La CAQ confrontée au test de la réalité

Le nouveau premier ministre québécois, au lendemain des élections générales du 1er octobre. François Legault est parvenu à faire élire un gouvernement majoritaire.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le nouveau premier ministre québécois, au lendemain des élections générales du 1er octobre. François Legault est parvenu à faire élire un gouvernement majoritaire.

Ils ont été perçus comme des reculs, des pas de côté ou des cafouillages, ces prises de position du nouveau gouvernement Legault qui ont changé au fil des jours. Mais attention, avertissent trois acteurs ayant vécu des transitions gouvernementales : la Coalition avenir Québec est tout simplement en train de passer… le test de la réalité.

« Entre un engagement électoral ou un élément de programme politique qui tient en deux paragraphes et un projet de loi, il y a une très, très, très longue route. Là, je pense que tout le monde réalise — et il y a beaucoup de bonne volonté — que ça ne se fait pas en criant lapin », observe l’ex-chef de cabinet et sous-ministre Martine Tremblay, qui a présidé le comité de transition du gouvernement de Pauline Marois en 2012.

Ainsi la volonté maintes fois déclarée du chef caquiste, François Legault, de geler la rémunération des médecins spécialistes s’est-elle transformée ces derniers jours en « besoin de bien comprendre l’entente » du côté du gouvernement.

Quant à l’empressement caquiste de « régler rapidement » le « dossier de la laïcité », il devra finalement attendre au printemps. La promesse d’interrompre la construction de la ligne d’Hydro-Québec à Saint-Adolphe-d’Howard ? Elle est devenue une question que le gouvernement doit désormais « approfondir ».

De l’opposition au gouvernement, de la campagne électorale au Parlement, il faut toujours un peu de temps pour s’installer dans ses « souliers de ministre », fait remarquer l’ex-élu libéral Jean-Marc Fournier.

« Le message de l’opposition est un message de contestation. […] Au gouvernement, elle doit considérer des éléments qu’elle ne considérait pas. Soit parce qu’elle ne les connaissait pas, soit parce qu’elle ne voulait pas les considérer ou qu’elle ne trouvait pas ça important », avance-t-il.

Selon Martine Tremblay, « le cas de la négociation avec les médecins est flagrant », en ce sens qu’il illustre bien la complexité que revêt la gestion gouvernementale des dossiers. « Je pense qu’il y avait beaucoup de sincérité dans la volonté [de la CAQ] de revoir ça […], mais une fois dans le fauteuil du conducteur, les choses ne sont certainement pas aussi simples », insiste-t-elle.

Idées préconçues

Surtout, les ministres constatent bien souvent, au moment où ils reçoivent leur cahier de breffage de la part de leur sous-ministre, que les choses ne vont pas aussi mal qu’ils l’avaient anticipé, estime Jean-Marc Fournier.

« Lorsqu’on vient de l’opposition, on arrive avec des idées préconçues, arrêtées grâce aux informations qu’on avait à l’époque. Et lorsqu’on arrive au ministère, on a accès à d’autres informations, qui apportent quelques nuances et qui nous donnent un éclairage différent », dit-il.

« Il y a toute une familiarisation à faire avec l’état réel des lieux », ajoute Martine Tremblay. D’un gouvernement à l’autre, les changements de cap sont inévitables : après tout, « un parti est élu en disant qu’il va faire les choses autrement », rappelle-t-elle. « Mais il y a beaucoup plus de continuité dans l’action gouvernementale que de ruptures. » D’où l’importance de bien s’entourer.

Ici, le défi de la CAQ est grand, observe Jean-Claude Rivest, autrefois conseiller politique de Robert Bourassa. « Nous, on avait toutes les ressources dans le parti pour les trouver, les chefs de cabinet ou les attachés de presse, parce que c’étaient des militants ou des gens de l’administration publique qu’on connaissait », rappelle-t-il.

Pour bâtir leurs équipes, les caquistes doivent donc être plus inventifs.

« Pour eux, c’est plus difficile que ça l’a été pour les libéraux ou le Parti québécois, parce qu’ils n’ont pas une histoire [aussi longue]. Mais c’est d’autant plus important, insiste-t-il. Il faut qu’ils apprennent vite. »

Outre leur cahier de breffage — sorte d’état de la situation dans un ministère que Jean-Marc Fournier leur conseille de bien étudier —, les nouveaux ministres de la CAQ devront se familiariser avec la « machine » qu’est l’État québécois.

« Vous parlez par exemple de l’environnement ? Il faut aussi parler à l’agriculture, aux relations intergouvernementales, aux finances, au trésor et aux richesses naturelles », explique Jean-Claude Rivest.

À ceux qui arrivent de l’extérieur avec la volonté ferme de mettre les choses « à leur main », Martine Tremblay suggère de modérer leurs ardeurs. De la situation budgétaire à la compréhension juste d’une législation ; de la gestion de la pression et de la complexité des dossiers à l’obligation de rendre des comptes, sans oublier les urgences, rien n’est aussi facile qu’il y paraît. « La politique, la fonction gouvernementale, le rôle de ministre, ça ne ressemble à rien d’autre », dit-elle.

Patience et compréhension

D’ici à ce que les ministres trouvent leur zone de confort, il demeure difficile de jauger la capacité de la CAQ à remplir ses engagements, selon Martine Tremblay. « Je pense que c’est beaucoup trop tôt. Chacun est en train de s’organiser encore », remarque-t-elle.

« Je pense qu’il ne faut pas être trop sévère au début du mandat. Ils arrivent, ils vont prendre le temps [de s’organiser] », ajoute Jean-Marc Fournier.

Et de toute façon, « d’ici Noël, ce qui va avoir marqué [les gens], je ne suis pas sûr que ce seront les déclarations données dans les premiers points de presse et qui semblaient donner l’impression qu’ils ne connaissaient pas leurs dossiers — ce qui est normal », avance l’ex-ministre.

Le vrai test, le gouvernement Legault le vivra au moment du dépôt de la mise à jour économique, qu’il a promis d’ici Noël, croit-il.

Et « quand ça fera trois semaines que les articles [à leur sujet] seront mauvais, ils vont pouvoir se dire : ah, là, on est au gouvernement » !

5 commentaires
  • Jacques Gagnon - Abonné 3 novembre 2018 10 h 11

    Pas de changement

    Je n'en reviens pas que tant de gens soient tombés encore une fois dans le panneau. Legault a fait comme tous les autres avant et a dit les choses que les gens voulaient entendre, se fichant complètement de l'avenir de ses promesses. «Test de la réalité», mon oeil !

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 3 novembre 2018 21 h 51

    Les apparatchiks

    Comment ne pas être surpris de la facilité avec laquelle tant d'apparatchiks autrefois péquistes sont passé ainsi sans hésitation du côté de la CAQ, quand l'on connaît les motivations de bon nombre de ces personnages de l'ombre. Pour moi, qui les ai par trop fréquentés du premier gouvernement péquiste de René Lévesque jusqu'au dernier de Pauline Marois, j'y ai trouvé plus souvent qu'autrement des arrivistes plus préoccupés par leur carrière que par le bien commun. Des larbins politiques qui y cherchaient d'abord des moyens de bien se placer, de bien se faire valoir et qui ne se prenaient pas pour n'importe qui. Tant et tant que leur seule jauge d'évaluation tournait autour du succès de leur progression au sein de l'appareil politique.

    Non, je ne suis pas surpris qu'ils ne soient finalement que des mercenaires se mettant au service de ceux pouvant bien garnir leur escarcelle.

    • Louise Collette - Abonnée 4 novembre 2018 08 h 26

      Vous êtes un peu défaitiste. Tout de même, jamais je ne croirai qu'il n'y en ait pas au moins quelques uns parmi eux, qui ait à coeur le bien commun, un peu d'optimisme voyons.
      Cela dit, en politique il faut se méfier et ne pas avoir trop d'attentes histoire de ne pas être trop déçu; j'ai appris avec le temps, c'est vraiment le secret pour ne pas tomber de haut hum....

    • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 4 novembre 2018 10 h 09

      @ Louise Collette

      Oui, il s'en trouve pour avoir porté des idéaux, mais plus l'expérience de l'exercice du pouvoir par le PQ s'allongeait, plus ce "monde de cabine", comme on les surnomme parfois, devenait quasiment interchangeable avec ceux du gros parti affairiste d'en face. Combien d'entre eux sont par la suite devenus lobbyistes pour des intérêts avec lesquels je ne voudrais pas m'approcher même avec une perche? Combien d'entre eux se sont sentis investis de la mission de devenir des "professionnels" en organisation "d'élections clés en main"? Combien d'entre eux se sont par la suite retrouvés des des firmes de relations publiques pour défendre le contraire du bien commun?

      Ce que je vous dis, c'est que, pour un grand nombre, ils sont loin d'être des militants, mais plutôt de véritables "condottieri".

      Je me suis frotté à eux de 1977 à 2014, jamais je n'ai voulu faire parti de leur cercle. J'ai préféré "vivre toujours aussi modestement" comme m'avait un jour interpelé l'un d'entre eux, le regard hautain.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 4 novembre 2018 10 h 01

    Reculs et gaffes

    Legault : recul sur le salaire des médecins. Recul sur la loi de la laïcité et laisse même sous-entendre qu’il pourrait reculer sur les enseignants.

    La ministre de l’Environnement qui se déguise en Mélanie Joly. Le ministre des Richesses naturelles ouvert aux interconnexions interprovinciales. La ministre de la Santé qui gaffe sur la vaccination contre la grippe.

    Legault qui se dit ouvert aux questions d’environnement alors que lui et son parti ont appuyé le projet ÉNERGIE EST à l’Assemblée nationale