Bilan PLQ: une vision en décalage avec la réalité

Dans le cadre de la campagne électorale québécoise, Le Devoir répond dans de courtes capsules vidéo aux questions de ses lecteurs. Petite entorse à la règle aujourd’hui, toutefois : plutôt que de répondre à vos questions, nous analysons vos réponses.

Il y a près d’un mois, Le Devoir proposait à ses lecteurs de brosser le bilan du gouvernement Couillard en complétant la courbe d’une quinzaine d’indicateurs triés sur le volet. Plusieurs milliers de lecteurs se sont prêtés à l’exercice. Et dans la majorité des cas, la perception des répondants par rapport aux faits révèle un Québec plus mal en point qu’il ne l’est en réalité, note Jean-Herman Guay, politologue et professeur à l’Université de Sherbrooke.

« Les gens aujourd’hui ne font pas confiance aux autorités politiques, dit-il. [Donc] ils ne croient pas que les choses s’améliorent. Ils croient même qu’elles se détériorent dans certains cas. »

Pour quatre indicateurs, le décalage entre la perception des lecteurs et la réalité est particulièrement marqué : l’immigration, la rémunération des médecins spécialistes, l’évolution du nombre de places dans les centres de la petite enfance (CPE) et les émissions de gaz à effet de serre (GES).

 

 

Immigration Lors de l’arrivée au pouvoir du gouvernement Couillard, en 2014, le Québec a accueilli 50 292 immigrants. En début de mandat, ce chiffre a chuté sous la barre des 50 000 (48 981), avant de croître les années suivantes. En 2017, année préélectorale, 52 399 nouveaux arrivants ont débarqué sur le sol québécois. Or, ils auraient été 57 214, selon les réponses des lecteurs, une différence de près de 5000 personnes.

« Essentiellement, c’est dû à la médiatisation du phénomène », statue M. Guay. Crise migratoire sans précédent en Europe, élection d’un président américain hostile aux sans-papiers : les événements touchant l’immigration se sont enchaînés à la une des quotidiens et des téléjournaux du monde.

Plus près de nous, l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche a poussé plusieurs migrants à traverser de manière irrégulière la frontière entre le Canada et les États-Unis. À l’été 2017, le nombre de demandeurs d’asile a atteint un record, attirant au passage l’attention des médias.

« Le Stade olympique a été utilisé pour contenir une partie de ces gens-là, rappelle Jean-Herman Guay. Ça a marqué l’imaginaire. […] Quand ça surprend, ça marque la mémoire des gens et ça contribue à leur donner l’impression d’une croissance [du flux migratoire] qui n’est pas là. »

 

 

Médecins spécialistes La rémunération des médecins spécialistes n’a cessé de croître depuis 2007, date à laquelle une entente de rattrapage salarial avec leurs collègues canadiens a été conclue entre la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ) — alors présidée par le radiologiste Gaétan Barrette — et le ministre de la Santé de l’époque, Philippe Couillard. Concrètement, leur rémunération brute moyenne a gonflé de 70 %, passant de 276 329 $ à 470 620 $ par année, selon la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ). Pendant les années Couillard, elle a augmenté de 31 000 $. Selon les réponses des lecteurs, l’augmentation dépassait les 130 000 $.

En début d’année, la FMSQ et le ministre Barrette ont renégocié l’entente de 2007. Un milliard de dollars doivent s’ajouter à la rémunération globale des spécialistes québécois d’ici 2023.

Ce nouvel accord a fait couler beaucoup d’encre. Et d’ailleurs, « la médiatisation [y] est probablement pour beaucoup », juge à nouveau M. Guay. Partis d’opposition, médecins opposés à la hausse… des voix se sont élevées pour dénoncer l’entente, créant « une opinion publique qui a aggravé le phénomène ».

 

 

CPE Depuis la création des CPE en 1997, le nombre de places au sein du réseau n’a jamais cessé de grossir. Or, selon les lecteurs du Devoir, il aurait été sabré par Québec en 2014. Dans les faits, le nombre de places a augmenté d’environ 10 % en quatre ans, passant de 86 770 à 95 327 entre 2014 et 2018.

Le dernier gouvernement, toutefois, a priorisé le modèle des garderies non subventionnées : les places disponibles ont bondi de 44 % entre 2014 et aujourd’hui. À titre comparatif, la Direction générale des services de garde éducatifs à l’enfance recensait 4751 places il y a 10 ans. En 2018, plus de 67 246 places ont été dénombrées.

 

 

Gaz à effet de serre Le Québec tient un inventaire de ses émissions de gaz à effet de serre (GES) depuis 1990. Le ministère de l’Environnement est chargé de le tenir à jour, en récoltant auprès des données auprès d’entreprises, de ministères — notamment la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) —, et d’agence provinciale et fédérale, notamment Statistique Canada.

Les plus récentes données publiques remontent à 2014. Depuis, il faut s’en remettre aux prévisions du ministère de l’Environnement. Celui-ci estime que la province émettra dans deux ans 9 mégatonnes de GES de plus que l’objectif pris en 2013 de réduire de 20 % nos émissions de GES par rapport au niveau de 1990. Ce que Québec est parvenu à faire depuis 2016, c’est stabiliser les émissions autour de 81 mégatonnes de CO2 par année. Il est encore loin de son objectif : le taux de réduction atteint 8% présentement.

Pourtant, selon les courbes tracées par les lecteurs, c’est une augmentation des émissions de GES qui se dégage des perceptions. Les lecteurs « ont une lecture inquiète du monde, inquiète de ce qui se passe », dit Jean-Herman Guay.

« Le malheur, poursuit le politologue, c’est que, pour rejoindre les gens, il faut, semble-t-il, exagérer. Les partis le font, les médias aussi, les groupes de la société civile également. Comment donc briser ce cycle vicieux et amorcer un cycle vertueux ? Il n’y a pas de solutions magiques, mais les démocraties, qui ont à gérer des situations toujours plus complexes, n’auront d’autres choix que de trouver des éléments de solutions.

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