L’art abstrait mis en valeur à la résidence du premier ministre

Les tableaux nouvellement installés dans l'appartement de fonction du premier ministre, à Québec
Photo: Francis Vachon Le Devoir Les tableaux nouvellement installés dans l'appartement de fonction du premier ministre, à Québec

La porte de l’ascenseur réservé à la famille primoministérielle s’ouvre au 16e étage de l’édifice Price. C’est le branle-bas dans le vestibule. Des employés du Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ) accrochent minutieusement Tacalamine de Jacques Hurtubise au mur de pierres. Le niveau à bulle donne sa bénédiction. Ils font un pas de recul. Explosion de couleurs à l’entrée de la résidence officielle du premier ministre.

« Ça dit : on est modernes. Ça dit : on est ouverts », lance la conjointe de François Legault, Isabelle Brais.

À l’intérieur, la toile Il y eut un blanc, aussi de Jacques Hurtubise, accapare le regard de ceux qui jettent un oeil dans la pièce principale de l’appartement de fonction, dans laquelle une salle à manger et un salon ont été aménagés.

Au mur opposé, la pièce No 13 de Kittie Bruneau triomphe avec l’éclat du soleil d’hiver, au-dessus d’un buffet. Mme Brais l’avait aperçue à l’intérieur du bureau du directeur de cabinet du premier ministre. Conquise, elle l’a choisie pour donner vie à son pied-à-terre dans la capitale.

L’acrylique sur toile noir et blanc « permettait d’équilibrer le salon, avant de placer des pièces qui allaient faire des souffles », explique la conservatrice de la collection Prêt d’oeuvres d’art au MNBAQ, Maude Lévesque. Elle a accompagné le couple Legault-Brais dans le choix des oeuvres qui ornent aujourd’hui les appartements du chef du gouvernement dans l’édifice Price ainsi que dans l’édifice Honoré-Mercier, à Québec.

À l’instar d’autres mandataires de l’État — le président de l’Assemblée nationale, son secrétaire et les chefs d’opposition, par exemple —, le premier ministre peut décorer son bureau en réquisitionnant des oeuvres de la collection permanente du MNBAQ. « Privilège du prince », il peut aussi se tourner vers lui pour décorer la résidence officielle.

Photo: Francis Vachon Le Devoir La toile «Il y eut du blanc», de Jacques Hurtubise

« C’est un immense privilège », souligne Mme Brais, qui s’est vu remettre un double des clés de l’édifice Price après la victoire électorale de la Coalition avenir Québec.

La transition au sommet de l’État québécois a été l’occasion de rajeunir quelque peu la pièce principale de la résidence, qui est fenestrée sur trois côtés, en la dépouillant du papier peint, des rideaux et des tentures qui l’alourdissaient.« C’est la première fois aussi qu’on a un espace aussi accueillant pour des oeuvres d’art, fait remarquer Mme Lévesque. Avant, c’était propice à l’art ancien à cause du décor. On n’aurait pas pu arriver avec une pièce comme celle de Jacques Hurtubise, parce que cela aurait été un peu déstabilisant. »

À coup d’oeuvres d’art abstrait, Mme Brais a voulu créer « une ambiance de joie, de sensibilité », dans le logement prêté par l’État. Pour y arriver, elle a aussi fait appel aux pièces No 78-249 de Louise Robert, Drift de Rita Letendre et à la série d’acryliques Paquet de nerfs de Monique Regimbald-Zeiber.

« Tu ne peux pas rester insensible. Tu regardes cela et tu es tellement de bonne humeur. L’art rend heureux », soutient Mme Brais, tout en pointant la pièce Il y eut un blanc.

« Avec ce mouvement-là, Hurtubise crée quelque chose de tellement fort », dit la grande amatrice d’art contemporain, les yeux brillants.

« Pas de kitch »

L’ancien directeur du MNBAQ, John R. Porter, qualifie le choix fait par le couple primoministériel d’« articulé », voire, à différents égards, d’« audacieux ». « Il n’y a pas de kitch là-dedans », résume-t-il. Le spécialiste note une forte représentation d’artistes émergents et de femmes parmi les artistes choisis. « C’est politique », est-il d’avis.

L’historien de l’art Laurier Lacroix constate un intérêt net pour les oeuvres contemporaines. « Il y a bien sûr quelques classiques, bien reconnus du marché et de la critique, comme Bellefleur, Daudelin, Letendre, Sullivan, Hurtubise, Goodwin, mais aussi des oeuvres qui représentent un goût plus personnel, comme Lasnier, Bruneau et Louise Robert. »

En gagnant son bureau, le premier ministre peut admirer la verdure luxuriante des toiles de Marc-Aurèle Fortin. « Il y a peut-être une sensibilité écologique », avance M. Porter. M. Legault semble encore une fois privilégier la nature avec l’huile J’herborise d’Alfred Pellan, que l’on retrouve accrochée au-dessus de l’un des fauteuils. La toile a accompagné pendant quelques jours le mystérieux Code No 2 de Charles Gagnon. Celui-ci n’a cependant pas réussi à gagner le premier ministre. « Pour son bureau, l’image est plus conservatrice », constate Laurier Lacroix.

À l’instar de ses prédécesseurs, le premier ministre accorde une place de choix à la nordicité dans son bureau principal, ouvrant ses portes à la sculpture Chasseur s’attaquant à un morsede Charlie Inukpuk et à Surfer sur le Web, pour une abeille, de Mattiusi Iyaituk. « On remarque les oeuvres inuites de service, mentionne M. Lacroix. On n’est pas encore passé aux artistes issus des communautés autochtones et des minorités visibles. »

« Là où c’est le plus significatif, c’est toujours dans le bureau même du premier ministre et dans la salle de réunion. Ça, généralement, ce sont les tableaux les plus forts sur le plan de ce qu’ils veulent déclarer ou affirmer », rappelle John R. Porter.

Le choix des oeuvres n’a pas été guidé par des considérations politiques, soutient Isabelle Brais. Cela dit, « François est le premier ministre de tous les Québécois », souligne-t-elle.

Les choix de Mme Brais tranchent avec ceux qu’ont faits les premiers ministres jusqu’ici. D’ailleurs, celle-ci attendait avec une certaine appréhension la réaction de son conjoint, qui était à l’extérieur durant l’installation des oeuvres qu’elle a choisies. « J’ai des Hurtubise, rien de trop beau. J’avoue que je suis gâté », a lancé M. Legault dans une entrevue radio le lendemain matin.

John R. Porter met en garde les personnes autorisées à faire un emprunt dans la collection nationale contre tout « attachement particulier » à une oeuvre. Le retour de pièces ne s’effectue pas toujours sans douleur. « Les gens s’accrochaient tellement à tel ou tel tableau que [certains] s’organisaient pour garder l’oeuvre plus longtemps », relate-t-il.