur en sociologie du travail de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), Mircea Vultur, il ne faut pas non plus que les représentants de l’industrie « instrumentalisent la colère et la détresse » des chauffeurs. Or leur détresse n’en est pas moins réelle, dit-il. « Dans tout mouvement de transformation, il y a des drames humains, on ne peut pas le nier. »

Comme une fermeture d’usine sans syndicat

Le désarroi des chauffeurs peut faire penser à bien des égards à celui qu’on observe lors de grèves ou de fermetures d’usine, fait remarquer le directeur de Suicide Action Montréal, Luc Vallerand. « On parle de situations économiques très difficiles. La détresse peut être assez grande pour mettre en péril les finances personnelles ou familiales. »

Or en milieu syndiqué, il y a un minimum de ressources, ce qui n’est pas le cas ici. « La difficulté, c’est qu’il n’existe pas de structure d’encadrement ou de ressources humaines ou de programme d’aide aux employés. Le défi, c’est de leur signaler qu’il y a des services d’aide et qu’il ne faut pas hésiter à les utiliser. »

M. Vallerand ajoute qu’une vigilance particulière s’impose parce qu’il s’agit surtout d’hommes. « Au Québec, le suicide, c’est majoritairement le fait des hommes (à 80 %) et le groupe d’âge où il y en a le plus, c’est celui des 45-65 ans. C’est à peu près le groupe d’âge qui est visé par les discussions autour du taxi », signale-t-il.

« On ne connaît pas toujours la situation de vie des gens. Certains peuvent être en situation de vulnérabilité parce qu’ils se séparent ou ont des difficultés d’un autre ordre qui s’ajoutent à celles-là. Et on sait que les hommes de ce groupe-là appellent moins les services d’aide en général. C’est pour ça qu’on demande beaucoup aux gens de l’entourage d’être vigilants. Ce groupe-là est résistant à la demande d’aide. »

Or une prise de conscience est en train de poindre : les tentatives de suicide survenues à Montréal et à Québec ont rehaussé le niveau d’alerte des associations de taxi. À l’Association haïtienne, Feeld Jean disait cette semaine qu’il « commençait à penser » à des façons de faire de la prévention et d’offrir de l’aide. « Je pense que c’est quelque chose dont je devrais discuter », notait quant à lui Stanley Bastien.

Du côté de Québec, les dirigeants de Taxi Coop disaient vendredi envisager d’envoyer des messages aux chauffeurs via les tablettes des taxis dans les véhicules. Félix Tremblay a aussi indiqué au Devoir qu’ils prendraient désormais cinq minutes pour en parler à chaque assemblée.

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2 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 30 mars 2019 01 h 00

    Une constante

    Depuis son arrivée au pouvoir, le gouvernement de la CAQ a rejeté 18 000 dossiers d'immigration, a interdit dans certaines professions le port de signes religieux portés surtout par des immigrant.es et s'attaque à la profession qui compte le pourcentage le plus élevé d'immigrant.es (55 %), selon les données du recensement de 2016. Ça commence à ressembler à un plan.

  • Gérard Raymond - Abonné 30 mars 2019 06 h 08

    Je n’ai rien à voir de près ou de loin avec le monde du taxi mais je pense que la mise en application de la loi 17, sans indemnisation correcte des des détenteur de permis, consacrera la walmartisation, la couchetarisation et l’uberisation (du pareil au même) du monde du taxi. Dégueulasse !