Quelles tendances décideront du vote lundi?

Les quatre chefs lors d’un débat pendant la campagne électorale
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les quatre chefs lors d’un débat pendant la campagne électorale

Spécialiste de l’histoire politique et culturelle, le professeur Martin Pâquet est professeur au Département des sciences historiques de l’Université Laval.

La campagne électorale se termine. Que retenez-vous des quelque 40 jours passés à débattre de politique au Québec ?

Malgré l’effervescence des débats et controverses, j’ai l’impression d’un prolongement des tendances qu’on observe depuis quelque temps. Je distingue les discours des pratiques. Le changement le plus apparent dans le cas des discours concerne la quasi-absence de débat sur la souveraineté. L’environnement aussi a été assez négligé, du moins comme grand projet de société. Dans le cas des pratiques, j’observe le prolongement de la tendance au désengagement civique. Il se manifeste par une mobilisation beaucoup moins grande de la part des partis politiques. La partisanerie était bien répandue auparavant, jusque dans les années 1980-1990, avec quelque 200 000 membres au Parti québécois et un peu moins au Parti libéral. Les positions très marquées se manifestaient autour de projets de société. Cette partisanerie s’efface.

Au profit de quoi? D’un nouvel axe de division séparant la gauche et la droite ?

J’observe plutôt un éclatement des opinions. Des électeurs sont maintenant capables de désigner la Coalition avenir Québec comme premier choix et Québec solidaire comme second choix, ou le contraire. Ce n’est pas si étonnant quand on considère leurs opinions personnelles. Ils veulent du changement et fonctionnent à la carte. On voit cette logique à l’oeuvre dans les discussions sur les réseaux sociaux. On y voit des gens avec des positions et des opinions très fortes, mais qui ne se retrouvent plus dans les partis politiques.

Magasinent-ils chez les partis qui pratiquent le clientélisme ? Dans cette campagne, les formations ont multiplié par dizaines les positions souvent interchangeables et difficiles à démêler.

Le clientélisme n’est pas nouveau en politique. Les abbés Gérard Dion et Louis O’Neil déploraient déjà ce clientélisme dans les élections québécoises en 1956. Cette tendance s’est systématisée et raffinée. L’approche client permet maintenant de cibler les segments de manière très précise pour satisfaire des besoins précis. Ce qui donne des promesses comme les maternelles à 4 ans pour tous les enfants, ou des places de stationnement gratuites près des hôpitaux. Québec solidaire aussi fonctionne de manière très clientéliste, par exemple en offrant la gratuité scolaire jusqu’au doctorat aux jeunes qui ont vécu le Printemps érable. Aux États-Unis, les bases de données permettent de deviner pour qui votent les propriétaires de Volvo.

N’y a-t-il pas un danger de voir s’embrouiller le client moyen avec le clientélisme qui multiplie les promesses ad nauseam ?

L’approche client très, très fine est à l’image de ce qu’on retrouve dans les grandes entreprises de marketing. On l’a vu à Québec avec l’ouverture du magasin IKEA, qui a raffiné son offre de produits adaptés à la clientèle d’ici. L’envers de cette segmentation de la clientèle, c’est la difficulté à mobiliser les électeurs autour d’un projet de société. Quand on met l’accent sur des détails, le plan d’ensemble a tendance à disparaître, la question constitutionnelle comme le clivage gauche-droite.

La campagne marque aussi la montée de nouvelles formations au détriment des partis traditionnels. Le Québec vit-il ce que les Français appellent le dégagisme, l’éviction des vieilles patentes politiques ?

C’est un phénomène international. L’Italie offre le cas le plus évident. L’Italie constitue le laboratoire politique de l’Occident depuis l’Empire romain, en allant vers la création des villes, le rôle de l’Église, le nationalisme, le fascisme, mais aussi la politique-spectacle et les mouvements anti-système plus récemment. Ce qui apparaît en Italie se développe ensuite ailleurs dans le monde, maintenant après une dizaine d’années de retard. Là-bas, on observe donc la disparition des grands partis traditionnels. Le Parti communiste est moribond. La Démocratie chrétienne n’existe plus. Le parti au pouvoir, la Ligue du nord, a été fondé en 1989. Le Parti démocrate existe depuis les années 2000. Le mouvement Cinq étoiles est né en 2009. Avec ce parti, on constate une reconfiguration proposant une sortie du politique, mais sans trop savoir quoi faire.

J’observe un éclatement des opinions. Des électeurs sont capables de désigner la Coalition avenir Québec comme premier choix et Québec solidaire comme second choix, ou le contraire. Ils veulent du changement et ils fonctionnent à la carte.

Les récentes élections au Nouveau-Brunswick ont donné la balance du pouvoir d’un gouvernement minoritaire à des partis plus marginaux. Est-ce ce qui attend le Québec lundi ?

Oui, il y a des parallèles. Mais il y a surtout des particularités. Dans le cas du Nouveau-Brunswick, la grande leçon, c’est que des questions qu’on croyait enterrées ressurgissent de manière importante, entre autres la division linguistique. On se retrouve avec, du côté francophone, des libéraux et des verts, et du côté anglophone, des progressistes-conservateurs et l’Alliance des gens. C’est aussi une division sociale et économique. Le Nouveau-Brunswick est la seule province en déclin de population. Les Acadiens ont connu une progression économique importante, tandis que la paupérisation gagne les anglophones.

En tant qu’historien, voyez-vous des parallèles avec d’autres périodes historiques ?

L’histoire ne se répète pas. L’histoire, c’est un bagage d’expériences dont on peut se servir pour comprendre le présent. Cela dit, notre situation ressemble sur certains aspects à celle du XIXe siècle. On observe alors des disparités sociales énormes. Deux tendances se développent en réaction : une poussée du nationalisme pour une remobilisation d’ensemble et une intervention croissante de l’État. Les années 1960 au Québec ont poursuivi cette tendance. Le modèle est discrédité depuis les années 1980 par la mondialisation et le néolibéralisme. Les formes de mobilisation collective s’en trouvent affaiblies. Devant la croissance des inégalités, les citoyens se désengagent et se désintéressent de la chose publique. Nous sommes enfermés dans l’égoïsme de notre coeur, pour reprendre l’expression d’Alexis de Tocqueville. Nous sommes très individualistes et nous avons tendance à oublier l’élément fondamental en politique, qui est le bien commun. Je suis historien, pas astrologue, mais je peux dire que l’état présent paraît en soi inquiétant.

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