Le hidjab revient au coeur de la joute politique québécoise

<p>Tout juste après avoir été nommée ministre responsable de la Condition féminine, Isabelle Charest avait déclaré que le hidjab incarne à ses yeux «l’oppression des femmes».</p>
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne

Tout juste après avoir été nommée ministre responsable de la Condition féminine, Isabelle Charest avait déclaré que le hidjab incarne à ses yeux «l’oppression des femmes».

Les critiques de la ministre Isabelle Charest ont remis le port du hidjab au coeur de la joute politique, mercredi, tout en rappelant à quel point le sujet est polarisant.

Les réactions aux propos de la nouvelle ministre de la Condition féminine ont fusé de toutes parts, mercredi au parlement. « C’est dommage d’entendre des propos qui divisent, de la part de la nouvelle ministre de la Condition féminine », a déploré la députée libérale Paule Robitaille en point de presse, en après-midi, tout en l’invitant à venir rencontrer des femmes voilées « épanouies » et « libres » dans sa circonscription de Bourrassa-Sauvé.

« Arriver en poste et avoir des propos aussi diviseurs sur une question aussi délicate, on a trouvé ça très maladroit de sa part », a quant à lui déclaré le co-porte-parole de Québec solidaire Gabriel Nadeau-Dubois.

La veille, la ministre Charest avait déclaré en réponse à une question en anglais qu’elle voyait dans le hidjab un signe « d’oppression ». Une position qu’elle a maintenue mercredi en ajoutant que « pour les femmes qui doivent le porter et qui se font dicter par la religion de le porter […] c’est un signe d’oppression. Maintenant, je sais qu’il y a des femmes qui décident de le porter. C’est leur choix et je le respecte ».

Or ces nuances n’ont pas satisfait l’opposition. Mercredi, seul le chef du Parti québécois, Pascal Bérubé, n’a pas cherché à se distancer de ses propos. « Je dirais que s’il y a une pression religieuse, s’il y a une contrainte, c’est clair que c’en est un [symbole d’oppression]. »

Une position «personnelle»

Même au sein du gouvernement, on a voulu souligner qu’il ne s’agissait pas d’une position commune. « La ministre […] a exprimé son opinion personnelle hier », a réagi le ministre de l’Immigration, Simon Jolin-Barrette, qui est également responsable de la laïcité. « Le fait de porter des signes religieux, ça appartient aux individus, c’est un choix personnel, et moi, comme ministre responsable de la laïcité, le mandat que j’ai par rapport aux signes religieux, c’est d’interdire le port de tout symbole religieux, de quelque confession que ce soit, pour les personnes en situation d’autorité. »

Plus tôt en matinée, d’autres ministres ont préféré ne pas se rallier publiquement à Mme Charest.

« Moi, personnellement, je n’ai pas à dicter ni aux femmes ni aux hommes comment s’habiller dans l’espace public », a dit la ministre du Tourisme, Caroline Proulx, à l’entrée du caucus mercredi matin.

Quant au premier ministre, François Legault, il a laissé tomber brièvement qu’il n’allait pas « commencer à empêcher des ministres d’exprimer des opinions personnelles » et qu’il « fallait voir selon chaque personne ».

Rappelons que Mme Charest était aux côtés du premier ministre, la veille, lorsqu’elle s’est fait demander ce qu’elle pensait du hidjab en tant que nouvelle ministre de la Condition féminine. « Ce sont des questions que je n’ai pas encore eu le temps de mettre en tête et de verbaliser », a-t-elle d’abord répondu.

Les journalistes lui ont alors demandé si à défaut de cela, elle avait une opinion personnelle sur le sujet. « Ça ne correspond pas à mes valeurs. Pour moi, ce n’est pas une façon pour une femme de s’épanouir », a-t-elle alors avancé. C’est par la suite en réponse à une question en anglais qu’elle a associé le hidjab à « l’oppression ».

Les féministes divisées

Ses propos ont suscité des réactions jusqu’à Ottawa, mercredi. « Pour les femmes qui choisissent de le porter, c’est le signe d’un choix qu’elles exercent ici au Canada. Respectons cela », a affirmé la ministre fédérale de la Condition féminine, Maryam Monsef.

« Je ne peux pas me rallier à une affirmation comme ça », a quant à elle soutenu Marie-Claude Bibeau, ministre du Développement international. « Je comprends qu’il y a certaines Québécoises qui perçoivent ça comme un signe d’oppression, mais en même temps, pour moi, ce qui est fondamental, c’est le droit des femmes de choisir. »

Mais à l’extérieur de l’arène politique, certains n’ont pas hésité à défendre la nouvelle ministre.

« C’est quand même une obligation qui est imposée aux femmes qui doivent cacher leur chevelure lorsqu’elles sont en présence d’hommes qui ne sont pas de leur famille », a fait valoir Diane Guilbault du groupe féministe Pour les droits des femmes du Québec (PDF Québec), soulignant que c’est une position que partageaient des collègues originaires du Maghreb au sein de son groupe. « Une femme peut bien être médecin et dire qu’elle le porte par choix. D’accord. Mais ça n’enlève rien au symbole, à la signification du symbole lui-même », a poursuivi la présidente du groupe né en 2013 d’une scission avec la Fédération des femmes du Québec (FFQ) sur la question du voile, notamment.

À l’inverse, un autre groupe féministe, la Fondation Paroles de femmes, tenait un discours d’une autre nature. « On trouve ça très inquiétant parce que, selon le principe même de la laïcité, il faut que l’État s’abstienne d’interpréter les symboles religieux et de donner son avis », faisait valoir Amel Zaazaa, présidente de ce groupe créé dans la foulée de la charte des valeurs pour représenter les femmes racisées au Québec.

« Les femmes musulmanes qui portent le voile, elles vont se sentir moins en sécurité, ciblées par tous ces débats-là. […] Ce qu’il faut vraiment mettre en lumière, c’est que depuis quelque temps, il y a quand même une société civile qui est en train de dire non à ce débat. »

Avec Hélène Buzzetti

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61 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 6 février 2019 23 h 07

    Bravo madame Charest, de dire tout haut, ce qu’une majorité de Québécois pense tout bas, malgré tous les journalistes qui la bouche en « cul de poule » se fendent d’analyses pour expliquer que vous ne devez pas dire ce que vous avez dit.

    Merci madame la ministre.

    • Raynald Goudreau - Abonné 7 février 2019 13 h 29

      Est-on en train de perdre la liberte de parole...?

    • Yves Lever - Abonné 7 février 2019 13 h 32

      Prenons ausi en compte cet autre article en première page du Devoir, qui rappelle que «l'habit fait le moine» et que le vêtement est très souvent utilisé comme «marqueur idéologique». C'est très évident dans le contexte actuel. À ne pas oublier dans le discours sur la laïcité.

    • Christian Roy - Abonné 7 février 2019 18 h 19

      @ M. Goudreau: perdre la liberté de parole ? Où voyez-vous cela. Tout dépend du contexte dans le quel les choses sont exprimées et le statut de la personne qui parle. On peut se questionner sur l'à-propos de la déclaration de Mme Charest et cela devrait dépasser que l'on soit en accord avec le discours ou non.

      @ M. Lever: Et dire que l'adage plein de sagesse qui est "l'habit NE fait pas le moine"; probablement applicable lorsque les parades superficielles (de notre monde bâti sur l'image plutôt que la substance) ont fait leur temps et que la porte de la classe se referme....une fois le cours commencé.

  • Mario Jodoin - Abonné 7 février 2019 00 h 20

    Les opinions personnelles d'une ministre

    Une ministre de la condition féminine devrait réaliser que ses opinions personnelles seront toujours associées à celles de son gouvernement. Ne pas le réaliser montre un manque de jugement inquiétant.

    • Lise Bélanger - Abonnée 8 février 2019 08 h 53

      Les paroles de Mme Charest, à mon avis, reflète justement la pensée du gouvernement caquiste et sont le suite des promesses de la campagne électorale à ce sujet. Si le gouvernement se dissocie des propos de Mme Charest ce sera par opportunisme et lâcheté.

  • Marie Nobert - Abonnée 7 février 2019 04 h 28

    Des «pleurs» d'ognons jusqu'aux «armes» des «crocodelles»! (sic)

    Occupez-vous de vos «z'unions»! (!) Misère!

    JHS Baril

    Ps. Pas de ps.

  • Claude Bariteau - Abonné 7 février 2019 04 h 35

    Si je comprends bien, Mme Charest a manqué de discrétion et devait plutôt dire que le gouvernement n'a pas à commenter des pratiques religieuses, ce qu'ont fait par contre des parlementaires du PLQ et du PLC.

    Dans ce brouhaha, le ministre Simon Jolin-Barrette a bien campé le problème. Or, l’attention des médias a porté sur le point de vue personnel de Mme Charest et en a fait un sociodrame qui divise alors que l’enjeu est d’élaguer les éléments qui divisent des institutions publiques.

    Du coup, les propos de Mme Charest divisaient et le port du hijab rassemblait. C’est très révélateur des débats à venir et de la couverture médiatique qui s’annonce.

    • François Beaulne - Abonné 7 février 2019 10 h 46

      Vous avez tout à fait raison. Toute cette histoire montée en épingle reflète bien l'intérêt prédominant des médias pour le sensatiionalisme plutôt que pour l'analyse objective des faits et l'information non éditorialisée. C'est à se demander si Trump n'a ps tout à fait tort lorsqu'il s'en prend aux <fake news>. C'est effectivement très préoccupant pour une couverture neutre et objective des débats qui s'annoncent sur le projet de loi que présentera le gouvernement. Ç'est ce genre d'attitude et de comportement des médias qui enflamme les résaux sociaux, et non l'inverse.

  • aneya lafrit - Inscrit 7 février 2019 05 h 33

    Ecoeurant d'entendre des aberrations

    C'est de l'inculture de la part de ces responsables irresponsables qui parlent pour le plaisir de parler et pour se faire distinguer de tout le lot des personnalités.
    Comment , diantre, s'attaquer à la tenue de pudeur sans connaître ce que représente le hidjab qui est loin d'être porté dans des femmes qui ont la FOI qui circule dans leurs veines ?
    Doit-on , sur la lancée de cette ministre qui ne connait RIEN de la 3° religion révélée de nos frères , exiger le type de vêtements et la couleur de leurs dessous ?
    C'est quoi cette révoltante mentalité qui ne sied aucunement à l'image du CANADA , pays rassembleur , pays de paix et d'amour , pays où les humains de toutes confessions vivent côte à côte dans le pays de l'érable ?

    Quand l'inculture vient à manquer , on crée la zizanie entre les citoyens. Et quand on veut briller de mille feux sur le dos de nos semblables , la réaction de cette minisitre dévoile mentalité où le vivre ensemble est exclu.

    Je voudrais que cette ministre se corrige et exprime ses regrets pour de tels propos et demande des excuses à la communauté de pudeur et de dignité.

    • Claude Bariteau - Abonné 7 février 2019 09 h 05

      Selon vous, la révélation devrait permettre de distinguer entre la connaissance et la méconnaissance.

      Comme personne révélée, toute personne dans votre entourage qui ne l'est pas, doit par définition se soumettre à vos vues en s'excusant et se tait à l'avenir pour que vous lui reconnaissiez un début de dignité.

      La culture, hélas, pas innée. Elle est acquise et dire qu'elle fut révélée en témoigne.

    • Gilles Tremblay - Inscrit 7 février 2019 09 h 20

      Ce qui est écoeurant, Madame Lafrit, c'est la manière avec laquelle les islamistes(es) hystériques et fanatiques traitent la femme dans l'islam. C'est pour cette raison, entre autres choses, que ces femmes viennent se réfugier dans une société laïque comme le Québec espérant fuir leurs goujas de maris et mollahs débridés.

    • Gilbert Turp - Abonné 7 février 2019 10 h 31

      La foi ne circule pas dans les veines. Elle loge dans l'esprit.

    • André Joyal - Inscrit 7 février 2019 10 h 38

      @Mme Lafrit: ce qui est «écoeurant» c'est ce que j'ai vu dans un café il y a quelques jours : une jeune musulmane d'à peine 20 ans, avec hidjab jusqu'au nombril au-dessus d'une jupe (djellaba) qui lui allait jusqu'aux pieds. Pourquoi cet accoutrement? Que lui ont enseigné ses parents? Quelle serait ainsi plus «pure» que mes grand-mères, que ma mère, que mon épouse, que ma fille, que ma petite-fille? C'est cela qui m'écoeure moi .
      Les musulmans célibataires qui sont pratiquants seraient-ils comme les Italiens du temps de ma jeunesse? Les Italiennes devaient se marier vierges, les jeunes hommes tentaient alors de compenser leurs frustrations à l'aide des touristes de leur âge. L'italie, oui, a bien changé depuis...Revenons au Québec : pourquoi les musulmanes pratiquantes «à gros grains», comme on disait autrefois des catholiques «mangeux de balustrade», croient que les hommes Québécois ont des pensées lubriques en voyant les formes féminines dans un vêtement normal? Répondez-moi, je vous prie madame, vous qui avez l'écoeurentite trop facile.

    • Jean Duchesneau - Abonné 7 février 2019 13 h 13

      Mme Lafrit, la pudeur de laquelle vous faites référence est-elle fondée sur la croyance que l’homme a peu de contrôle sur ses pulsions sexuelles? Pouvez-vous valider l’avis théologique de l’ulema Mohammad Amin Sheikho dans son livre « Pourquoi le Voile dans l'Islam? » à cet effet?
      https://itunes.apple.com/ca/book/pourquoi-le-voile-dans-lislam/id854535908?l=fr&mt=11
      En voici un extrait:
       « - L’uléma: Le voile cher frère, met l’homme, cet être fort et faible à la fois, à l’abri de la tentation. Parce que les femmes couvertes qu’ils croisent dans la rue ne séduisent pas (elle ne sont des séductrices), parce qu’il est à l’abri de la tentation, il ne se disperse pas. Il se concentre sur un sujet digne d’intérêt, son épouse. Seule susceptible de captiver son attention. Le voile n’est pas nouveau dans la société islamique parce qu’il date de l’apparition de l’islam à Médine, là où Dieu a secouru son noble Prophète (Pbsl) c’est là-bas que le prophète prescrit aux femmes musulmanes de mettre le hijab. »

      Est-ce qu’à vos yeux les rapports de séduction entretenus par les hommes et les femmes occidentaux sont contraires à une morale que vous jugez universelle?

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 7 février 2019 13 h 24

      Je ne crois pas que cette dame prenait une révélation pour critère de la connaissance ou pas de l'islam.