Souveraineté: est-ce que l’élection 2018 marque un tournant au Québec?

Durant les élections, c’est vraiment à compter de 1936, avec Maurice Duplessis, qu’apparaissent de façon forte des préoccupations nationales, indique Jean-Herman Guay, sociologue à l’Université de Sherbrooke.
Photo: Télé-Québec Durant les élections, c’est vraiment à compter de 1936, avec Maurice Duplessis, qu’apparaissent de façon forte des préoccupations nationales, indique Jean-Herman Guay, sociologue à l’Université de Sherbrooke.

L’indépendance a-t-elle été évacuée de cette campagne électorale, comme plus d’un l’ont fait remarquer au cours des dernières semaines ? Après tout, cette question est-elle inextricable des élections ?

« La question de l’indépendance n’apparaît vraiment qu’avec les années 1960, note le sociologue Jean-Philippe Warren, de l’Université Concordia. Avant, il y a bien eu les rébellions des patriotes de 1837-1838, qu’il faut situer dans le cadre plus large du “printemps des peuples”. Mais c’est vraiment à compter des années 1960 qu’on voit cette question prendre forme » et être incarnée au temps des élections. Depuis l’an 2000, cette incarnation se fait moins prégnante.

Dans les années 1960, un nouvel élan d’idées « conduit à concevoir le Québec comme un État à part entière, totalisé par le projet de souveraineté », explique Jean-Philippe Warren. « La réinvention de l’identité québécoise fait en sorte que le foyer de la nation fait désormais corps avec le territoire. » L’État québécois qui s’invente « utilise les pouvoirs dont la fédération de 1867 ne voulait pas ». L’éducation, la santé, tout ce qui avait été laissé jusque-là à peu près en dehors de l’intervention étatique, deviennent de « vraies affaires ». Dans ces circonstances, il devient possible de penser le Québec et l’État hors du cadre canadien. « À partir des élections de 1962, on commence à entendre parler d’indépendance. » L’idée devient un horizon, une finalité vite avouée.

Mais cette idée de l’indépendance flotte déjà en transparence, du moins à l’occasion, avant ces bouleversements profonds des années 1960. Avant la Seconde Guerre mondiale, elle est évoquée de façon épisodique comme un horizon aussi lointain qu’incertain. Le journaliste Jules-Paul Tardivel en fait le propos d’une uchronie dans un roman intitulé Pour la patrie (1895). Le député Louis-Napoléon Francoeur s’en sert comme d’une menace pour s’opposer à la conscription (1917). Les proches de Lionel Groulx la voient comme une solution à une crise constitutionnelle, à l’occasion d’une grande enquête intitulée Notre avenir politique (1922). Des jeunes des années 1930, les Jeune-Canada ou encore les Jeunesse-Patriote, brandissent l’idée au coeur de leurs passions en ces temps troublés et sombres.

Libération

Durant les élections, c’est vraiment à compter de 1936, avec Maurice Duplessis, qu’apparaissent de façon forte des préoccupations nationales, indique Jean-Herman Guay, de l’Université de Sherbrooke, en entrevue au Devoir. « Auparavant, les partis au Québec n’étaient que des succursales des organisations fédérales. » Avec Serge Goudreau, le politologue vient de faire paraître Les élections au Québec. 150 ans d’une histoire mouvementée (PUL). « La question nationale ne deviendra vraiment systématique qu’avec les années 1960 », observent-ils.

À la fin des années 1950, une nouvelle inspiration intellectuelle va reconsidérer l’idée d’un État national au Québec à l’aune des théories de la décolonisation. L’influence de penseurs comme Frantz Fanon, Jacques Berque, Albert Memmi et Jean-Paul Sartre se fait sentir. Les vieux nationalistes canadiens-français pestent contre cette nouvelle façon d’envisager la société qui se trouve mâtinée selon des préoccupations plus humanistes.

Lionel Groulx, petit père de la nation pour la génération précédente, peste contre les nouveaux venus qui n’ont plus les mêmes références que lui. Dans Chemins de l’avenir (1964), il regrette de nouvelles bases intellectuelles. La nouvelle génération, observe-t-il, n’a lu « ni Claudel, ni Maritain […], ni Daniel-Rops, jugé sacristain, ni Jean Guitton, ni Daniélou pourtant si actuels et si prenants ». Elle a plutôt lu « goulûment l’existentialiste Sartre, sa triste égérie, Simone de Beauvoir […]. La jeunesse lut encore Albert Camus, plus dangereux peut-être que Sartre pour ses aveux de “préoccupations chrétiennes” », ainsi que « le plus dangereux de tous, André Gide ».

Les journaux de l’époque témoignent de nouvelles préoccupations à l’égard des nations. Il est beaucoup question de luttes de libération nationale. Un éditorialiste comme André Laurendeau a beau plaider de façon éclairée que la situation du Québec n’est pas celle au fond de l’Algérie de Ben Bella, du Congo belge de Patrice Lumumba ou du Cuba de Castro, la portion coloniale des rapports sociaux en place n’en demeure pas moins vraie. Mais n’a-t-il pas lui-même dénoncé, au temps de sa jeunesse, les ravages d’un certain colonialisme au Canada français au profit de la domination d’intérêts anglo-saxons ?

Contraction

« À compter des années 2000, une contraction de cette question intervient, en partie à cause des deux référendums perdus », observe Jean-Herman Guay. Le sociologue Jean-Philippe Warren estime que lorsqu’on entend les partis souverainistes répéter qu’« on va faire ça plus tard, dans un prochain mandat, personne n’y croit ». Il rappelle qu’en 1995, trois tendances avaient été réunies pour rendre l’option viable. Elles étaient représentées dans un pacte entre Lucien Bouchard, qui incarnait « le vieux Canada français revanchard, conservateur », Jacques Parizeau, « plutôt l’affirmation de la confiance, de l’économie, de l’élan de la Révolution tranquille », et de Mario Dumont, « la génération X, plutôt carriériste, arriviste, qui se dit qu’on peut trouver notre miel là-dedans ». Or, chacune de ces tendances, au-delà de leur personnification, « est partie de son côté depuis ». Peuvent-elles à nouveau se réunir ?

Jean-Herman Guay estime qu’« avec cette élection de 2018, la question nationale passe au second plan, voire au troisième ». Pourquoi ? La question de l’indépendance a beau continuer à créer une fracture sur la scène électorale, il faut désormais prendre en compte la division gauche-droite, dit-il. « La question de l’indépendance reste la grande fracture dans notre système électoral, mais on dirait qu’on a fait un rattrapage aussi sur d’autres questions sur l’axe gauche-droite. On ressemble en cela de plus en plus à d’autres sociétés. » À l’axe fédéraliste-indépendantiste s’ajouterait désormais l’axe gauche-droite. « Cette double fragmentation s’exprime maintenant à travers quatre partis. Mais le bipartisme, favorisé par notre système électoral, pourrait revenir », du moins si on continue à reléguer à un avenir plus ou moins distant cette question nationale, croit Jean-Herman Guay.

Avec cette élection de 2018, la question nationale passe au second plan, voire au troisième

Pour le politologue Alain-G. Gagnon, professeur à l’UQAM, « à part l’article 1 du PQ qui concerne l’indépendance, il n’y a pas grand-chose qui le distingue du Parti libéral, du moins dans la longue durée ». Chaque parti, au cours des quarante dernières années, a eu à coeur la question nationale, dit-il. Ce dont témoignent à son sens plusieurs motions de l’Assemblée nationale adoptées à l’unanimité, dans l’intérêt national. Ce qui a changé, croit le politologue Gagnon, est que pendant longtemps, le PQ a eu l’avantage de porter un projet de société, de faire rêver plusieurs électeurs à un monde différent, au nom de son projet indépendantiste. « Le PQ et Québec solidaire se disputent aujourd’hui là-dessus. Or, il semble que ce soit Québec solidaire qui fasse désormais rêver. Il semble être le seul qui dit : “Je vais vous faire rêver.” Même si ses propositions ne sont peut-être pas parfaites, ceux qui ont mis la main là-dessus, sur la capacité à faire rêver, ça me semble bien être Québec solidaire. »
 



Un version précédente de ce texte, qui indiquait que Pour la patrie, de Jules-Paul Tardivel, a été écrit en 1905, a été modifiée.
 

 

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