Renvoi d’un lanceur d’alerte: le ministre de l’Agriculture reconnaît son faux pas

Pour dissiper tout malentendu autour d’une possible ingérence politique, André Lamontagne souhaite que le Protecteur du citoyen fasse enquête pour vérifier que le processus ayant abouti au congédiement de l’agronome Louis Robert a été mené dans les règles de l’art.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Pour dissiper tout malentendu autour d’une possible ingérence politique, André Lamontagne souhaite que le Protecteur du citoyen fasse enquête pour vérifier que le processus ayant abouti au congédiement de l’agronome Louis Robert a été mené dans les règles de l’art.

« J'ai fait une erreur. » Le ministre André Lamontagne a soutenu lundi qu'il s'était « mal exprimé » quand il a indiqué avoir autorisé le renvoi du fonctionnaire lanceur d'alerte Louis Robert. Mais sa sortie, de même que son appel à ce que la Protectrice du citoyen fasse enquête, n'ont pas calmé les critiques à son endroit. 

 

« J’admets aujourd’hui avoir fait une erreur en prenant sur mes épaules le poids de cette décision, qui est en réalité une décision administrative », a fait valoir le ministre de l'Agriculture lors d'une conférence de presse consacrée à ce seul dossier. 
 

La semaine dernière, M. Lamontagne était pourtant catégorique: « [Le congédiement de l'agronome Robert] est une décision que j'ai personnellement autorisée […], que j’ai jugé qu’il était important de prendre ». C'est là, dans le « feu de l'action d'un point de presse », que la langue du ministre aurait fourchu. 

 

M. Lamontagne a expliqué lundi qu'il avait été informé par son sous-ministre des conclusions de l'enquête menée autour de l'agronome. Il dit avoir alors posé des questions pour s'assurer que le processus d'enquête avait été « rigoureux et empreint de précaution », une assurance qu'il estime avoir eue. 
 

S'il a par la suite affirmé devant les médias que l'approbation finale du renvoi de Louis Robert était sa décision, c'est à cause de son passé de chef d'entreprise, a affirmé André Lamontagne. « Il m'est arrivé à plusieurs occasions d'aller au bâton pour mes employés », a-t-il indiqué.
 

Sauf que « dans les faits, un ministre n’embauche pas et ne congédie pas de fonctionnaires », a pu constater le ministre dans les derniers jours. « La nature sensible de ce congédiement, lié à la possibilité exprimée que je sois à titre de ministre intervenu personnellement dans ce dossier, a contribué à créer au sein du public un remous important. »
 

Enquête? 

C'est pour dissiper tout malentendu autour d'une possible ingérence politique dans ce dossier qu'André Lamontagne souhaite que la Protectrice du citoyen fasse enquête. Celle-ci a toutefois pleine liberté d'accepter ou pas la demande. Elle n'a pas à confirmer non plus la tenue d'une enquête avant sa conclusion.

 

Le ministre lui suggère néanmoins de s'attarder sur certains éléments: vérifier la rigueur et l'impartialité du processus d'enquête administrative ayant mené au congédiement de M. Robert; confirmer que le ministre n'a pas été impliqué dans cette décision; et s'assurer que le « congédiement ne constitue pas des représailles à la dénonciation » faite par l'agronome à des médias. 

 

La lettre de congédiement de Louis Robert indique qu'il aurait fait preuve d'un « manque de loyauté envers [l']employeur en transmettant un document confidentiel » à des médias. 

 

Le fonctionnaire est à l’origine de la fuite d’un document qui a mené des journalistes à révéler au printemps 2018 l’ingérence du privé dans la recherche scientifique sur les pesticides au Centre de recherche sur les grains (CEROM), financé en majorité par Québec. Avant de se tourner vers les médias, dont Le Devoir, M. Robert avait d’abord dénoncé la situation à l’interne.

 

Son congédiement a soulevé un vif débat sur les protections offertes aux lanceurs d'alerte par la Loi facilitant la divulgation d’actes répréhensibles à l’égard des organismes publics. 

 

Même situation

Louis Robert « aurait dû être réintégré dans ses fonctions le temps que la lumière soit faite » sur le dossier, a fait valoir lundi le député libéral Gaétan Barrette, qui avait demandé la semaine dernière à ce que la Protectrice du citoyen se penche sur le cas Robert. Les péquistes et les solidaires estiment eux aussi que M. Robert mérite d'être réembauché. 
 

Le ministre a répondu à cette suggestion en mettant de l'avant que s'il ne peut congédier quelqu'un, il ne peut pas davantage le réembaucher. 
 

Les partis d'opposition sont autrement demeurés perplexes devant la sortie de M. Lamontagne. « Sur le fond, rien n'a changé », juge la députée solidaire Émilise Lessard-Therrien. Elle demande à la Protectrice de se servir de ce dossier pour « formuler des recommandations » pour renforcer la Loi protégeant les lanceurs d'alerte. André Lamontagne a dit lundi qu'il « pourrait comprendre que la confiance du public envers la Loi puisse être ébranlée » par le dossier Robert. 

 

Gaétan Barrette a pour sa part relevé que « dans la dernière semaine, le ministre a donné quatre versions différentes de sa situation, qui sont toutes contradictoires ». 

 

« Est-ce que la sortie du ministre change quelque chose au dossier? Oui: ça empire la situation », croit quant à lui Richard Perron, président du Syndicat de professionnels du gouvernement du Québec (SPGQ). Il soutient que M. Lamontagne veut surtout « sauver sa face » en demandent à la Protectrice de repasser sur le dossier. « Mais elle est là pour protéger le citoyen, pas le ministre. »
 

Le CEROM sur la sellette

Le ministre Lamontagne a par ailleurs affirmé qu'il n'hésiterait pas à « tirer la plogue » sur le financement que son ministère octroie au CEROM, si ce dernier n'arrive pas à répondre aux attentes de Québec. Suivant les révélations des médias au printemps, le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) a formulé des dizaines de demandes au Centre, qu’il finance à au moins 60 %.
 

Restructuration, embauche d’un directeur scientifique, création d’un comité scientifique, changements au sein du conseil d’administration: le CEROM doit remettre d'ici deux semaines son plan pour répondre aux préoccupations de Québec.  « C'est un organisme indépendant avec un conseil d'administration. Par contre, je pense qu'à la hauteur qu'on contribue, on est en mesure de les inviter à avoir certains comportements et à poser certains gestes », affirme le ministre.

 

M. Lamontagne a aussi exprimé ses réserves sur la position du président du conseil d'administration du CEROM, Christian Overbeek — qui est également président des Producteurs de grains du Québec — par rapport aux effets des pesticides de la famille des néonicotinoïdes. M. Overbeek a notamment écrit dans Le Devoir que les « néonics ne tuent pas les abeilles », ce qui contredit le consensus scientifique mondial et les recherches du CEROM. 

 

« Il faut qu'on m'explique le bien-fondé [de cette opinion], a indiqué le ministre. J'ai pu prendre connaissance de certaines déclarations passées [de M. Overbeek]. J'ai pris acte que le centre a mis ce monsieur à la tête du c.a., mais comme vous, je me pose des questions et je les transmets aux gens du ministère qui doivent s'entendre avec le CEROM » pour son financement. 

 

M. Overbeek n'a pas souhaité commenter la situation lundi. Dans un communiqué émis dimanche par les producteurs de grains, il réitérait qu'il « est parfaitement légitime que des représentants de notre secteur siègent » sur les c.a. des centres de recherche privée, puisqu'ils seront ultimement les utilisateurs des « découvertes scientifiques qui y sont réalisées ». « Cette réalité n'affecte en rien l'indépendance des chercheurs. »

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