La profession de foi caquiste de Saint-Jules

Rencontré à son domicile, Clermont Roy dit que la «seule phrase qu’[il] n’a pas aimée» de la bouche du premier ministre François Legault depuis sa prise de fonction est celle où il décrivait le pétrole de l’Ouest canadien comme «sale». «Du “pétrole sale”, j’en ai dans mon pick-up. Ça nous en prend tout le temps.»
Photo: Francis Vachon Le Devoir Rencontré à son domicile, Clermont Roy dit que la «seule phrase qu’[il] n’a pas aimée» de la bouche du premier ministre François Legault depuis sa prise de fonction est celle où il décrivait le pétrole de l’Ouest canadien comme «sale». «Du “pétrole sale”, j’en ai dans mon pick-up. Ça nous en prend tout le temps.»

Quel bilan dresser des premiers mois du gouvernement de la CAQ ? Est-il à l’image de ce que ses partisans espéraient ? Le Devoir est allé à la rencontre de sa base d’hier et d’aujourd’hui. Second d’une série de trois textes.

La communauté de Saint-Jules a donné, le 1er octobre dernier, un mandat pour le moins clair à la Coalition avenir Québec. Près de 85 % de sa population a appuyé le candidat de l’équipe de François Legault. C’est plus que partout ailleurs au Québec.

Aucune des personnes croisées par Le Devoir aux abords de la route principale qui relie Saint-Victor (au sud) et Tring-Jonction (au nord) n’est étonnée d’apprendre que sa municipalité abrite la plus importante proportion d’électeurs caquistes au Québec.

« C’est que Janvier est de Saint-Jules », lance l’élue municipale Katy Vachon en guise d’explication du succès hors du commun de la CAQ.

L’ex-maire de Saint-Jules (1993-2003) et ex-député de Beauce-Nord (2003-2012) a martelé le credo adéquiste, puis caquiste dans la région pendant des années.

M. Grondin jure ne pas avoir « tordu de bras » pour assurer une victoire décisive à Luc Provençal dans la circonscription de Beauce-Nord, le 1er octobre dernier. « Je pense que les gens ont beaucoup aimé les idées que François Legault amenait sur la table pendant la campagne électorale. Surtout les idées sur la laïcité. Pour nous, ça a été très gagnant, dans le coin », souligne l’ex-politicien. « On n’a rien contre les immigrants. Moi-même, j’ai été une famille d’accueil pour des étudiants étrangers pendant plusieurs années, j’ai travaillé pour des organismes interculturels, mais je me dis : les gens qui viennent ici sont capables de vivre comme nous autres. Quand ils vivent comme nous autres, on n’a aucun problème », ajoute-t-il.

Photo: Francis Vachon Le Devoir Janvier Grondin

Quelque 244 électeurs de Saint-Jules ont appuyé la CAQ lors du dernier scrutin, comparativement à 31 personnes pour le Parti libéral du Québec. À peine six électeurs ont choisi le Parti québécois et cinq, Québec solidaire. « La souveraineté, ça n’a jamais intéressé les Beaucerons. À peu près 80 % de tout ce qu’on produit va aux États-Unis, donc la souveraineté, ce n’est pas une option », mentionne M. Grondin au passage. Le Parti conservateur du Québec et Citoyens au pouvoir ont pour leur part obtenu chacun un seul vote dans Saint-Jules à l’occasion des dernières élections générales.

Les élus locaux n’adhèrent pas pour autant pleinement au programme de la CAQ. En effet, le conseil municipal de Saint-Jules a récemment adopté une résolution contre le registre des armes, que le gouvernement Legault s’est engagé à maintenir. « C’est symbolique », précise la mairesse, Ghislaine Doyon, après avoir invité Le Devoir à s’asseoir derrière un bureau en bois massif. Le local est chargé de crucifix et de portraits d’anciens membres du clergé catholique, dont quelques anciens papes, plus ostentatoires les uns des autres. « Vous êtes dans mon bureau de secrétaire de fabrique », précise-t-elle au bout de quelques minutes d’échanges. « Mon bureau de mairesse est de l’autre côté du couloir. » L’immeuble abrite quelques salles communautaires, mais également les bureaux de la municipalité, d’associations et de la fabrique.

La mairesse, qui a été surprise en pieds de bas par Le Devoir, prie le gouvernement du Québec de favoriser le déploiement d’Internet haute vitesse en plus de moderniser les infrastructures routières et d’aqueducs dans le village. Mme Doyon souhaite aussi voir un dépanneur ouvrir ses portes dans la municipalité. Hormis un bureau de poste, dont seul l’unifolié donnait signe de vie au moment de la visite du Devoir, Saint-Jules ne compte aucun commerce offrant des biens ou des services de première nécessité : station d’essence, pharmacie, banque, caisse ou encore une école ou une bibliothèque. Les habitants peuvent trouver tous ces services à Tring-Jonction. Sept minutes en auto ; 1 h 25 min à pied.

Photo: Francis Vachon Le Devoir Une affiche «Nous embauchons» est posée devant l’usine de Norecob à Saint-Jules. Les voitures passent à côté sans même ralentir.

Ce n’est pas de nature à inciter des personnes à la recherche d’un emploi et les membres de leur famille à s’établir dans le village. « On est trop reculé pour les immigrants », se désole la vice-présidente de Norecob imprimeur, Céline Vallières, qui est désespérément à la recherche de journaliers.

Les efforts de recrutement que son associé Pierre McCann et elle ont déployés au fil des dix-huit derniers mois ont échoué. Une affiche « Nous embauchons » est posée devant l’usine de Saint-Jules. Les voitures passent à côté sans même ralentir. « C’est catastrophique. On n’en a pas de gens ici, qui sont disponibles pour travailler », lance le président de Norecob, Pierre McCann. Le chiffre d’affaires de son entreprise est plombé par la « pénurie » de main-d’oeuvre journalière.

C’est catastrophique. On n’en a pas de gens ici, qui sont disponibles pour travailler.

Même si elles souhaitent renouer avec le marché du travail, des personnes âgées ont décliné des offres d’emploi de la part de Norecob, craignant d’y être rattrapées par le fisc. « Ils sont trop imposés », déplore Mme Vallières.

En plus d’un rehaussement du crédit d’impôt pour les travailleurs d’expérience, l’immigration apparaît-elle comme une des solutions à la pénurie de main-d’oeuvre à envisager ? « C’est difficile, en Beauce », répondent les deux « Gaulois de l’imprimerie », à tour de rôle. En raison de l’absence de services de transport ? « Non, à cause du racisme », laisse tomber Mme Vallières. « Les Beaucerons sont super ouverts… Ouverts à se développer. Mais pas de là à faire des concessions [à de nouveaux arrivants] voulant faire leurs prières », ajoute-t-elle.

N’embauchant pas de journaliers, l’usine voisine, Multi brosses, n’éprouve pas de problèmes de main-d’oeuvre. Le propriétaire, Marcel Paré, regarde avec une certaine appréhension la moyenne d’âge de ses employés grimper. Elle oscille autour de 55 ans. « On y fait attention », assure-t-il au Devoir.

Communauté tricotée serrée

Rencontré devant son domicile de la rue principale, Clermont Roy dit que la « seule phrase qu’[il] n’a pas aimée » de la bouche du premier ministre François Legault depuis sa prise de fonction est celle où il décrivait le pétrole de l’Ouest canadien comme « sale ». « Du “pétrole sale”, j’en ai dans mon pick-up. Ça nous en prend tout le temps », mentionne le camionneur à la retraite, après avoir rentré des bûches dans son sous-sol. Sinon, « ce que Legault prêchait, c’est ce qui me convenait le plus », dit l’homme de 79 ans, qui a passé toute sa vie à Saint-Jules.

La propriétaire d’une entreprise de services comptables, Katy Vachon, se dit satisfaite du changement de garde au sommet de l’État québécois. Elle ne cache pas pour autant l’agacement que lui a causé la décision du gouvernement caquiste de ne pas forcer Hydro-Québec à rembourser la totalité de ses trop-perçus. « En plus, ils viennent d’annoncer une hausse des tarifs », soupire-t-elle pendant que des clients se succèdent au comptoir derrière elle.

En revanche, Mme Vachon souscrit pleinement à l’objectif de l’équipe de François Legault de diminuer temporairement le nombre d’immigrants admis au Québec, tout en renforçant les programmes d’intégration. « Ils sont bienvenus, mais selon nos coutumes. »

Cela dit, le succès de sa communauté « tricotée serrée » de 538 âmes dépend d’une plus grande disponibilité de travailleurs, convient la conseillère municipale. « Tout le monde pourrait avoir plus de revenus si on a plus de main-d’oeuvre », dit-elle.

Janvier Grondin invite à « donner la chance aux coureurs, même s’ils font des erreurs » depuis leur arrivée au pouvoir, il y a cinq mois. Il est persuadé que les élus caquistes gagneront en assurance. « Quand tu vois une dizaine de journalistes, les “Kodak” et les flashes, la première fois, tu shakes dans tes culottes », souligne la figure tutélaire de Saint-Jules.

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