Ungava, loin de l’urne et loin des intérêts

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir

Vue de Chibougamau, dans la circonscription d'Ungava

En prévision des élections, Le Devoir effectue une tournée qui le mène dans des circonscriptions aux prises avec des enjeux qui préoccupent tous les Québécois. Voici le dixième et dernier D-Tour électoral, qui nous amène cette fois dans la circonscription d’Ungava.

Au cours des dernières semaines, la part de programmation réservée à la politique québécoise à la radio crie de Mistissini s’est résumée à un seul chiffre : zéro. Au micro, les animateurs de la Société des communications cries de la Baie-James (SCCBJ), qui diffuse quotidiennement des émissions d’affaires publiques destinées aux neuf communautés cries du Québec, n’ont pas soufflé mot du scrutin du 1er octobre. « Notre priorité, c’est la politique crie. Je remarque que les Cris, ici, ne se sentent pas concernés par la politique provinciale ou fédérale », déclare Christine Petawabano, gestionnaire de programmes à la SCCBJ. « Sauf que notre peuple a le droit d’en entendre parler [de politique québécoise], reconnaît-elle du même souffle. Il faudra prendre cette initiative. »

Dans Ungava, vaste circonscription électorale de 855 000 km2 s’étendant au nord du 49e parallèle, le taux de participation aux élections est le plus bas au Québec. En 2014, 41,7 % des électeurs inscrits se sont rendus aux urnes, tandis que 71,4 % d’entre eux ont exercé ce droit dans l’ensemble du Québec. La raison ? Le territoire est « immense », répond spontanément André Naud, propriétaire d’une maison pour retraités autonomes à Chibougamau. « Le candidat, tant au fédéral qu’au provincial, ne réussit pas à faire tout le tour. Alors les gens, ils ne savent pas qui c’est », remarque-t-il.

Encore : « Les communications sont un problème quand il n’y a pas de connexion Internet rapide », souligne Rob Imrie. Dans la communauté crie d’Oujé-Bougoumou, où il habite, l’arrivée d’Internet haute vitesse a été promise au mois de juin. Près de lui, Victoria Crowe s’admet perdue au milieu de débats se tenant dans une langue qu’elle ne comprend pas. « Ça se passe beaucoup en français », se désole la femme, dont les deux langues d’usage — l’anglais et le cri — lui permettent difficilement de suivre les échanges à l’Assemblée nationale. Et c’est sans compter la date choisie pour l’élection du 1er octobre… « En plein pendant la chasse à l’orignal », se désole Johnny Saganash, un retraité d’Hydro-Québec qui habite la communauté de Waswanipi.

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir

Une entreprise forestière près de Chapais

Les bas conifères et les nombreux lacs entre lesquels se faufilent les routes sinueuses menant à Chibougamau ou Mistissini ne manquent pas de le rappeler : Ungava est bien loin des grandes villes québécoises, et ce, même dans sa partie sud. Dans l’esprit des électeurs, les enjeux paraissent tout aussi éloignés. « Dans le Sud, les gens s’inquiètent de l’emploi, des contrats, de l’économie, de la santé et de l’éducation », résume le grand chef du Grand Conseil des Cris, Abel Bosum, lors d’une rencontre avec Le Devoir à Mistissini. « Au Nord, le mode et le rythme de vie sont complètement différents. Nous nous inquiétons de la protection de l’environnement, de la transmission de nos traditions, de nos langues et de notre culture. »

 


Des nations « indépendantes »

« Nos intérêts ne sont pas là », affirme Johnny Saganash au sujet de la politique québécoise. Il dit s’intéresser « à la forêt, aux mines, au logement et à l’emploi » et ajoute qu’à son avis, le point de vue des siens est rarement pris en compte par les élus québécois. « On veut s’impliquer. Ce n’est pas qu’on est contre leurs projets. [Mais] on n’a pas besoin d’une petite bague pour venir nous dire comment faire », lance-t-il en faisant référence aux ingénieurs « du Sud », qui portent un anneau de fer martelé à l’auriculaire. « Nous aussi, on a des moyens », assure-t-il.

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir

Johnny Saganash, ex-employé chez Hydro-Québec

Dans Ungava, 66,7 % de la population est d’identité autochtone, en comparaison à 2,2 % dans l’ensemble du Québec. Pas moins de 85 % des Inuits de la province vivent ici.

En 1975, les Cris et les Inuits ont négocié et signé la Convention de la Baie-James et du Nord québécois (CBJNQ), qui leur reconnaît des droits d’occupation, d’usage et de gestion, en contrepartie de la suspension de revendications territoriales.


Les Indiens inscrits dans Ungava
La circonscription d’Ungava est celle qui compte le plus grand nombre d’Indiens (selon les termes de Statistique Canada) inscrits au Québec , soit 16 615, alors qu’on en recense 77 490 dans l’ensemble du territoire. En outre, 85 % des Inuits du Québec habitent dans la circonscription d’Ungava, ce que ne reflète pas cette statistique.

Source: Données tirées du recensement 2016   Infographie: Le Devoir


L’éducation, la santé, la justice, le maintien de la sécurité et les services sociaux sont désormais des responsabilités relevant des gouvernements locaux, rappelle Abel Bosum. En clair : « Contrairement à ce qui se faisait il y a 40 ans, nous nous occupons de notre territoire et de notre avenir », affirme le grand chef cri.

De cette forme d’indépendance découle peut-être le désintérêt de nombreux Cris pour la politique québécoise, avance Robert Kanatewat, un résidant de Chisasibi qui a autrefois participé aux négociations de la CBJNQ : « Plusieurs d’entre nous sont encore en vie ; nous nous souvenons de cette époque où le gouvernement du Québec considérait les Cris comme des squatteurs, et pas des propriétaires du territoire. On n’est donc pas enthousiastes à l’idée de participer aux élections. »

Les plus jeunes ont en revanche « peut-être envie d’être représentés [à l’Assemblée nationale] », avance l’octogénaire. Et pour cela, « on a besoin d’un exemple pour ouvrir la voie », croit Abel Bosum. À son avis, il serait « très intéressant » que l’Assemblée nationale compte en ses rangs un élu autochtone. Sauf qu’« il y a cette perception, chez les Cris, que nous avons déjà notre gouvernement et que nous devrions y travailler », nuance-t-il. « L’idée de faire partie d’un autre gouvernement cause un certain malaise. Mais si on regarde Romeo [Saganash, député fédéral pour le Nouveau Parti démocratique], il a ouvert de nouvelles portes en étant élu. Je pense que des Cris et des Autochtones du Canada constatent qu’il est possible de faire partie de ce gouvernement tout en influençant l’avenir de son propre territoire. »

 

 

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