Déceptions à droite après 150 jours de gouvernement caquiste

François Legault photographié le soir de la victoire de la CAQ aux élections générales
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne François Legault photographié le soir de la victoire de la CAQ aux élections générales

Quel bilan dresser des premiers mois du gouvernement de la CAQ ? Est-il à l’image de ce que ses partisans espéraient ? «Le Devoir» est allé à la rencontre de sa base d’hier et d’aujourd’hui. Premier d’une série de trois textes.

Après avoir clignoté à droite pendant des années, la Coalition avenir Québec (CAQ) s’est rapidement installée dans la voie du centre après son arrivée aux commandes de l’État, il y a quelque 150 jours. Ses sympathisants de la première heure demeureront-ils à bord ?

« Si tranquillement pas vite on est capable de s’en aller plus à droite, ce serait bien. C’est bien beau de donner 50 % de notre paye [à l’impôt], mais… » répond Anthony, enivré d’un doux parfum de cuir d’auto. Le Devoir l’a croisé au Salon international de l’auto de Québec. Derrière lui, sa fille se mire dans la carrosserie des cylindrées afin de trouver la plus rutilante du centre de foires de Québec.

Le résident de Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier ne cache pas son appui au projet de troisième lien routier entre les deux rives, que la CAQ a appuyé sans réserve avant d’être appelée à former le gouvernement. En 2022, il jugera l’équipe de François Legault tout d’abord en fonction du progrès accompli dans ce dossier.

Au cœur de l’ADN de la CAQ, il y a l’idée de coalition. [...] Et une coalition, ça rassemble beaucoup de gens.

À l’autre bout du centre de foires, dans la salle des arcades, Karine agite la poussette de son bébé, tout en suivant la voiture de course pilotée par son plus vieux. « Je suis une fille de char ! J’aime ça venir voir les différentes autos », dit-elle. Malgré l’affection qu’elle témoigne pour les jolis bolides, la résidente de Beauport, elle, ne tient pas au troisième lien. « Je n’ai pas besoin de traverser le pont. Je me débrouille », fait-elle remarquer.

Karine ne cache pas ses réticences à l’égard des maternelles 4 ans. « Je trouve que ce n’est pas utile. Ce qui est en place déjà, les CPE, c’est correct », fait-elle valoir.

Investir ou couper ?

La perspective de voir la CAQ, qui a prôné la réduction de la taille de l’État, investir jusqu’à 700 millions de dollars par année dans ce programme en fait sourire plus d’un — à commencer par les anciens adéquistes.

La volonté du gouvernement Legault de garder le privé à l’écart du réseau de la santé et de maintenir le nouveau registre des armes fait aussi grincer des dents ici et là.

Mais c’est probablement le refus du gouvernement de redistribuer la totalité des trop-perçus d’Hydro-Québec qui a choqué le plus l’électorat. Au Salon de l’auto, ils étaient plusieurs, à l’avoir avalé de travers. Message compris, dit-on dans l’entourage du premier ministre, à moins d’une semaine du dépôt du premier budget.

L’animateur de radio — et ex-adéquiste — Éric Duhaime écrivait récemment sur Facebook qu’« en 5 mois, la CAQ [avait] renié au moins 5 de ses engagements importants » : le remboursement des trop-perçus d’Hydro-Québec figurait en tête de liste. Suivent le « refus » de faire de l’exploitation gazière et pétrolière ainsi que le maintien de la hausse de 14 % des frais d’immatriculation des motocyclettes, du registre des armes à feu et du cours Éthique et culture religieuse (ECR). « Trouvez-vous que François Legault s’éloigne de sa base, ceux et celles qui ont voté CAQ, afin de plaire aux bobos du Plateau-Mont-Royal ? » a-t-il demandé.

La CAQ aurait-elle perdu de vue les valeurs de l’Action démocratique du Québec, avec laquelle elle a fusionné en 2012 ? Non, rétorque Christian Lévesque, ex-député adéquiste devenu conseiller en relations publiques. « Pour l’instant, je dirais qu’il y a encore une lune de miel. […] C’est comme si les gens avaient compris qu’on ne pouvait pas tout avoir, mais qu’au moins les changements s’opèrent dans les grands chantiers », dit le stratège. « Je n’ai pas senti du côté des anciens adéquistes qu’ils en étaient offensés. »

Youri Rivest, consultant et analyste stratégique pour la CAQ durant la campagne, juge quant à lui que le parti est dans une position confortable. « Il y aurait peut-être un danger s’il y avait un parti conservateur fort au niveau provincial. […] Mais en ce moment, il n’y a personne. Donc, la CAQ peut vraiment ratisser très large », croit-il.

Un compromis autour de la laïcité

Au Salon de l’auto, plusieurs électeurs semblaient prêts à vivre avec certaines « déceptions »… à condition que la CAQ garde le cap sur l’abaissement des seuils d’immigration et l’interdiction des signes religieux chez les employés de l’État en position de coercition ainsi que les enseignants.

C’est le cas d’André, un père de famille du Lac-Saint-Jean, avec qui Le Devoir a bavardé devant une coccinelle vintage. Il a été déçu par les mesures prises pour protéger le caribou au détriment de l’industrie des pâtes et papiers, dans laquelle il travaille. Le maintien d’un registre des armes « inutile » le désole aussi. Mais François Legault a « tenu son bout dans certains dossiers comme les accommodements », dit-il. « Au lieu d’essayer de plaire à tout le monde, il a gardé une ligne droite. Il l’avait dit, il l’a fait. C’est quand même ça. »

Deux retraités de la région de Québec croisés à l’entrée du salon, Herman et André, tiennent le même discours. Quand on leur demande ce qu’ils souhaitent le plus voir se réaliser d’ici la fin du mandat, ils répondent en choeur « la laïcité ». Ayant bien intégré le discours de la CAQ sur les seuils d’immigration, Herman lance qu’il faut en « prendre moins [d’immigrants], mais en prendre soin ».

Les deux amis refusent d’être décrits comme des électeurs de droite. « Je suis de centre gauche », dit André, tout en précisant qu’il compte « voter Bloc » aux prochaines élections fédérales.

Youri Rivest rappelle qu’« au coeur de l’ADN de la CAQ, il y a l’idée de coalition ». « Et une coalition, ça rassemble beaucoup de gens », conclut-il.

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7 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 15 mars 2019 03 h 57

    Qui est surpris? Pas moi en tout cas. Je m’étonne de la quatité de reculs que ce gouvernement a fait, Ou s’apprète à faire.

    Dans la question des signes religieux dans l’espace public, et le mode de scrutin, guettez l’entourloupette qu’il va sortir.

    Il y a aussi le rapport d’impôtez unique ( Trudeau a dit non et Legault n’en parle plus )

    La ministre responsable de la langue a fait une sortie remarquée ou elle a annoncé ....qu’elle ne ferait rien de plus pour la langue française. Alors que l’on se fait presque insulter à Montréal si on ne parle pas anglais (?)

    Tout comme son opiniâtreté dans certains dossiers, comme par exemple l’histoire des maternelles 4 ans alors que tout les milieux concernés, et en particulier les CPE sont aux abois.

    Tout cela est de bien mauvais augure...

  • Daniel Francoeur - Abonné 15 mars 2019 07 h 43

    Virage à droite du Devoir ?

    Je m'étonne qu'on prenne le temps d'aller rencontrer un animateur de radio-poubelle pour appuyer un article du Devoir. J'ose espérer que le titre de cet article ne réflète pas un positionnement du nouveau conseil d'administration du Devoir. En passant, avez-vous remarqué que la devise du Devoir à été éliminée en douce de la première page du journal: Fais ce que dois! Je pose alors cette question au Devoir: Vous faites quoi?

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 15 mars 2019 17 h 51

      En effet, qui sont ces gourous qui mènent au Devoir?

      L'orientation de ce journal me laisse perplexe.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 15 mars 2019 12 h 42

    Là où le bât blesse avec la CAQ: leurs reculs et leur absence de position sur la question constitutionnelle

    Quand j’entends Legault parler de « péréquation zéro », je me rappelle ses discours d’antan où il pourfendait cet argument de péréquation utilisé par les pro-Canada soumis.

    Legault est entouré d’ex-souverainistes. Moi, je suis de ceux qui pensent que la plupart de ces gens-là vont revenir à leur position antérieure quand ils vont essuyer refus par-dessus du fédéral, quand ils vont se rendre compte que la constitution de 1982 est coulée dans le ciment.

    Legault et les caquistes pratiquent la fuite en avant sur la question constitutionnelle. Le prochain premier ministre de l’Alberta, en mai, prochain veut un référendum pour envoyer la péréquation aux calendes grecques. Legault le sait, lui, que la constitution de 1982 est bétonnée; alors il pratique la fuite en avant.

    Quant aux reculs par rapport à leurs discours dans l’opposition, ils s’accumulent.Les surplus d’Hydro, les frais scolaires notamment.

    D’autre part, je trouve TRÈS décevant leur nouvelle position sur la question de la laïcité dans les écoles privées : autre recul! Les écoles privées ne seraient pas touchées par le projet de loi.Un(e) prof du privé est en position d'autorité comme un prof du public.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 15 mars 2019 14 h 42

    Bref ?!?

    « Après avoir clignoté à droite pendant des années, la Coalition avenir Québec (CAQ) s’est rapidement installée dans la voie du centre après son arrivée aux commandes de l’État » (Isabelle Porter et Marco Bélair-Cirino, Le Devoir)

    Bien qu’elle permet de voir tout autant à droite qu’à gauche, cette « voie du centre » peut, à défaut de signalisation routière adéquate (ou : de positionnement politique espéré), susciter quelques accidents de parcours, parfois, MORTELs !

    De ce qui précède, que retenir ?

    Que les voies de droite ou de gauche demeurent « sûres », mais, celle du centre, dangereuse ou, parfois et avec étonnement, douloureuse si aucun « clignotement » !?!

    Bref ?!? - 15 mars 2019 -

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 15 mars 2019 18 h 24

    « Virage à droite du Devoir ? Je m'étonne qu'on prenne le temps d'aller rencontrer un animateur de radio-poubelle pour appuyer un article du Devoir.» (Daniel Francoeur)

    Je m'étonne de votre étonnement et de la conclusion que vous en tirez.

    L'article en question est un reportage, il résulte d'une enquête journalistique sur un sujet donné, et l'interview que vous critiquez illustre ce sujet-là.

    Le journal ne devient pas un feuillet paroissial, si d'aventure un article de presse rapporte l'interview d'un curé…