Daniel Johnson, ni l’égalité ni l’indépendance

Daniel Johnson, père du parti l’Union nationale
Photo: Jean-Jacques Bertrand Daniel Johnson, père du parti l’Union nationale

Il y a cinquante ans, quelques heures à peine avant sa mort, Daniel Johnson se trouve dans une taverne, entouré d’ouvriers. Il a délaissé des mondanités pour se rendre auprès de ceux qui ont construit Manic-5, véritable symbole du nouvel État québécois qui prend forme. La centrale hydroélectrique doit être inaugurée le lendemain. Johnson demande leurs noms à tout un chacun. Le premier ministre de 53 ans situe vite les patelins des ouvriers et trouve en moins de deux quelques liens avec eux. Bon politicien, il est bien avisé des effets de la proximité.

Chaleureux, peu enclin au formalisme, Johnson est devenu premier ministre lors des élections de 1966. La distorsion de la représentation du vote, inhérente au système électoral en vigueur au Québec, a joué en sa faveur : 47,29 % des électeurs ont voté à nouveau pour les libéraux, mais c’est l’Union nationale, avec seulement 40,82 %, qui emporte la majorité des sièges.

Cette élection est la première où l’option de l’indépendance est officiellement portée au-devant de la scène électorale. Le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN) et le Ralliement national (RN) obtiennent près de 9 % du vote populaire.

Égalité ou indépendance

D’instinct, Johnson sait déjà que cette nouvelle réalité qui se dessine est capable de diviser l’électorat et qu’il faut désormais être à même de composer avec elle. Au moment du déclenchement des élections, une réunion secrète a lieu entre des délégués du RIN et de l’Union nationale pour considérer des modalités stratégiques d’intérêt réciproque. Devant Pierre Bourgault du RIN, Johnson finit un jour par laisser tomber qu’il serait extraordinaire qu’ils puissent un jour faire de la politique ensemble. Monté sur ses ergots de jeune coq, avec son air bravache, Bourgault répond que tout ce qu’ils peuvent faire ensemble, au RIN il est possible de le faire seul. Mais le charmeur a charmé.

Les sympathies affichées par Johnson à l’égard des indépendantistes lui font obtenir une sorte de sauf-conduit informel. Pendant la campagne de 1966, le RIN charge à fond le Parti libéral, mais épargne passablement l’Union nationale en général, et son chef en particulier.

En 1965, Johnson s’est armé d’une nouvelle fronde. « J’estime qu’on ne doit pas, a priori, rejeter la solution séparatiste. » C’est du moins ce qu’il plaide, fort habilement, dans un livre-programme intitulé Égalité ou indépendance. Ces pages, il n’en est pas l’auteur à proprement parler. Comme souvent en politique, un livre sert de bougie d’allumage à des idées, mais celles-ci sont couchées sur papier par d’autres plumes que celle qui le signe officiellement. Ici, les plumes sont celles de proches conseillers, Paul Gros d’Aillon, Charles Pelletier et toute une équipe qui, à la ligne d’arrivée, s’efface pour laisser signer Johnson.

L’élan est audacieux. Il repose sur la logique éprouvée de la construction d’un rapport de force avec le gouvernement fédéral, tout en réactivant l’idée de l’autonomie provinciale chère à Duplessis. Égalité ou indépendance : le brillant de l’affirmation claque comme un coup de fouet dans l’air du temps. Il ne plaît pas à un Pierre Trudeau, lequel va bientôt s’opposer catégoriquement à Johnson au sein du Parti libéral fédéral.

Pour Johnson, l’option indépendantiste est une arme dont il faut se servir. La souveraineté n’est pas envisagée dans sa finalité, mais comme un pis-aller pour qui veut négocier l'égalité.

Ingérences

En septembre 1966, alors qu’il est premier ministre, Johnson déclare au Devoir : « Nous croyons qu’il existe au Canada, dans le sens sociologique du terme, une nation de langue française dont le foyer est au Québec. Cette nation a la ferme intention de poursuivre son affirmation en se donnant, dans l’ordre et la justice, tous les instruments nécessaires à son développement. […] Le Québec souhaite que l’on comprenne une fois pour toutes que, pour des raisons socio-culturelles, il tient de façon absolue et intégrale au respect de ses compétences constitutionnelles et qu’il n’accepte, à leur propos, aucune ingérence fédérale, directe ou indirecte. »

Cette image forte de l’autonomie est attisée par le coup de tonnerre que constitue la visite du général de Gaulle en juillet 1967. Très à son aise avec les échos de la gloire du général qui rejaillissent sur lui, Johnson n’en a pas pour autant prévu que le président français irait jusqu’à lancer un vibrant « Vive le Québec libre ! »

Le financier Paul Desmarais, grand ami de Daniel Johnson, partage avec lui des voyages de pêche, des séjours de repos et des moments en privé. En 1967, le taux de croissance de l’économie du Québec ralentit. Pierre Godin, biographe de Johnson, indique que Desmarais insiste pour que le militantisme autonomiste de Johnson se fasse plus discret, en même temps qu’il appuie la montée de Trudeau chez les libéraux fédéraux. Est-ce parce que sa santé s’avère déjà chancelante que le premier ministre se montre à ce point sensible à ce milieu financier ? Nul ne le sait.

Aucune autre famille québécoise en tout cas n’a connu une telle emprise sur les hautes affaires politiques. Son fils, Daniel, deviendra premier ministre à son tour, après avoir passé plusieurs années au service de Power Corporation, la compagnie phare de Paul Desmarais. Un autre fils, Pierre Marc, médecin et avocat, sera lui aussi brièvement premier ministre. Il représente désormais le Québec dans des négociations de traités économiques.