Les sondages confrontés aux résultats de l’élection du 1er octobre 2018

«Le vrai problème, c’est la surestimation du vote libéral, dit M. Léger. En trente ans, c’est unique d’avoir surestimé le score libéral de 5 points.»
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Le vrai problème, c’est la surestimation du vote libéral, dit M. Léger. En trente ans, c’est unique d’avoir surestimé le score libéral de 5 points.»

À deux jours du scrutin, le premier ministre libéral sortant doutait publiquement de la fiabilité des sondages accordant une faible majorité à son adversaire caquiste. « Vous savez, les sondages, j’ai plus ou moins de confiance là-dedans. On a tellement eu d’exemples où ça ne reflétait pas le résultat final », déclarait samedi dernier Philippe Couillard devant des militants réunis dans la région de Québec.

Il avait raison. Malheureusement pour lui, les derniers coups de sonde se trompaient bel et bien, mais en minimisant l’envol de la Coalition avenir Québec tout en sous-estimant la dégringolade historique du Parti libéral. Le portrait des intentions du 30 septembre accordait 31,6 % des votes à la CAQ (qui en a obtenu 37,4 %) et 31,3 % au PLQ (qui a glissé à 24,8 %).

Philippe J. Fournier, créateur du site Qc125, qui permet de traduire les résultats des sondages en nombre de sièges à l’Assemblée nationale, a publié un billet dès 21 h 45 lundi soir sur le site lactualite.com où il appelle les firmes d’enquête à « effectuer un examen de conscience ». Il y parle aussi de « la plus grande erreur des sondages du Québec depuis l’élection de 1998 ». Cette année-là, les sondeurs donnaient le PQ largement en avance, qui a finalement obtenu un petit point de moins que le PLQ.

Il faut tirer les choses au clair et comprendre ce qui s’est produit pour qu’on en arrive à de tels écarts

Claire Durand, professeure de sociologie de l’Université de Montréal, a publié trois articles scientifiques sur ce précédent d’il y a vingt ans et elle trouve que c’est « de la petite gomme » par rapport à ce qui vient de se passer.

« Il faut tirer les choses au clair et comprendre ce qui s’est produit pour qu’on en arrive à de tels écarts afin d’éviter, évidemment, que cet échec se reproduise », dit la sommité sur le sujet, présidente de la World Association of Public Opinion Research. Elle-même appuie sur un écart de 10 points entre l’avance accordée à la CAQ par les derniers sondages et son résultat final : les intentions la plaçaient à 3 % des libéraux ; les urnes lui ont donné environ 13 % de plus.

« Cet écart absolu de 10 points est un échec, mais l’histoire des sondages est parsemée de ces échecs qui ont permis aux sondeurs de s’améliorer finalement. Dans le fond, c’est le seul moment où vous pouvez vérifier si les sondages vont toujours bien. C’est la seule épreuve des faits qui compte. Quand un écart arrive, les sondeurs comme les chercheurs universitaires ont tendance à faire leur propre analyse rétrospective pour essayer de comprendre. »

Déprime à l’urne

Ce sera encore fait, promet Jean-Marc Léger, président de la firme éponyme, notamment en resondant les électeurs pour identifier qui a vraiment choisi quoi. Seulement, lui-même rejette l’idée de l’échec de son secteur.

« Les sondages ont montré qu’on élirait un gouvernement caquiste, dit-il. Nous, on a dit au Journal de Montréal et au Devoir que le gouvernement serait probablement minoritaire et peut-être majoritaire. On n’a pas vu l’ampleur de la vague caquiste à 37 % ? Pourtant, c’est le taux moyen des résultats de la CAQ dans les enquêtes depuis le début de l’année. »

Il attribue la fluctuation des intentions de vote pour la Coalition pendant la campagne à la mauvaise performance de son chef François Legault jusqu’au débat de TVA. Il ajoute que les enquêtes ont aussi prédit la chute du Parti québécois et la montée de Québec solidaire. Au total, c’est l’effondrement du Parti libéral qu’elles n’avaient pas vu venir.

« Le vrai problème, c’est la surestimation du vote libéral, dit M. Léger. En trente ans, c’est unique d’avoir surestimé le score libéral de 5 points. » Au lieu d’une traditionnelle prime à l’urne, il parle d’une « déprime à l’urne », les partisans libéraux n’ayant pas voté en masse.

Ce constat lui fait penser que son mode de prédiction devra mieux calculer les effets du taux de participation. Lundi, le Québec a voté à 66 %, un recul de 6 % par rapport à l’élection de 2014. « C’est majeur. Dans la région de Montréal, dans toutes les circonscriptions où les libéraux ont gagné, la chute de participation est de 13 %. Conclusion : les électeurs libéraux sont restés à la maison. »

La professeure Durand va étudier les raisons de cette déraison dans les prochains mois. Elle se demande déjà s’il ne faut pas considérer le glissement possible entre deux partis idéologiquement proches, dans ce cas le PLQ et la CAQ, comme facteur perturbant des résultats. « Le passage de l’un à l’autre semble plus facile pour les électeurs, dit-elle. Les sondeurs ont leur bonne proportion de personnes âgées, de jeunes ou de francophones, mais si ces catégories ne votent pas de la même manière, en bloc, les résultats s’en trouvent faussés. »