Eric Kierans (1914-2004) - Le Québec perd un autre artisan de la Révolution tranquille

Québec — Avec le décès d'Eric Kierans hier à 90 ans, le Québec a perdu un autre des artisans les plus actifs de la Révolution tranquille.

Pourtant, personne n'aurait parié que cet Anglo-Québécois, issu du milieu des affaires et président de la Bourse de Montréal, allait se révéler un homme de gauche et un des moteurs de l'émancipation économique des Québécois.

Ce montréalais d'origine irlandaise, décédé dans un hôpital de la métropole après une longue maladie, semblait tout désigné pour s'illustrer dans le monde des affaires. Diplômé en économie de McGill, M. Kierans avait dirigé plusieurs entreprises avant d'enseigner l'économie à McGill et de présider la Bourse de Montréal, au début des années 1960, au moment où le gouvernement de Jean Lesage faisait entrer le Québec dans l'ère moderne.

En mai 1963, Paul Earl, ministre du Revenu dans le gouvernement Lesage, meurt lors d'un voyage en Irlande.

Jean Lesage recrute alors le président de la Bourse de Montréal, Eric Kierans. Il le nomme ministre du Revenu, puis l'invite à se porter candidat libéral dans le comté de Notre-Dame-de-Grâce pour succéder à Earl. Eric Kierans est facilement élu lors de l'élection complémentaire du 25 septembre 1963 dans ce bastion libéral.

À la surprise de plusieurs, le nouveau ministre entre rapidement dans les rangs des progressistes du cabinet Lesage. Il devient un des principaux alliés des René Lévesque et Paul Gérin-Lajoie.

«Chaque citoyen a droit à un niveau de vie décent et aux soins médicaux dont il a besoin», déclare le nouvel élu peu après son assermentation comme ministre.

Le nouveau ministre maîtrise très mal le français, mais il suit des cours intensément et se lève tôt le matin pour parfaire son apprentissage et se familiariser avec la langue de Molière.

M. Kierans est également convaincu que le progrès passe par la libération économique des Québécois et que la création d'une caisse de retraite publique est une des solutions pour atteindre cette fin.

À cette période, le gouvernement québécois devait passer par un syndicat financier anglophone pour obtenir le crédit nécessaire à ses projets. Grâce au travail de Kierans, de René Lévesque et de certains hauts fonctionnaires comme le conseiller financier Jacques Parizeau, le monopole exercé par le syndicat financier est finalement brisé, et le gouvernement québécois passera par plusieurs maisons de courtage pour obtenir un crédit à meilleur coût d'intérêt.

De plus, toujours sur les suggestions de Kierans et de Lévesque, Québec annonce au printemps 1964 la création d'une future caisse de retraite publique et universelle, à laquelle contribueront tous les Québécois.

Mais en juin 1966, un autre coup de tonnerre politique bouleverse le Québec. Le gouvernement dirigé par Jean Lesage est battu par l'Union nationale de Daniel Johnson (père). Les libéraux ont obtenu 170 000 voix de plus que leurs rivaux, mais une répartition capricieuse de la carte électorale donne 56 sièges à l'Union nationale contre 50 aux libéraux.

Député de l'opposition, Eric Kierans devient président de la Fédération libérale du Québec. Le parti de Jean Lesage est à la recherche d'un programme politique pour l'avenir du Québec et René Lévesque prépare une solution nouvelle: un Québec souverain économiquement associé au reste du Canada.

Cette fois-ci, Eric Kierans ne peut pas suivre son grand ami sur les chemins nationalistes. Il fera tout en sorte qu'au congrès libéral d'octobre 1967, la proposition de René Lévesque sera rejetée par la majorité des délégués libéraux. René Lévesque et les nationalistes quittent le PLQ qu'ils combattront désormais avec acharnement.

Mais Eric Kierans s'ennuie dans l'opposition à Québec. En 1968, il accepte l'offre de Pierre Elliott Trudeau d'oeuvrer sur la scène fédérale, se fait élire dans une circonscription de Laval, puis sera ministre des Postes et des Communications dans le cabinet fédéral.

Mais en 1972, il abandonne la politique pour retourner à l'enseignement, aux universités McGill et Dalhousie.

Le Parti québécois prend le pouvoir pour la première fois en 1976. René Lévesque et le nouveau ministre des Finances Jacques Parizeau ont la mémoire longue. Il nomme en janvier 1977 Eric Kierans au conseil d'administration de la Caisse de dépôt et de placement, un organisme que Kierans avait contribué à créer avec eux dans les derniers mois du gouvernement Lesage.

Mais au référendum de mai 1980 sur l'avenir du Québec, le vieil antagonisme renaît entre Kierans et les dirigeants péquistes. M. Kierans démissionne avec fracas du conseil d'administration de la Caisse quelques semaines avant le jour du vote référendaire, affirmant que le ministre des Finances a la mainmise sur l'institution.

Au-delà de leurs divergences sur la question nationale, Eric Kierans et René Lévesque ont constitué de 1963 à 1966 une remorque qui a permis la poursuite du Québec sur la voie du progrès.

Ce «duo baroque», selon l'expression du biographe Pierre Godin, mettait en vedette le millionnaire anglophone rangé du West-Island et le bouillant nationaliste brouillon originaire de la Gaspésie, que rien ne paraissait réunir, mais qui ont travaillé ensemble à l'intérêt du Québec et des Québécois.

M. Kierans est né le 2 février 1914 à Montréal.

Le premier ministre canadien Paul Martin a partagé sa «tristesse» après avoir appris le décès de M. Kierans.

«Peu de Canadiens ont allié leur passion pour le Canada, leur dévouement pour l'intérêt public et leur engagement à légard de la justice sociale et économique avec autant de détermination qu'Eric», a indiqué Paul Martin dans un communiqué.