Débattre au-dessus de la mêlée ou dans l’arène?

Le débat des chefs est un important rendez-vous pour chaque électeur, puisque c’est le moment où il peut mesurer la capacité des chefs à faire face à la critique.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le débat des chefs est un important rendez-vous pour chaque électeur, puisque c’est le moment où il peut mesurer la capacité des chefs à faire face à la critique.

Avant même que l’élection soit déclenchée, ils avaient promis une « campagne positive », mais ils ont fini par envoyer des flèches à leurs adversaires. À quelques heures du débat des chefs, quel ton adopteront-ils pour débattre de leurs idées sans tomber dans les attaques personnelles ?

« Le débat politique implique de la confrontation et du conflit. Lorsqu’on parle d’une campagne positive, c’est un peu un non-sens. On veut que les idées se confrontent, on veut qu’il y ait un débat d’idées », souligne Olivier Turbide, professeur au Département de communication sociale et publique de l’Université du Québec à Montréal.

Suivez le premier grand débat des chefs ce soir en direct sur les plateformes numériques du «Devoir».

Philippe Couillard, François Legault, Jean-François Lisée et Manon Massé débattront depuis le studio de Radio-Canada sur quatre thèmes: la santé, l'éducation, l'économie et l'environnement, et aussi sur l'immigration et la question nationale.

Le débat des chefs, rappelle M. Turbide, est un important rendez-vous pour chaque électeur, puisque c’est le moment où il peut mesurer la capacité des chefs à faire face à la critique.

« Le politicien sera-t-il capable de “s’en sortir”, d’esquiver des coups, de contre-attaquer, fera-t-il preuve de répartie, a-t-il du charisme, du bagou et, surtout, sera-t-il capable de bien nous représenter ? C’est tout ça qui est évalué pendant la campagne, mais surtout lors du débat », fait valoir M. Turbide.

Les attaques personnelles sont même pertinentes, ajoute Thierry Giasson, professeur au Département de science politique et chercheur principal du Groupe de recherche en communication politique de l’Université Laval.

« Les attaques ne sont pas un problème tant qu’elles ne visent pas l’intégrité physique ou l’apparence. Par contre, attaquer un adversaire sur un bilan, lui dire “vous ne dites pas la vérité”, ça, c’est légitime, parce qu’on s’attaque aux actions et aux propositions », souligne M. Giasson.

D’ailleurs, ce sont les électeurs qui mettent les limites, selon Graham Fraser, professeur à Institut d’études canadiennes de l’Université McGill. Les attaques sans fondement sont très rarement tolérées, note-t-il.

« Lorsque les candidates libérales Marwah Rizqy et Christine St-Pierre ont traité le chef caquiste, François Legault, de sexiste pour avoir publié un texto de Gertrude Bourdon, ça n’a pas du tout été bien reçu. Une personne raisonnable qui observe ça se dit qu’une telle accusation n’est pas fondée », dit M. Fraser.

Ignorer ses adversaires

Les premiers jours de campagne, le premier ministre sortant, Philippe Couillard, refusait de commenter les sorties médiatiques de ses adversaires. Le chef du PLQ se contentait d’expliquer en long et en large ses propositions pour « faciliter la vie » des gens.

« Généralement, c’est rare de voir un premier ministre sortant faire des attaques. Il va plutôt camper une position de distance, va tenter de se magnifier, de se tenir loin de la petite politique », indique M. Giasson.

En effet, l’état-major du PLQ a laissé à des candidats le soin de tantôt demander à l’UPAC d’enquêter sur l’« affaire Éric Caire », tantôt dresser « le bilan de la semaine désastreuse » de la CAQ, tantôt recenser les « promesses électorales abandonnées par François Legault ».

Ce n’est qu’au jour 6 de la campagne que M. Couillard a fini par attaquer M. Legault. Le chef caquiste venait de désigner comme « le plus grand problème économique » au Québec « la pénurie d’emplois payants » — plutôt que la pénurie de main-d’oeuvre. Il est « complètement à côté de la plaque », a lâché M. Couillard.

« M. Couillard a finalement décidé de jouer la confrontation et d’attaquer lui-même M. Legault, entre autres sur la question économique, pour marquer la différence entre leurs discours », note M. Giasson.

François Legault a aussi tenté de rester au-dessus de la mêlée en commentant peu les engagements des autres partis. Il ne rate toutefois jamais une occasion d’écorcher le bilan du premier ministre Couillard.

Peu importe ce que promettent ou disent les libéraux, sa réponse est la même : « Voulez-vous essayer pendant dix-neuf ans un gouvernement qui n’a pas réussi pendant quinze ans, ou essayer une nouvelle équipe ? » disait-il encore lundi. Dans les premiers jours de la campagne, il soutenait pourtant ne pas vouloir « embarquer dans la critique de M. Couillard. Je veux proposer des changements. » Depuis, il fait rarement l’un sans l’autre.

« L’approche comparative est souvent utilisée parce qu’elle permet de porter une attaque pour ensuite faire la promotion de sa propre proposition. Ça permet de déstabiliser l’adversaire tout en se mettant en valeur », dit M. Giasson.

Cette stratégie argumentaire est aussi utilisée par le Parti québécois. Au mot « attaque », le chef Jean-François Lisée préfère celui de « comparaison ». « Quand je dis que la politique de [François] Legault est la pire chose qui pourrait arriver au français, quand je dis que sa politique d’immigration est néfaste, je sais que je ne suis pas dans le positif. Mais j’ai promis au début que je serais dans le comparatif. »

Ses pointes aux adversaires, M. Lisée les réserve souvent au détour des phrases qu’il prononce devant les journalistes. Devant ses militants, le chef péquiste scande des attaques en règle. Il suggère entre autres la « déportation » de François Legault, puisque le chef caquiste a imaginé le test des valeurs pour les immigrants.

Seule attaque quasi frontale, puisqu’il était assis tout près de son adversaire solidaire Vincent Marissal : son appel au vote stratégique lancé mardi soir, à la toute fin d’un débat dans Rosemont. « Ce n’est pas des farces ! On est pris dans le système actuel et il faut empêcher la CAQ et les libéraux de prendre le pouvoir », a-t-il clamé sur un ton plus combatif que celui auquel il a habitué les journalistes depuis le début de la campagne. « On le sait, Québec solidaire ne sera pas élu. On le sait, tout le monde le sait. Alors, le seul parti progressiste qui peut être élu, c’est le Parti québécois », a-t-il ajouté.


Québec solidaire


Le seul parti qui s’est tenu à l’écart jusqu’à présent, note M. Turbide, c’est Québec solidaire, tout comme sa candidate au poste de première ministre, Manon Massé.

« Ils sont un peu les seuls à mener vraiment une campagne positive. Personne ne les interpelle et ils n’interpellent personne. Ils dévoilent leurs idées et ça rejoint une certaine part de l’électorat, mais en même temps, elles se font beaucoup moins confronter que celles des autres partis », dit M. Turbide.

Rares sont les critiques personnelles que lance Mme Massé. Elle en a fait la preuve lorsque tous les chefs, sauf M. Legault, se sont croisés au siège social de l’Union des producteurs agricoles du Québec pour faire front commun pour défendre la gestion de l’offre.

Si les autres adversaires n’ont pas manqué de souligner l’absence du chef caquiste, Mme Massé n’a pas souhaité la commenter. Cela n’empêche pas Mme Massé de critiquer la vision de ses adversaires, notamment en matière d’environnement.

Avec Marco Bélair-Cirino, Marie-Michèle Sioui et Guillaume Bourgault-Côté

5 commentaires
  • Paul Leduc - Inscrit 13 septembre 2018 05 h 41

    François Legault sexiste ?

    « Lorsque les candidates libérales Marwah Rizqy et Christine St-Pierre ont traité le chef caquiste, François Legault, de sexiste pour avoir publié un texto de Gertrude Bourdon, ça n’a pas du tout été bien reçu. Une personne raisonnable qui observe ça se dit qu’une telle accusation n’est pas fondée », dit M. Fraser [Graham Fraser, professeur à Institut d’études canadiennes de l’Université McGill].

    Moi, je dirais qu’une personne partiale et teinté ou paresseuse, doit s’aveugler volontairement pour faire un tel constat.

    Teneur du texto généralement divulgué au lendemain de l’annonce de l’entrée de Mme Bourdon[sur les ondes de LCN à Mario Dumont par Jonathan Trudeau qui a été à ma connaissance le premier en en dévoilé la teneur] :

    Koskinen – [Je crois [sincèrement] que] nous avons l’occasion de marquer l’histoire.

    Bourdon – Je le crois aussi

    Texto dévoilé dans un contexte préfabriqué par Martin Koskinen et nullement contesté et allégrement répété par les médias. Alors que Mme Bourdon était et est tenu toujours par son emploi à répondre aux sollicitations des élus et de leur représentants tout en devant garder un silence absolue sur la teneur des rencontres.

    Il a fallu attendre l’article du Journal de Québec du 25 août, dont le titre continue d’alimenté les soi-disant intentions de Mme Bourdon : www.journaldequebec.com/2018/08/25/gertrude-bourdo pour obtenir un peu plus de cher sur l’os concernant le texto.

    Koskinen – J’ai parlé à M. Legault. Il n’y aura pas de « mou » samedi. Je crois sincèrement que nous avons l’occasion de marquer l’histoire.

    Bourdon – Je le crois aussi

    Koskinen – [Capture d’écran avec photo de Gaëtan Barette de La Presse+ titrant « Je souhaite revenir à la Santé »] Cet article résume pourquoi nous avons besoin de vous. Tout n’est pas négatif, mais c’est le manque d’humilité qui me frappe le plus.

    suite...

  • Paul Leduc - Inscrit 13 septembre 2018 09 h 20

    François Legault sexiste ? ...suite

    Cet échange, lu avec un peu d’objectivité, montre bien que non seulement on est loin d’une entente car quelqu’un de raisonnablement sensé ne peut prendre ce texto pour une entente alors que c’est la conversation entre un subalterne d’un chef d’un parti politique et la PDG du plus grand CHU du Québec (vous en connaissez beaucoup des exemples d’ententes qui ont passé à l’histoire entre un préposé de stationnement d’un grande entreprise et le dirigeant d’une autre entreprise?), mais qu’en plus la phrase corollaire, « Il n’y aura pas de « mou » samedi. » montre bien qu’il y a une distance patente et significative entre les protagonistes Legault-Bourdon.

    Soulignons en plus la suite du texto où Martin Koskinen, chef de cabinet de Francois Legault, avoue à quel point la CAQ, selon lui, a besoin de Gertrude Bourdon et ce qui m’apparaît plus comme de la projection en parlant du manque d’humilité [de Gaëtan Barrette] passé sous silence par les commentateurs tous azimuts...

    Donnons-nous un peu plus de contexte! Pourquoi les textos ont été coulés? On se rappellera, la réaction de la chroniqueuse politique Chantal Hébert au Coulisses du pouvoir : ici.radio-canada.ca/tele/les-coulisses-du-pouvoir/site/segments/chronique/85002/panel?isAutoPlay=1 [7:11] qui en dit long sur les valeurs et la moralité caquiste.

    Le texto ont été coulé pour justifier le bien-fondé du coulage caquiste auprès du journaliste Denis Lessard qui annonçait la venue de Mme Bourdon à la CAQ : www.lapresse.ca/actualites/elections-quebec-2018/2

    Ce qui finalement nous amène à la vrai question! Pourquoi la CAQ a coulé, manifestement hâtivement, la venue de Mme Bourdon en ses rangs?

    À la lumière des textos, il est évident qu’il n’y avait pas d’entente. On peut même supposer que la réponse laconique de Mme Bourdon à été compris à raison comme un refus de venir à la CAQ, ce que Mme Bourdon a confirmé par son souhait de donner sa répons

  • Paul Leduc - Inscrit 13 septembre 2018 12 h 55

    François Legault sexiste ? ...suite

    À la lumière des textos, il est évident qu’il n’y avait pas d’entente. On peut même supposer que la réponse laconique de Mme Bourdon à été compris à raison comme un refus de venir à la CAQ, ce que Mme Bourdon a confirmé par son souhait de donner sa réponse en face-à-face à M. Legault.

    Un principe de le communication écrite est que plus la réponse est courte, plus l’auteur en à dire. Il était aussi de notoriété « publique » que Mme Bourdon était approché par les différents parti. On se rappellera que Bernard Drainville a annoncé à Paul Arcand, www.985fm.ca/nouvelles/politique/119531/caq-et-plq, que le prochain ministre de la Santé serait non seulement une femme, non seulement une infirmière, mais qu’elle s’appellerait Gertrude Bourdon, car la CAQ et le PLQ la courtisait. Il a été établi par la suite qu’en plus le PQ, l’avait courtisé.

    Nous avons maintenant assez d’informations pour déduire les motifs du coulage de l’annonce par la CAQ de Gertrude Bourdon en son sein : sentant la potentielle candidate vedette lui glisser entre les mains et ne voulant pas qu’un autre parti politique la récupère, la fausse nouvelle est coulée : Soit la venue de Mme Bourdon comme ministre de la santé pour la CAQ. La stratégie est simple est devrait marcher à merveille.

    « Sous la pression médiatique, la « petite madame » va se soumettre au Duce en écrasant son estime d’elle-même. Sinon elle sera brûlée auprès des autres formations politiques. »

    Contre-toute attente, Mme Bourdon non seulement a résisté au piège, mais en plus les Libéraux de Philippe Couillard, n’ont pas bronché et l’ont accueillie les bras ouverts. D’ailleurs les réactions d’amour-haine de Jean-François Lisée démontre que lui aussi l’aurait accepté au sein du PQ.

    suite..

  • Paul Leduc - Inscrit 13 septembre 2018 13 h 10

    François Legault sexiste ? ...fin

    La question qui reste est : « Est-ce que la CAQ de François Legault » aurait fait la même chose si Mme Bourdon avait été un homme? Quant à moi, à voir la lâcheté que la CAQ de Francois Legault et l’acharnement à vouloir Mme Bourdon puis à la détruire à tout prix après sont refus [ici.radio-canada.ca/tele/les-coulisses-du-pouvoir/site/segments/chronique/85598/panel?isAutoPlay=1 [14 :21]] la réponse est évidente et c’est NON!

    François Legault sexiste? Absolument!!!

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 13 septembre 2018 17 h 58

    Bon débat !

    « Le politicien sera-t-il capable de “s’en sortir”, d’esquiver des coups, de contre-attaquer (…) C’est tout ça qui est évalué pendant la campagne, mais surtout lors du débat » (Olivier Turbide, Professeur, Communication sociale et publique, UQÀM)

    Bien sûr, mais Comment et pourquoi si certains échanges ou sujets appellent certaines réactions ultimes ou limites ?

    Outre les sujets concernés par ce débat, il est à espérer que les futures premiers ministres soient en mesure de jaser sur l’éventualité d’encadrer et d’a-politiser tout autant le titulariat que le ou la titulaire dudit poste ; un poste passablement convoité !

    Bon débat ! - 13 sept 2018 -