L’île d’Orléans s’inquiète des projets routiers de la CAQ

Le gouvernement québécois a adopté une loi en 1935 afin de protéger le patrimoine de l’île d’Orléans alors menacé par le trafic automobile.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Le gouvernement québécois a adopté une loi en 1935 afin de protéger le patrimoine de l’île d’Orléans alors menacé par le trafic automobile.

C’est maintenant clair : le gouvernement de François Legault n’exclut pas de faire passer le troisième lien par l’île d’Orléans. Sur place, on commence à peine à mesurer les implications d’un tel projet.

« On a été élevés en se faisant dire que l’île, c’était différent, c’était beau, c’était patrimonial, lance le préfet de l’île d’Orléans, Harold Noël, lors d’un entretien jeudi. Il ne faut pas, pour de quelconques fins, tasser ça. »

La veille, tous les élus de l’île avaient discuté, en réunion, des plus récents propos du ministre des Transports, François Bonnardel. Ce dernier avait annoncé que le projet du troisième lien routier et la réfection du pont seraient étudiés conjointement. La première pelletée de terre, a-t-on promis, se fera d’ici la fin du mandat.

Depuis que le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) a pris la décision de construire le lien routier à l’est de Québec et nulle part ailleurs, cela le rapproche beaucoup du pont de l’Île-d’Orléans, qui doit être remplacé. Pour le ministère, il s’agit dès lors de faire d’une pierre deux coups.

Troisième lien ou pas, les habitants de l’île sont pressés de voir leur pont remplacé. Le maire Noël, qui est également maire de Sainte-Pétronille, souligne qu’il a été rassuré d’entendre M. Bonnardel dire que le nouvel ouvrage serait construit entre 2021 et 2024. Vieux de plus de 80 ans, le pont à deux voies a atteint sa durée de vie utile depuis près de dix ans. Plusieurs automobilistes en ont même peur.

On l’a oublié, mais sa construction en 1935 avait entraîné une prise de conscience de la valeur du patrimoine au Québec. La même année, le gouvernement libéral de Louis-Alexandre Taschereau avait adopté la Loi concernant l’île d’Orléans afin de préserver les attributs ruraux du territoire désormais menacé par le trafic automobile. C’est dans le moule de cette législation que sera développé le concept d’arrondissement historique dans les années 1960.

Où pourrait-il passer ?

Le maire Noël, dont la famille est présente sur l’île depuis onze générations, prévient qu’on ne pourra pas faire n’importe quoi sur le territoire. « L’île d’Orléans est un arrondissement historique, et c’est évident qu’on est chatouilleux sur ça. »

La valeur patrimoniale de l’île d’Orléans découle d’abord de son parc immobilier, qui comprend plusieurs églises et maisons du Régime français. Le territoire orléanais se distingue également par ses paysages agricoles et sa valeur de symbole pour les descendants de 300 familles souches établies au Canada dans le courant du XVIIe siècle.

Mais encore, quelle forme pourrait prendre le raccordement du troisième lien à l’île ? « Il y a 172 options qui pourraient être analysées, mais pour nous, c’est évident, il ne faut pas toucher à l’intégrité de l’île », poursuit le maire Noël.

Photo: Francis Vachon Le Devoir «L’une des seules possibilités qu’on voit en ce moment, c’est de passer en dessous de l’île. Ça, si c’est bien fait, on va bien réagir», dit le maire de l’île, Harold Noël.

Certains se demandent si le troisième lien ne pourrait pas longer la côte ouest de l’île, sur le rivage. On parle aussi d’un tunnel que les gens emprunteraient une fois le nouveau pont de l’île traversé. C’est manifestement l’option que préfère le maire. « L’une des seules possibilités qu’on voit en ce moment, c’est de passer en dessous de l’île. Ça, si c’est bien fait, on va bien réagir. »

Quant à l’idée d’une grande route traversant l’île vers Lévis, « ça ne passera pas », croit-il. « Notre réseau routier ne peut pas endurer ça. Il ne faut pas arriver avec une desserte qui va multiplier par deux le nombre de voitures qui vont venir. »

À l’heure actuelle, une seule route permet de traverser l’isle de Bacchus du nord au sud : la route Prévost, qui permet d’accéder au pont actuel. Les deux autres sont fermées l’hiver.

Le resto-pub L’O2 L’île est situé sur le bord de cette route. Entre deux services aux tables, la serveuse, Céline Paquette, a bien voulu partager ses impressions sur le projet. « Ce ne serait pas une bonne chose pour l’île. Ça enlèverait tout le charme », dit-elle. « Moi la première, je la défendrais. » Un client assis au bar semblait du même avis. « Impossible », dit-il.

Originaire de Montréal, Mme Paquette est venue s’installer à l’île il y a une dizaine d’années. Avant cela, elle venait y visiter sa grand-mère chaque année. « Les gens viennent ici pour le cachet. Il n’y a aucune chaîne ici à part la station-service et la pharmacie. »

Mais tous ne l’entendent pas ainsi. La patronne du restaurant, Sonia Daudignon, pense que ce serait super. « L’île serait beaucoup moins isolée l’hiver », dit-elle spontanément. Et le cachet ? Y perdrait-il ? « Non, pourquoi ? Le cachet, ça se préserve. Ce n’est pas un problème. C’est grand, quand même. […] Nous, comme commerçants, c’est sûr qu’on ne dira pas le contraire. »

Un symbole

Pour les défenseurs du patrimoine, tout cela est évidemment très inquiétant. L’historien Pierre Lahoud, qui vit à l’île depuis 40 ans, craint le pire. « L’île, c’est un symbole. Dans l’imaginaire des Québécois, c’est exceptionnel, c’est unique. »

Pas de doute, dit-il, Félix Leclerc se retourne dans sa tombe. L’historien et photographe craint particulièrement que le troisième lien longe l’île à partir des berges à l’ouest (avec une voie de raccordement vers le pont, par exemple). « Ça serait catastrophique, parce qu’on est sur le bord de l’eau. Ce serait pire parce que là, on vient bloquer carrément le paysage. » Il songe par exemple aux panoramas comme celui de la rue Horatio-Walker, à Sainte-Pétronille, où la vue s’étend de Lévis jusqu’au mont Sainte-Anne. « Là, il n’y aurait plus de villégiature. Tout ce qu’on verrait, c’est une autoroute. » M. Lahoud croit qu’un tel projet pourrait être accepté par la population de l’île. Malgré le statut de site patrimonial de l’île, il ne voit pas non plus comment cela pourrait être stoppé. « Le ministère de la Culture pourrait s’opposer, mais on s’entend qu’il ne s’opposera pas. »

Questionné mercredi sur le patrimoine de l’île d’Orléans, le ministre François Bonnardel a dit que « pour lui, c’était important », tout comme « l’acceptabilité sociale ». « On va parler à tout le monde sur l’île quand on aura défini où passera ce futur troisième lien. Ils peuvent être assurés de ma collaboration. »

13 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 9 novembre 2018 01 h 13

    nail un jour naif toujour

    avec ces gens il faut s'en méfier,ils ont tous la conviction que c'est juste une affaire de convictions, ne dit on pas naif un jour naij toujour

  • Yves Côté - Abonné 9 novembre 2018 03 h 18

    CAQ...

    CAQcphonie québécoise plutôt qu'harmonie ?
    C'est parti pour quatre ans si les chefs d'orchestre ne se prend pas définitivement les pieds dans le tapis due la balustrade ou bien dans des lacets trop longs pour leurs souliers...
    Souliers qui n'ont peut être pas assez voyagés ?

    Pour remédier à la disharmonie disgracieuse qui s'annonce, je propose humblement aux nouveaux chefs-fes de refaire, et peut-être de faire pour une première fois, Le Tour de l'Ile.
    Ne serait-ce que pour comprendre qu'il ne faut pas aller vers "le difficile et l'inutile" insuportable.

    Bon, faque en attendnant, Tourlou tous le monde !
    De mon bord, y mouille à siaux sur les Pyrénnées qui me font face et pi m'en va monter un peu plus mon mur de briques.
    On verra pour le reste à soir...

  • Paul Marcoux - Abonné 9 novembre 2018 06 h 06

    L'importance du « cachet »...

    On visite Québec et on aime Québec pour son cachet unique, son ambiance typique, son décor sans pareil, son intimité singulière, et non parce qu'elle ressemble à n'importe quelle autre grande métropole de la planète.
    Comme il arrivera avec « le phare » à la tête des ponts, on va dénaturer une partie de la ville au détriment de sa particularité, de ce qu'elle offre d'exceptionnel. (L'architecture de cet édifice a beau être remarquable, la bâtisse est bien trop grosse.)
    Mais quand j'y repense, le mot « cachet » cache aussi le sens de revenu, gain... On va encore essayer de « développer » sans vergogne et sans réfléchir alors qu'on devrait plutôt être rendu à « envelopper », à sauvegarder ce qui reste.

  • Pierre Samuel - Abonné 9 novembre 2018 06 h 12

    Outrage au patrimoine !

    Honte à François Legault et à ses sbires si jamais < l'Ile d'Orléans (devient ) un dépotoir, un cimetière, parcs à vidanges, boîte à déchets, US parkings... Faire ça à elle l'Ile d'Orléans, notre fleur de lyse ! > ( Félix Leclerc ).

  • Bernard Terreault - Abonné 9 novembre 2018 07 h 38

    Il ne faut pas arrêter le progrès

    L'île d'Orléans serait un site idéal pour des tours à condos pour personnes âgées. De leurs balcons, ils auraient des vues splendides sur Charlevoix, le Cap Diamant, les chantiers Davy et les Appalaches.

    • Pierre Samuel - Abonné 9 novembre 2018 12 h 23

      @ M. Bernard Terreault :

      Etes-vous véritablement sérieux ou simplement un sinistre farceur ?