Le budget centriste d’un parti «pragmatique»

Le ministre Eric Girard jette un coup d’œil au premier ministre Legault lors de la présentation de son premier budget, jeudi, à l’Assemblée nationale.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Le ministre Eric Girard jette un coup d’œil au premier ministre Legault lors de la présentation de son premier budget, jeudi, à l’Assemblée nationale.

C’est Philippe Couillard qui disait en avril 2018 que la Coalition avenir Québec (CAQ) était « à l’extrême droite, à la droite dure du spectre politique du Québec ». Vraiment ? Le premier budget déposé par le gouvernement Legault montre au contraire un parti résolument au centre, estiment aujourd’hui des observateurs.

Quelque 5,2 milliards qui seront « remis dans les poches des Québécois » d’ici cinq ans ; de nouveaux investissements totalisant 16,2 milliards durant la même période : peu importe à partir de quel bout de la lorgnette on le regarde, le budget Girard présenté jeudi n’était pas particulièrement frugal. Et il n’était absolument pas de droite, constatent plusieurs.

« Ce n’est clairement pas la droite québécoise qui est dans ce budget », affirme Mia Homsy, qui dirige l’Institut du Québec (et qui fut conseillère politique du ministre des Finances libéral Raymond Bachand).

« Il n’y a même pas 15 % du coût total des annonces budgétaires qui visent la réduction du fardeau fiscal des particuliers [pourtant un thème fondateur du discours caquiste]. Il n’y a pratiquement rien sur la révision des programmes ou la diminution de la taille de l’État : on est vraiment dans les investissements en santé et en éducation, dans le nationalisme économique. »

Dans un livre publié en 2018 (La CAQ : une idéologie à la recherche du pouvoir), le politologue Frédéric Boily présentait la formation comme étant de centre droit. Il constate aujourd’hui que « c’est le centre qui a pris toute la place dans le budget. C’est vraiment ça : un budget centriste, avec des investissements où on ne les attendait pas non plus — en culture et en environnement, notamment. »

« Ceux qui pensaient que l’aile adéquiste [parti qui a fusionné avec la CAQ en 2012] imprimerait une marque forte sur le parti, ou qui disaient que la CAQ est vraiment un parti de droite, constatent que le budget n’est pas là du tout, ajoute M. Boily. Il y en a même au Canada anglais qui vont y trouver une composante de gauche ! »

« Il y a peut-être des factions dans ce parti qui sont encore dans le rêve adéquiste, mais il n’y a pas de trace de ça dans le premier budget », acquiesce Pier-André Bouchard St-Amant, professeur à l’École nationale d’administration publique et spécialiste des finances et des politiques publiques.

Droite dure ?

Ils ont été plusieurs à associer la CAQ à la droite au fil des ans — le député péquiste Sylvain Gaudreault évoquait par exemple en 2016 un « parti de droite populiste ». L’ancien premier ministre Couillard n’hésitait pas à aller plus loin. En 2016, il avait qualifié François Legault de « Donald Trump du Québec », cela pour dénoncer le discours caquiste sur la question de l’immigration.

Mais Philippe Couillard craignait le positionnement idéologique de la CAQ au-delà du dossier identitaire. C’est ainsi dans un débat sur les crédits budgétaires qu’il avait situé la formation « à l’extrême droite » du spectre politique québécois.

M. Couillard avait posé en preuve le recrutement par la CAQ de l’économiste Youri Chassin (maintenant député), figure de la droite économique. François Legault avait qualifié le tout de « campagne de peur ».

Mais où situer sa coalition sur l’échiquier politique ? Là-dessus, le premier ministre offre depuis longtemps la même réponse. « C’est un parti qui est peut-être à gauche sur certains dossiers, à droite sur d’autres, mais c’est un parti qui est d’abord pragmatique », disait-il l’été dernier.

Ce sont là essentiellement les mots repris vendredi par le ministre des Finances, Eric Girard. Invité à situer lui-même son budget sur l’axe gauche-droite, M. Girard a fait remarquer en point de presse que « les gens aiment bien cataloguer le fait que j’étais trésorier d’une banque, que je me suis présenté [pour les conservateurs fédéraux en 2015]. Et les gens aiment bien dire que lorsqu’on vient de l’entreprise privée, on est à droite ».

« Là, on fait un budget, il y a des besoins en santé, en éducation, on a les marges de manoeuvre, on fait les investissements. Et là, les gens disent : “Ah, c’est un budget de gauche.” Tout ce que je vous dis, c’est que je suis pragmatique. »

Cohérent

« Sur le plan de la vision du rôle de l’État, M. Legault est assurément un pragmatique », soutenait vendredi Pier-André Bouchard St-Amant. Et ce pragmatisme s’est exprimé dans le budget Girard, note-t-il.

« À mon avis, il n’y a pas de mesures budgétaires qui, à proprement parler, révèlent de profondes lancées idéologiques : pas de baisses d’impôts ou de compressions. D’un autre côté, il n’y a pas d’engagement de dépenses structurelles qui augmenteront la taille de l’État, et il y a peu de projets titanesques. » M. Bouchard St-Amant juge ainsi que c’est sur le plan identitaire (immigration et laïcité) que « l’axe idéologique est plus affirmé » à la CAQ — et plus à droite.

Globalement, Pier-André Bouchard St-Amant juge que le budget Girard est somme toute « prudent ». Mia Homsy parle pour sa part d’un budget « de continuité », avec une « vision ambitieuse » sur le plan économique, mais incarnée par « de petites mesures qui ne proposent pas les changements fondamentaux nécessaires ». Le tout étant par ailleurs « très conforme à la plateforme caquiste et aux engagements électoraux », dit-elle.

Frédéric Boily pense que le document témoigne du fait que François Legault « a saisi une des leçons de la dernière élection, à savoir que même ceux qui ont voté pour le CAQ ne s’attendaient pas à une cure d’amaigrissement » majeure de l’État.

« Dans l’environnement politique québécois, une droite [qui aspire au pouvoir] ne peut pas arriver avec un message de retrait de l’État comme le voulait l’Action démocratique du Québec », soutient M. Boily, qui enseigne au campus Saint-Jean de l’Université de l’Alberta et se spécialise dans l’étude des courants de droite au pays. « L’État doit être présent dans le développement économique, et il y a une dimension nationaliste qu’on ne retrouve pas ailleurs » au Canada.

M. Boily n’a pas été étonné du budget. « Il y a une grande cohérence dans tout ça. La CAQ a atténué plusieurs positions à partir du moment où elle est apparue comme ayant des chances de victoire », dit-il.

Des exemples ? En 2014, François Legault promettait d’abolir la taxe scolaire. Quatre ans plus tard, son gouvernement entend plutôt uniformiser le taux de celle-ci à travers le Québec. De même, la CAQ voulait en 2014 couper quelque 22 000 postes dans la fonction publique (d’ici 2022). La cible évoquée durant la dernière campagne était plutôt de 5000 employés « administratifs » de l’État.

Réponse de M. Legault quand les journalistes lui avaient demandé d’expliquer ce changement de ton : « On a mis de l’eau dans le vin » du programme de la CAQ, avait-il dit.

Avec François Desjardins

LE COURRIER DE LA COLLINE

Nouvelle infolettre

Chaque jeudi, l'équipe du Devoir à Québec résume l'essentiel de la semaine parlementaire. Retrouvez aussi la note de Michel David, notre chroniqueur politique. Inscrivez-vous, c'est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.