La campagne psychédélique

Dans une tentative de coup d’éclat sorti de l’imagination fertile de Jean-François Lisée, le PQ s’est arrêté à Ottawa pour donner un «préavis» symbolique au gouvernement Trudeau.
Photo: Guillaume Bourgault-Côté Le Devoir Dans une tentative de coup d’éclat sorti de l’imagination fertile de Jean-François Lisée, le PQ s’est arrêté à Ottawa pour donner un «préavis» symbolique au gouvernement Trudeau.

Jean-François Lisée aura mené une campagne à son image : hyperactive et pleine d’idées, avec ce mélange d’humour et d’érudition qu’il affectionne. Mais avec aussi quelques tours que le stratège s’est joués à lui-même. Dernier portrait de campagne d’une série de quatre.

En présentant Jean-François Lisée à la foule réunie dans un théâtre de Rouyn-Noranda mardi, François Gendron a souligné deux traits caractéristiques de son chef : une « intelligence vive »… et le fait qu’il serait très difficilement « coinçable ».

Les trente minutes qui ont suivi ont permis aux militants de voir à l’oeuvre une bête politique comme le Québec en compte très peu : jamais une note pour livrer des discours pourtant presque parfaitement construits, où les blagues servent de liant à la présentation des engagements du Parti québécois ou à la mise au pilori des propositions libérales et caquistes (ou solidaires, dans les derniers jours).

Devant un public bien réchauffé, M. Lisée a mentionné mardi le nom du libéral Luc Blanchette — le député local, que M. Lisée avait croisé une heure plus tôt devant un aréna où tous les deux courtisaient les spectateurs. « Ça se pourrait bien qu’il soit encore ministre [le 2 octobre] ? Éloignez de moi ce calice ! » lança M. Lisée à la foule… en faisant sonner son « calice » à la québécoise. Gros rires dans la salle.

Le lendemain, il expliqua aux journalistes qu’il n’avait fait qu’un peu d’humour autour d’une expression consacrée. « Et je m’engage solennellement à amener mon sens de l’humour au bureau du premier ministre. »

Plus tôt dans la campagne, il avait raconté aux médias que Lucien Bouchard (il ne se passe pas une journée sans que M. Lisée rappelle qu’il a été conseiller de M. Bouchard et de Jacques Parizeau) lui demandait une blague « fraîche » chaque jour de la campagne référendaire de 1995…

Vingt-trois ans plus tard, les blagues fusent donc toujours — sans faire mouche à tout coup, cela dit. « J’ai un côté très, très sérieux, mais aussi un côté givré », aime répéter Jean-François Lisée, comme pour casser cette image d’un nerd surdoué qui finit par agacer.

L’humour du chef — son énergie débordante, aussi — aura ainsi servi de soupape dans cette longue campagne : troisième dans les sondages au jour 1, le Parti québécois termine la course dans la même position — et chauffé de près par Québec solidaire, désormais. M. Lisée est assez rompu à l’analyse des sondages pour savoir que la soirée de lundi s’annonce très difficile.

Mais tous les membres de son équipe (et les journalistes qui le suivent) le diront : il n’a pas baissé les bras un seul instant. Si l’on compare avec une autre campagne aux résultats incertains, celle de l’Action démocratique du Québec en 2008, c’est le jour et la nuit : là où Mario Dumont semblait présider un cortège funèbre, Jean-François Lisée donne le change tous les jours. « J’aime ma job ! » s’exclamait-il encore jeudi.

Le chef péquiste continue ainsi de mettre en jeu des propositions, livre des discours inspirés, n’évite aucune question des médias, enchaîne les journées interminables. Et tout le monde semble encore croire — ou donne l’impression — que tout demeure possible : « Ça sent la victoire ! » lancent les candidats dans les rassemblements ; « Accueillez la future vice-première ministre du Québec et le futur premier ministre ! » crie-t-on au micro pour présenter Véronique Hivon et Jean-François Lisée.

Par moments, un observateur un peu détaché pourrait y voir le prolongement de l’effet psychédélique de l’autobus très coloré du chef : comme si tout le monde était sous l’emprise de substances illicites aux effets déformants — un clin d’oeil au LSD des années 1960… ou à ces « cafés cannabis » que le PQ souhaite ouvrir s’il est élu.

L’effet smoothie

La caravane péquiste continue donc de manger de l’asphalte à un rythme constant : il arrive qu’il faille remplacer le chauffeur pour respecter les normes du travail. Plusieurs fois par semaine, le PQ organise de grands rassemblements partisans qui rappellent que le parti compte sur une base militante certes vieillissante, mais très active. Cela permet à M. Lisée de s’exprimer le mieux : il n’est assurément pas aussi à l’aise dans les échanges plus personnels avec les électeurs.

La tournée n’a pas abusé des bains de foule. Dans les restaurants où il s’arrête, le chef prend le micro pour s’adresser à ses militants, mange avec eux sans être très impliqué dans les conversations (on le voit souvent le nez dans son téléphone), puis sort généralement sans avoir fait la tournée de poignées de main à laquelle s’astreignent souvent les politiciens.

Quelque part entre la soupe et le dessert, les autres clients en sont souvent à se demander qui était à l’origine de cette déferlante de gardes du corps, de caméras et de reporters.

Avec près de 10 000 km au compteur, la caravane de M. Lisée a fait le tour du Québec comme si le parti était à l’offensive partout. Dans une tentative de coup d’éclat sorti de l’imagination fertile de Jean-François Lisée, il s’est même rendu au coeur de la capitale fédérale pour donner un « préavis » symbolique au gouvernement Trudeau — cela au milieu de touristes qui ne comprenaient pas qui faisait ainsi irruption dans leurs photos.

La stratégie des péquistes est dopée au « smoothie spécial » que le chef dit avaler tous les matins, et était imprégnée en première moitié de parcours d’une volonté de mener une « campagne positive ». Depuis le débat de TVA, le 20 septembre, c’est toutefois une campagne d’attaques que le chef Lisée a surtout menée pour tenter de freiner la progression de Québec solidaire.

La charge a dérangé au Parti québécois… car Jean-François Lisée n’avait pas cru bon avertir son entourage qu’il porterait un coup à Manon Massé lors du débat. Son côté givré s’exprime aussi dans cette propension à faire surgir une idée du champ gauche et à la mettre en jeu sans avertissement.

Difficilement « coinçable », M. Lisée s’est tout de même pris au piège de ses attaques cette semaine. Une accusation erronée voulant que QS ait rayé son programme de son site Internet a forcé le chef péquiste à un point de presse laborieux où il a tenté de faire valoir que le programme était surtout difficile à trouver sur un téléphone…

Quand les médias ont souligné au premier de classe qu’il n’aurait pas gagné un prix de recherche Internet avec cette sortie, M. Lisée a eu un rare moment d’autocritique : « Je conviens qu’un bon recherchiste, quelqu’un qui sait utiliser les moteurs de recherche l’aurait trouvé. »

N’empêche : il était de retour à l’aurore le lendemain pour une autre longue journée menée tambour battant. Reste maintenant à voir si ces efforts permettront à la caravane d’éviter le naufrage que certains lui prédisent.