Ottawa «déçu» par la décision de Québec

La cible de 40 000 est «transitoire», a confirmé Simon Jolin-Barrette mardi.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne La cible de 40 000 est «transitoire», a confirmé Simon Jolin-Barrette mardi.

Le gouvernement Legault a mis la table mardi à un premier choc avec Ottawa en confirmant sa volonté de réduire de près de 24 % ses seuils d’immigration. Une décision qui « déçoit » le fédéral, avec qui Québec devra négocier ce dossier.

Après avoir martelé pendant deux ans qu’il fallait réduire à 40 000 le nombre d’immigrants admis au Québec, François Legault est passé aux actes mardi. Le Plan d’immigration du Québec pour 2019 confirme l’objectif d’accueillir 40 000 personnes immigrantes, soit environ 13 000 de moins qu’en 2018.

Si Ottawa accepte le plan de Québec, les cibles d’accueil seront proportionnellement revues à la baisse dans les trois catégories d’immigration. Cette « réduction se veut temporaire », selon le ministre de l’Immigration, Simon Jolin-Barrette. Les objectifs à plus long terme seront déterminés lors de la consultation sur le prochain plan triennal (2020-2022).

Québec espère donc accueillir 23 450 immigrants économiques en 2019 — c’est la seule catégorie sur laquelle la province a le contrôle. Ce serait environ 7000 personnes en moins par rapport à 2018, cela dans un contexte de pénurie de main-d’oeuvre.

Pour les deux catégories gérées par le fédéral, les nouveaux seuils seraient de 8900 immigrants pour le programme de réunification familiale et un peu moins de 7000 pour les réfugiés.

La proportion de personnes immigrantes connaissant le français au moment de leur admission s’établira à environ 41 %, souligne le document du gouvernement.

« Devant les difficultés d’intégration qu’éprouvent un grand nombre de personnes immigrantes, il faut prendre les moyens pour favoriser leur établissement durable au Québec, a justifié le ministre Jolin-Barrette. Cela implique une réelle volonté de mieux franciser, de mieux accompagner chaque immigrant dans leur intégration […] et de s’assurer de répondre aux besoins du marché du travail. »

En campagne électorale, François Legault résumait l’approche de cette manière : « en prendre moins, en prendre soin ».

« Face à la pénurie de main-d’oeuvre », le ministre fédéral des Affaires intergouvernementales, Dominic Leblanc, s’est dit « déçu » de l’annonce des caquistes. Le premier ministre Trudeau avait aussi confié plus tôt ne pas être « sûr que ce soit le meilleur moment pour réduire le nombre » d’immigrants.

Simon Jolin-Barrette — qui a affirmé que ce plan a été « écrit à l’encre du courage » — ne cache pas que le gouvernement fédéral est « préoccupé par cette baisse des seuils ». Mais il soutient avoir « senti une réelle ouverture et volonté de collaborer avec le Québec. Je les invite à poursuivre dans cette voie. »

Dominic Leblanc a aussi fait état de sa volonté de « continuer la discussion » avec Québec. Mais il est trop tôt pour dire si Ottawa acceptera le changement demandé. Dans les faits, le fédéral pourrait théoriquement refuser d’envoyer moins de réfugiés ou d’immigrants en réunification familiale.

En coulisses, on reconnaît toutefois que ce serait une forme « d’option nucléaire ». « La collaboration entre le Québec et le gouvernement du Canada en matière d’immigration est très importante pour nous », a souligné Dominic Leblanc mardi.

Accord

« Les paramètres établis par le plan d’immigration 2019 sont conformes à la volonté des Québécois, qui l’ont clairement exprimée le 1er octobre dernier », a argumenté le ministre Jolin-Barrette. François Legault a souvent dit en campagne qu’un mandat fort forcerait le fédéral à respecter son plan.

Mais il n’y a pour le moment aucune garantie en ce sens, a reconnu son ministre mardi. L’Accord Canada-Québec, qui régit le partage des compétences entre les deux paliers en matière d’immigration, indique que le « Canada établit chaque année les niveaux d’immigration pour l’ensemble du pays, en prenant en considération l’avis du Québec sur le nombre d’immigrants que ce dernier désire recevoir ».

Mais il mentionne aussi que « le Québec s’engage à poursuivre une politique d’immigration » visant à « recevoir un pourcentage du total des immigrants reçus au Canada égal au pourcentage de sa population par rapport à la population totale du Canada ».

Or, avec un seuil d’accueil à 40 000 personnes, le gouvernement Legault recevrait en 2019 quelque 12 % des immigrants arrivant au Canada. La cible fédérale pour 2019-2020 est de 330 800 personnes. La population québécoise représente 23 % de la population canadienne.

Simon Jolin-Barrette ne pense pas que son gouvernement soit en train de contrevenir à l’Accord. « Il n’est aucunement question de rouvrir l’entente, a-t-il dit mardi. L’entente Canada-Québec demeure et les montants [transferts fédéraux en matière d’immigration] sont garantis dans le cadre de l’entente Canada-Québec. Et d’ailleurs, le gouvernement fédéral m’a écrit une lettre à ce sujet-là, et nous avons une compréhension commune à l’effet que le minimum que nous pouvons avoir, c’est 490 millions pour cette année. »

Cruelle

« Le gouvernement vise à priver des milliers de familles québécoises qui attendaient, parfois depuis plusieurs années, de revoir un parent ou leurs enfants », a dénoncé la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées ou immigrantes. Elle qualifie de « politique cruelle » cet « acte sans précédent dans les politiques d’immigration du Québec ».

Les libéraux fédéraux craignent aussi qu’une réduction de l’accueil en réunification familiale crée « un système à deux vitesses, où les familles québécoises sont réunies moins vite qu’au Nouveau-Brunswick ou en Ontario. Ce n’est sûrement pas l’idéal », a fait valoir M. Leblanc.

Porte-parole de l’opposition officielle en matière d’immigration, Dominique Anglade juge que « la proposition qui est faite va à l’encontre des besoins en pénurie de main-d’oeuvre ». Mme Anglade a notamment relevé que « la réunification familiale fait partie d’un modèle d’intégration ».

Le Parti québécois a pour sa part critiqué le « manque d’ambition » du gouvernement en matière d’accueil d’immigrants francophones, alors que Québec solidaire estime que le gouvernement Legault joue avec la « destinée de dizaines de milliers de personnes pour obtenir des gains politiques ».

13 commentaires
  • Pierre Deschênes - Abonné 5 décembre 2018 01 h 53

    Les oreilles de la radio

    J’ai entendu hier (mardi) à la radio les conclusions surprenantes d’un sondage mené auprès d’entrepreneurs québécois révélant que seulement 18% d’entre eux seraient prêts à embaucher un immigrant, préférant engager des jeunes pour les former à l’interne, ou encore, ramener des retraités au travail. Révélations surprenantes qui jettent un regard nouveau sur le phénomène de la fameuse « pénurie » de travailleurs vue sous l’angle de patrons et de chambres de commerce qui réclament à hauts cris toujours plus d’immigrants.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 5 décembre 2018 14 h 46

      En effet, il y a actuellement au Québec un mantra (qui commence cependant à être démasqué) à l’effet que le Québec a absolument besoin de plus d’immigrants. Aucunement prouvé. Si au moins nous réussissions à intégrer tous ou presque tous les immigrants au Québec francophone, ce pourrait à la limite être acceptable d’accueillir plus d’immigrants, mais plus de la moitié de ceux-ci ne s’intègrent pas à la majorité francophone, alors on se tire dans le pied en augmentant inconsidérément le nombre d’immigrants.

      On prend exemple que dans une région on manque de tel type de travailleurs (parce qu’on ne les paye pas assez ou qu’on n’a pas préparé la relève) pour dire qu’il faut aller chercher des travailleurs dans d’autres pays. Pourquoi ne pas former ici nos gens en conséquence, les médecins et les infirmières par exemple, ou les techniciens qu’on désire ?

      De plus, l’immigration incontrôlée de personnes sans grandes compétences ne résulte qu’en une diminution des salaires des faibles salariés, comme il a été amplement observé et démontré aux États-Unis. Et cette diminution se répercute aussi à la baisse sur l’ensemble des salaires. On sait alors pourquoi les entreprises y sont favorables.

      À qui profite l’immigration ?


      En 2010 : "Le Québec comptait 370,000 chômeurs (dont 70,000 immigrants) et 266,000 assistés sociaux aptes au travail (dont 66,000 immigrants)". Les immigrants comptaient pour 25 % des chômeurs et 25 % des assistés sociaux aptes au travail. De quoi faire réfléchir, car actuellement le taux de chômage des immigrants est encore le double de celui de l’ensemble de la population..

  • Yvon Pesant - Abonné 5 décembre 2018 05 h 59

    Navigation à vue

    « Où allons-nous? », se demande-t-on.
    « On verra. », nous répond-on.

    Il en va de la gestion des gens comme de la gestion de l’argent me semble-t-il. On ne connaît pas encore la direction qui sera prise.

    Le capitaine mouille son index et lève son bras en l’air pour savoir d’où vient le vent.

    • David Cormier - Abonné 5 décembre 2018 10 h 49

      Votre texte est très joli, mais ça ne me semble pas vraiment refléter la réalité. Il me semble plutôt que le Québec est heureusement dirigé enfin par un chef qui sait où il s'en va, contrairement à ce qu'on avait au cours des 15 dernières années. Comme d'autres l'indiquent dans les commentaires, 85 % des immigrants s'installent à Montréal et seulement 18 % des employeurs disent vouloir embaucher des immigrants et préconisent plutôt l'embauche de jeunes à former à l'interne. Aussi, la très vaste majorité des immigrants arrivés ces dernières années n'apprennent pas le français. En quoi le maintien du seuil à son niveau actuel ou son augmentation à 60 000 et plus comme le suggéraient les libéraux de Couillard serait-il bénéfique pour le Québec? Il n'y a pas plus aveugle qu'une personne qui refuse de voir.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 5 décembre 2018 14 h 37

      Le taux de chômage chez les immigrants est deux fois plus élevé que pour l’ensemble de la population au Québec. Quelles qu’en soit les raisons, il y a quelque chose qui cloche dans l’immigration au Québec, et ce n’est pas en augmentant l’immigration qu’on va régler le problème.

  • Alain Lavallée - Abonné 5 décembre 2018 08 h 03

    Accueillir moins, accueillir mieux et 4e révolution industrielle

    Les faits nous disent que hausser actuellement le seuil d’immigration au Québec serait une mauvaise réponse à un problème réel.

    Pourquoi ? La crise de l’emploi est un problème criant particulièrement en région. Or, en 2017, environ 85 % des immigrants se sont installés dans la grande région de Montréal. Trente ans plus tôt, c’était 87 %. Même si depuis 1990, les énoncés politiques du gouvernement du Québec affirment que l’accent doit être mis sur la régionalisation de l’immigration, rien n’a changé, depuis trois décennies. Constat d’échec.

    Dans l’état des politiques et pratiques d’immigration actuelles, des résultats obtenus, hausser le seuil d’immigration ne réglerait pas la pénurie de main-d’œuvre que connaissent nombre de régions du Québec.
    De plus toute réflexion et décision sur les seuils d'immigration se doit de prendre en compte la 4e révolution industrielle qui se pointe. L’intelligence artificielle, l’automatisation, l'internet des objets vont bouleverser le marché de l’emploi. Au Canada cela toucherait environ 25 % des emplois au cours de la prochaine décennie, comme je l'ai montré dans le texte: : "Immigration: hausser ou diminuer ?""
    https://quebec.huffingtonpost.ca/alain-lavallee/immigration-quebec-canada-hausser-ou-diminuer_a_23565931/

    Quant on parle de recourir à l'immigration, ce n,est pas un outil pour régler un problème à court-terme, mais c'est l'accueil d'êtres humains, c'est entrer en relation à long terme
    pour le long-terme

  • Denis Paquette - Abonné 5 décembre 2018 08 h 55

    peut on parler de d'autre chose que d'argent

    ce pourrait-il que les objectifs du Québec ne soient pas seulement économiques, est ce que le federale est capable d'avoir d'autres visions
    qu'économiques,, voila la pensé québécoise peut être en avons nous mare d'etre traité en valet, un peuple c'est plus que ca, , meme si ca importe peu a beaucoup de canadiens, le Canada a beau d'être grand et riche, la culture de refugiés économiques ne nous émeu pas, nos ancêtres en ont vus d'autres

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 5 décembre 2018 14 h 57

      Sous l’angle économique, il faudra bien un jour revoir le rationnel de nos politiques d’immigration. Selon un rapport relativement récent de l'Institut Fraser, les immigrants sont un fardeau fiscal de 20 G$ par année pour le Canada, la valeur des services qu’ils reçoivent du gouvernement étant beaucoup plus élevée que les impôts qu’ils paient». Selon leurs estimations, un immigrant coûterait en moyenne environ 6000 $ par an aux contribuables canadiens.

      (http://www.radio-canada.ca/regions/colombie-britan )

      Proportionnellement, l’immigration serait donc un fardeau de 4G$ par année pour le Québec.

  • Denis Mazerolle - Abonné 5 décembre 2018 09 h 31

    Quel est le rationnel?

    Difficile à comprendre l'empressement stratégique à réduire l'immigration au Québec dans le contexte de déficit démographique québécois, de population viellissante, de concessus patronal/syndical pour combler les besoins cruels de main d'oeuvre et éviter le ralentissement de notre économie, sans oublier que l'on va diminuer le pouvoir politique du Québec au Canada simplement par la démographie... C'est une décision populiste à court terme qui ne sert qu'à répondre à la base électorale de la CAQ et des sondages. Ça ne veut pas dire que c'est dans l'intérêt des Québecois sur le moyen et long terme. L'avenir nous le dira.