Legault se pose en défenseur des valeurs au dernier débat des chefs

Les chefs des principaux partis se sont prêtés à un «face-à-face» sur les ondes de TVA, jeudi soir.
Photo: Sébastien St-Jean Agence QMI Les chefs des principaux partis se sont prêtés à un «face-à-face» sur les ondes de TVA, jeudi soir.

Le dernier débat des chefs de la campagne électorale a vu François Legault se poser en défenseur des valeurs de la majorité des Québécois, au sortir d’une semaine difficile où le thème de l’immigration a ébranlé ses appuis.

« Vous ne voulez pas défendre nos valeurs ! » a lancé le chef caquiste au premier ministre lors du segment immigration du Face-à-face organisé jeudi par TVA. Il a accusé Philippe Couillard d’empêcher l’Assemblée nationale de légiférer pour renforcer la laïcité de l’État québécois en interdisant le port de symboles religieux chez les personnes en position d’autorité, dont les policiers. « Pourquoi vous êtes contre la majorité des Québécois ? » lui a-t-il demandé.

M. Couillard a répliqué que le chef du gouvernement a le devoir de « protéger » les droits fondamentaux des minorités sur le territoire québécois. Il a déploré du même souffle le « mépris à peine voilé » du chef caquiste à l’égard des personnes issues de la diversité.

M. Couillard s’est toutefois engagé à se battre devant les tribunaux afin que les dispositions de la « loi 62 » ― exigeant que les personnes qui donnent ou reçoivent des services publics aient le visage découvert ― soient appliquées une fois pour toutes.

La formule du Face-à-face a permis des échanges relevés entre des protagonistes qui avaient une dernière occasion de renverser les tendances dégagées par les sondages des derniers jours ― qui montrent que tout demeure possible à dix jours du scrutin.

François Legault s’est montré plus combatif et à son aise que la semaine dernière, prompt à critiquer le bilan libéral de Philippe Couillard sans multiplier les références chiffrées. Manon Massé, qui avait été en retrait des deux premiers débats (de Radio-Canada et en anglais), a trouvé à TVA un format lui permettant de mieux mettre en valeur ses propositions et d’utiliser son sens de la formule.

Jean-François Lisée, que plusieurs ont donné gagnant des premiers débats, avait promis cette fois de mieux écouter ses adversaires… et il a parfois semblé chercher le rythme et le ton au fil d’une soirée où le modérateur l’a souvent rappelé à l’ordre. Quant à Philippe Couillard, calme et en contrôle comme à son habitude, il a été sans cesse attaqué et obligé de défendre son bilan ― notamment des années d’austérité ―, que ses adversaires ont vilipendé à souhait.

Faire des erreurs

L’animateur du Face-à-face, Pierre Bruneau, a lancé les échanges sur l’immigration en demandant à M. Legault d’expliquer son plan d’assujettir les immigrants à la fois à un test des valeurs et un test de français ― un exercice qui s’est avéré laborieux au cours de la dernière semaine. « Personne ne s’y retrouve », a lancé M. Bruneau, avant de demander sans détour à M. Legault s’il a la « compétence pour gérer des dossiers complexes ».

« Je ne suis pas parfait, ça m’arrive de faire des erreurs, a-t-il dit. Vous [Philippe Couillard], ce que vous aimez faire, c’est donner des leçons. »

M. Legault a répété qu’« il n’est pas question d’expulser une personne » qui échouerait, au bout de quatre ans, aux tests qu’il souhaite instituer. « Les seuls qu’on veut expulser, c’est le Parti libéral ! » a-t-il lancé. « Ne faites pas croire aux Québécois que vous avez changé d’avis là-dessus », a rétorqué le chef libéral, qui a fait valoir que le portrait de l’immigration n’est pas aussi sombre que le dépeignent ses adversaires.

Après le débat de deux heures, M. Legault a refusé d’écarter net la possibilité qu’une personne ne passant pas l’un des tests soit appelée à rentrer dans son pays d’origine. « Je vais tout faire pour qu’ils soient intégrés. Je vais tout faire pour qu’ils passent les tests », s’est-il contenté de répéter en conférence de presse.

Mme Massé a dit soupçonner le chef de la CAQ de préconiser une diminution des seuils d’immigration et l’imposition de tests des valeurs et de français pour « gagner des votes ». « Je vous crois quand vous dites que vous n’avez rien contre les immigrants », a-t-elle dit. La co-porte-parole de Québec solidaire s’est dite désolée de voir l’immigration se hisser parmi les principaux enjeux de la campagne électorale.

Convergence

Le débat a débuté sur une note particulière alors que Jean-François Lisée a détourné son segment avec Manon Massé sur le thème de la santé pour parler… de la gouvernance de Québec solidaire et de la convergence avortée des deux partis. « Qui est le patron des porte-parole de QS ? » a-t-il demandé avec insistance.

Mais sa tentative de s’adresser ainsi aux électeurs souverainistes a été bloquée par le modérateur Pierre Bruneau. « Je viens de me faire bouffer du temps en torrieu pour parler santé », a dénoncé Manon Massé.

Le premier affrontement de la soirée mettait aux prises Philippe Couillard et François Legault, deux ex-ministres de la Santé qui se sont renvoyé la balle sur la question de la rémunération des médecins spécialistes. « C’est vous qui [en 2002] nous avez mis dans ce tordeur », a lancé M. Couillard au chef caquiste en parlant d’une entente signée par M. Legault qui garantissait un rattrapage salarial des médecins spécialistes québécois par rapport à la moyenne canadienne.

« L’entente parlait d’un rattrapage, il n’a jamais été question de dépasser le reste du Canada », a rétorqué M. Legault.

Déviations

À plusieurs reprises au cours de la soirée, les chefs ont tenté de dévier du sujet imposé ou de s’adresser à un autre chef que celui auquel ils faisaient face à ce moment-là. Ainsi, François Legault a visé Jean-François Lisée dans un segment sur l’assurance dentaire. « Je connais M. Lisée depuis longtemps : c’est une idée, une dépense, une taxe. »

Dans le bloc sur les aînés, Philippe Couillard a insisté sur le déficit laissé par le gouvernement Marois pour parer les attaques de M. Lisée. « Les 7 milliards [évoqués par M. Couillard] n’existent que dans les textes de propagande des libéraux, a dit M. Lisée. Vous mentez ! »

François Legault a autrement tenté de mettre en valeur des mesures qu’il n’avait pas tant évoquées lors du premier débat : l’allocation famille, la maternelle 4 ans, l’aide aux enfants qui ont des troubles de développement… et la valeur de son équipe, dont il a nommé plusieurs membres.

Philippe Couillard a eu à défendre sa déclaration controversée de jeudi matin comme quoi il est possible de nourrir une famille de trois personnes avec 75 $ par semaine. « Doit-on vous prendre au sérieux ? » a demandé M. Bruneau.

« Je connais des gens très près de moi qui le font, malheureusement, a dit M. Couillard. Des gens le font, malheureusement. Il faut le reconnaître. Et pour corriger ça, il faut développer des moyens », comme son plan de lutte contre la pauvreté. « Vous êtes déconnectés », a dit M. Legault. Ce dernier a dit que ça lui coûtait 250 à 300 $ par semaine pour une famille de quatre. « Vous avez les moyens », a avancé l’ancien neurochirurgien en réponse.

Corruption

Les chefs du PQ, de la CAQ et de QS ont par ailleurs fait bloc afin de dénoncer les affaires de corruption ayant surgi au fil des quinze dernières années.

M. Lisée a dit trouver « bizarre » la « lenteur » des enquêtes de l’Unité permanente anticorruption (UPAC) visant le PLQ ou des personnes dans son orbite depuis l’élection de l’équipe de Philippe Couillard, en 2014. « Depuis que les libéraux sont revenus, c’est très lent », a-t-il martelé. « Vous avez plus aidé la famille libérale que les familles du Québec », a tonné M. Legault.

« Mon gouvernement n’a rien à se reprocher sur le plan de l’éthique », a dit M. Couillard, soupçonnant son adversaire péquiste de vouloir « intervenir dans les affaires policières ».

Souveraineté

Couillard a réitéré la nécessité de voir la spécificité du Québec reconnue dans la loi fondamentale du Canada, sans toutefois fixer d’échéancier. « Un jour », a-t-il affirmé, avant de citer l’ex-chef du Bloc québécois Gilles Duceppe, selon lequel « la nation québécoise n’est ni meilleure ni pire que les autres, elle est différente, tout simplement ».

« D’ici là, il faut travailler pour les intérêts du Québec », a fait valoir le premier ministre, disant suivre une approche « pratico-pratique ». Par exemple, demander avec insistance à l’équipe de Justin Trudeau que Chantier Davie ait sa part des contrats de construction navale du gouvernement fédéral.

« Les gains, on les fait quand on s’affirme », a dit Manon Massé.

Économie

Le thème du nationalisme québécois a teinté les échanges sur l’économie et les finances publiques. À M. Couillard qui défendait la décision de Québec de ne pas imposer de seuil de contenu local au projet du Réseau express métropolitain (REM), M. Lisée a lancé que les Québécois ne ressentiront pas de fierté quand ils vont voir que « 600 millions de nos dollars ont été envoyés en Inde, alors que l’on construit des trains comme ça au Québec ».

Le chef libéral s’est aussi retrouvé au cœur des attaques lorsque MM. Lisée et Legault ont échangé au sujet des rôles d’Investissement Québec et de la Caisse de dépôt et placement du Québec.

« Il y a quelqu’un dans le gouvernement libéral qui a permis à Investissement Québec de vendre [son] bloc de contrôle [afin d’autoriser la vente de Rona à Lowe’s] », a lancé le chef caquiste. Son adversaire péquiste a immédiatement montré Philippe Couillard du doigt.

Au terme du face-à-face, François Legault a demandé solennellement la confiance des électeurs québécois afin de se débarrasser d’un régime assombri par la corruption et le copinage. « Ce soir, je vous ai parlé avec mon cœur. »

Jean-François Lisée a appelé les électeurs voulant du « changement » à se rallier au PQ, soutenant que le favori des sondages, François Legault, « a échoué à tous les tests de crédibilité » depuis le coup d’envoi de la campagne électorale.

Philippe Couillard a sollicité un second mandat de quatre ans, après un premier à transformer des « déficits » en « marges de manœuvre ». « Ça n’a pas été toujours possible, mais on a réussi », a-t-il fait valoir.

Manon Massé a promis de faire campagne, d’ici au scrutin du 1er octobre, contre son principal « adversaire » : « la peur ».

Lisée détourne le débat

Si Jean-François Lisée a détourné des échanges sur la santé pour mieux insister sur le mode de gouvernance de Québec solidaire, c’est parce qu’il constate dans les sondages « qu’il y a une popularité autour de Mme Massé et de M. Nadeau-Dubois ». « Je sais que les gens détestent les cachotteries, les gens qui tirent les ficelles dans l’ombre, et à mesure qu’on s’approche d’une popularité certaine de Québec solidaire, des questions doivent être posées », a fait valoir le chef du Parti québécois. Au beau milieu d’un échange avec Manon Massé, il a été ramené à l’ordre pour avoir tenté de découvrir qui est le « chef » de Québec solidaire. « J’ai une expérience personnelle de voir que des porte-parole signent des documents et ensuite, dans l’ombre, le chef déchire le document. Il y a un problème de démocratie fondamentale [à Québec solidaire] », a-t-il déclaré, faisant écho à la tentative ratée de convergence du PQ et de QS. À son avis, il y a un « problème de démocratie fondamental » à Québec solidaire. 

Marie-Michèle Sioui

Pas de « chef » à QS

La candidate solidaire Manon Massé s’est étonnée de l’insistance du chef péquiste, Jean-François Lisée, à savoir « qui est le patron » de la formation politique de gauche. 
« Ça fait 12 ans que je suis dans ce parti et qu’on dit qu’à QS, il n’y a pas de chef, mais bien deux co-porte-parole », a souligné Mme Massé. 
En cas de gouvernement solidaire, a-t-elle expliqué, il y aura « un partage des pouvoirs ». Mme Massé sera responsable de l’exécutif et des dossiers de l’administration de l’État. Quant à son co-porte-parole Gabriel Nadeau-Dubois, il sera responsable de la dimension législative. 
Mme Massé a admis que plusieurs décisions devront toutefois faire l’objet de consultations. 
« On se fait confiance, on travaille ensemble, mais oui, chez nous, le travail en équipe est super important, on se consulte », a-t-elle indiqué.

Ameli Pineda

Couillard ne « comprend plus » Legault

Le chef libéral estime avoir « mis en évidence les contradictions » de François Legault. « C’est quand même assez hallucinant, a-t-il dit après le débat. La semaine dernière, il rappelait encore qu’il voulait expulser non pas des citoyens, mais des gens. C’est assez particulier, comme remarque. Je pense qu’il essaie de se sortir d’une mauvaise passe. » M. Couillard a soutenu que « comme les Québécois, je ne comprends plus rien à sa position. » 

Guillaume Bourgault-Côté

Legault sur le terrain de la « corruption »

François Legault s’est dit « très content » de la tournure du second débat des chefs en français, durant lequel il a appelé les électeurs à chasser du pouvoir une équipe minée par des affaires de corruption. « Ils ont protégé les petits amis libéraux jusqu’à la dernière minute. [Philippe Couillard] ne peut pas dire qu’il n’est rien arrivé sous son gouvernement », a dit le chef caquiste, faisant allusion à l’« affaire Pierre Paradis ». Le député sortant de Brome-Missisquoi a été blâmé pour « utilisation inadéquate des fonds publics » dans un rapport de la commissaire à l’éthique et à la déontologie, qui a été répudié par le gouvernement libéral. En plus de dresser un bilan sombre des quinze dernières années, durant lesquelles le PLQ était aux commandes de l’État, M. Legault a dit avoir pu « parler de [ses] idées [pour permettre aux] enfants de mieux réussir [et pour] remettre de l’argent dans le portefeuille des Québécois [en plus de présenter une] équipe prête à gouverner».

Marco Bélair-Cirino

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