La question de l’immigration divise la campagne

Le Québec pourrait perdre près de 40% de ses immigrants économiques selon les plans du PQ et de la CAQ.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Le Québec pourrait perdre près de 40% de ses immigrants économiques selon les plans du PQ et de la CAQ.

Combien d’immigrants le Québec doit-il accueillir dans un contexte où le programme de francisation connaît des ratés importants ? À cette question, la bonne réponse serait 40 000, selon François Legault… et maintenant aussi Jean-François Lisée, qui s’est finalement prêté vendredi au « débat numérologique » qu’il reprochait à ses adversaires.

La question de l’immigration et de la capacité d’intégration du Québec a ainsi continué vendredi de dominer le ton des échanges électoraux. Et au-delà des attaques des uns et des autres, trois visions émergent : une forme de statu quo amélioré pour les libéraux, et un coup de barre important pour les caquistes et les péquistes — qui ne le donneraient toutefois pas dans la même direction.

Or, tous s’appuient sur des statistiques concordantes. Quand Philippe Couillard affirme que la connaissance du français n’est pas en recul au Québec, il fait référence au fait que le dernier recensement a montré que le français comme langue parlée à la maison est resté stable entre 2011 et 2016 (87,1 %).

87,1 %
Il s’agit du pourcentage de gens au Québec qui parlaient français à la maison lors du dernier coup de sonde de Statistique Canada

Mais quand François Legault dit que 58 % des immigrants admis en 2017 ne parlaient pas français, il a aussi raison : il se base sur des données du ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion (MIDI). Il y a cinq ans, ce taux était de 39 %.

Et pour ce qui est du succès de la francisation, le rapport du Vérificateur général déposé à l’automne 2017 montrait que seulement un tiers des immigrants admis ayant déclaré ne pas connaître le français au moment de leur admission (entre 2010 et 2013) ont participé à des cours de français du MIDI. Parmi eux, « la vaste majorité n’a pas atteint le seuil d’autonomie langagière », disait la vérificatrice générale.

Première solution ? Ramener de plus de 52 000 à 40 000 le seuil d’immigration au Québec, disent la CAQ et le PQ. Voilà des mois que François Legault prône ce chiffre, tiré d’un calcul : à l’heure actuelle, plus du quart des immigrants reçus quittent le Québec dans un délai de dix ans. Ramené sur une année, cela laisse donc quelque 40 000 immigrants.

 

 

Vendredi, Jean-François Lisée a jonglé avec plusieurs chiffres pour indiquer à la fin qu’il vise une cible « autour de 35 000, 40 000 ». Quoique : « Ce n’est pas une cible, c’est une indication de ce qu’aurait été un succès dans les années dernières », a-t-il dit.

« Pour l’avenir, il faut que notre objectif soit conforme à notre volonté de succès et aux besoins de la main-d’oeuvre », a dit le chef péquiste.

Le chef du PLQ, Philippe Couillard, refuse quant à lui de spéculer sur le nombre d’immigrants nécessaires. Les prochains seuils d’immigration seront déterminés au terme d’« un débat démocratique » à l’Assemblée nationale, a-t-il fait valoir vendredi.

Les économiques

Tant M. Legault que M. Lisée ont reconnu vendredi que c’est la catégorie des immigrants économiques (ceux choisis pour leur capacité à intégrer le marché du travail, qui représentent 60 % du total des immigrants reçus) qui écopera le plus s’ils prennent le pouvoir : c’est le seul programme sur lequel le Québec a le contrôle. Pour ce qui est de la réunification familiale et des réfugiés, c’est Ottawa qui gère.

François Legault a continué de marteler que Justin Trudeau n’aura pas le choix d’acquiescer à sa demande de diminuer le nombre d’immigrants dans toutes les catégories, pour que ce soit proportionnel.

« Il faut se parler de politique. M. Trudeau s’en va en élection, il n’aura pas le choix d’accepter les propositions du Québec », croit-il. « Je vais avoir toute la légitimité pour aller négocier. »

Pour sa part, le chef du Parti québécois ne se donnera pas la peine de réclamer de nouveaux pouvoirs à Ottawa, puisqu’il est convaincu qu’il n’y a « aucun scénario où Justin Trudeau ou Andrew Scheer ou Jagmeet Singh va donner plus de pouvoirs au Québec en immigration dans les quatre, huit ou douze prochaines années ».

Ce qui veut dire que le plan du PQ — et de la CAQ, si Ottawa ne coopère pas — implique de couper de près de 40 % le nombre d’immigrants économiques que le Québec accueille.

Français

Mais si la CAQ et le PQ s’entendent à peu près sur un chiffre, ils divergent ailleurs : Jean-François Lisée veut accueillir des immigrants francophones, alors que François Legault a plaidé vendredi pour que le premier critère de sélection des immigrants soit leur capacité à intégrer le marché du travail.

N’est-ce pas paradoxal alors qu’il disait jeudi que le volume d’immigrants qui arrivent au Québec et qui ne parlent pas français représente à terme un « risque » pour la survie du français ? M. Legault ne le pense pas.

« Ce qu’on dit, c’est qu’on veut mettre plus de poids dans le choix des immigrants pour qu’ils répondent aux besoins du marché du travail au départ [dès leur arrivée]. Par contre, on veut ajouter une condition qui se passerait sur trois ans, celle de réussir un examen de français. »

Philippe Couillard plaide pour sa part qu’il y a un rempart pour que le français s’impose de lui-même : la loi 101. Les enfants des immigrants seront scolarisés en français, rappelle-t-il. « Imaginez le nombre de générations par la suite qui vont être complètement francophones. Moi, je n’ai aucune crainte. »

M. Couillard propose ainsi des ajustements mineurs au système actuel — 10 millions supplémentaires pour soutenir la francisation en entreprise. Le plan Legault, lui, prévoit d’offrir les mêmes services en francisation… mais pour quelque 23 % moins d’immigrants.

Avec Marco Bélair-Cirino